I.
La profession
Aucune autre profession se pose, me semble-t-il, autant de questions
sur son rôle dans la société, ses responsabilités
et son devenir que celle des architectes.
Le
débat n’est pas nouveau, et les questions que nous
nous posons aujourd’hui, avaient été posées
au sein du BAUHAUS dans les années ’20 et dans bien
d’autres institutions à cette époque et, d’une
manière plus aigue, après la Deuxième Guerre
mondiale et tout particulièrement à la fin des années
’60.
Certains
ont vu en l’architecte avant tout un artiste, voire un visionnaire,
inventeur de formes, qui réalise les produits de son imagination
en vue d’embellir notre environnement et notre cadre de vie;
d’autres ont vu en lui plutôt un technicien qui est
capable de maîtriser les technologies à la pointe du
progrès. D’autres encore l’ont considéré
comme le grand organisateur de l’espace, un "chef d’orchestre",
qui décide pratiquement de l’ensemble des interventions
nécessaires pour réaliser un bâtiment, concevoir
une ville, aménager le territoire.
En
fait, nous n’avons toujours pas une vision précise
des tâches qui nous incombent et qui pourraient être
les nôtres dans la société ou plutôt dans
les différentes sociétés qui caractérisent
les différentes cultures à travers le monde - malgré
les tendances à la globalisation et à l’universalisme
que nous évoquons très volontiers.
La
question reste donc posée, et les réponses données
varient d’un pays à l’autre, même si la
profession "fonctionne" selon les mêmes critères
dans tous les pays où elle existe, qu’ils soient industrialisés
ou en voie de développement.
Nous
nous demandons cependant, si l’intervention de l’architecte
ne peut ou ne doit pas être élargie à des domaines
qui, traditionnellement, ne sont ne sont pas couverts par la profession.
En effet, certaines activités lancées par l’UIA,
souvent d’ailleurs avec le concours de l’UNESCO, ont
prouvé, même si leur impact est encore insuffisant,
que les architectes sont parfaitement capables de se pencher sur
des problèmes liés par exemple au thème de
„architecture et eau" (2000), de "architecture et
pauvreté" (1998), ou de considérer des programmes
de formation en vue d’améliorer des "kampungs"
(1981) ou le rôle de l’architecte comme "facilitateur"
(the architect as an enabler), c’est-à-dire l’architecte
qui assiste les habitants dans leurs efforts d’améliorer
leur cadre de vie. Il s’agit là incontestablement de
thèmes étroitement liés à la problématique
du développement.
Certes,
il existe de nombreuses initiatives, souvent à caractère
local, qui ne sont guère connues et rarement reflétées
dans les programmes de formation des architectes.
Malgré
ces initiatives qui méritent notre attention, nous ne pouvons
pas ignorer qu’une grande partie de la production du cadre
bâti et de l’habitat en général est due
à l’initiative et au travail des habitants, qui sont
les "bâtisseurs" de villes entières se développant
"illégalement" autour des grandes agglomérations
en Afrique, en Asie et en Amérique.
Le
regretté Jorge Hardoy, urbaniste et historien de la ville,
était sans doute parmi les premiers à reconnaître
que "les pauvres sont les urbanistes de l’Amérique
latine", constat qui est également vrai pour d’autres
régions. Il n’est donc pas étonnant que la contribution
de l’architecte soit reconnue particulièrement faible
dans le contexte du développement.
On
peut estimer que, dans la longue chaîne des décisions
à prendre concernant le cadre bâti ou l’aménagement
urbain ou régional, trop peu des décisions essentielles
dépendent de l’architecte. Il devrait, plus que par
le passé, être impliqué dans les décisions
politiques et administratives qui se prennent d’habitude en
amont et sans sa participation. Par conséquent, il devrait
davantage agir dans la "mouvance politique", à
des niveaux différents, mais surtout au niveau local. Peut-être
le programme initié par l’UNESCO en 2000 sur la formation
des "professionnels de la ville" pourrait-il avoir un
impact, car il cherche à promouvoir la "durabilité
sociale", le partenariat, le décloisonnement des disciplines
et, surtout, à reformuler les politiques urbaines et à
prendre en compte l’expression des habitants et les groupes
sociaux de la ville.
II.
La formation
Dans un article publié par l’EXPRESS en février
1992 sur les écoles d’architecture en France, Jean
Nouvel constate que "l’enseignement est déconnecté
de la réalité. Parce qu’il fabrique toujours
à peu près les mêmes profils. [...] La profession
se dirige vers une division du travail. Il faut l’assumer.
Avoir le courage de voir les choses en face." Dans le même
numéro, Christian de Portzamparc: "L’enseignement
de l’architecture? Il est bien malade." Et Roland Castro:
"L’architecture reste le parent pauvre de l’enseignement.
Résultat de la vieille haine de la techno-structure contre
les artistes.", et, plus loin, "[...] De facon générale,
il n’y a pas, à l’intérieur des écoles,
les moyens de maturation intellectuelle des projets."
L’éveil
intellectuel devrait, par contre, être le premier objectif
de toute école d’architecture. Elle devrait pouvoir
former tous les étudiants et non pas seulement les meilleurs
parmi eux. Or, beaucoup d’écoles fonctionnent dans
un isolement quasi total, avec un corps d’enseignant souvent
hétérogène qui n’est que rarement en
mesure de formuler un vrai programme permettant à l’étudiant
de suivre une filière aboutissant à un profil professionnel
précis. Les écoles d’architecture éprouvent
souvent d’énormes difficultés à construire
un pont entre le savoir qu’elles transmettent et la pratique
de la création. On constate par ailleurs que l’enseignement
est inadapté parce qu’il est fondé sur l’idée
unique du projet, de la composition architecturale, qui s’avère
trop limitative, surtout quand on exige de la profession de se transformer
d’une manière permanente, tout comme la société
qu’elle est appelée à servir, et compte tenu
des nouvelles tâches identifiées.
On
a tôt et souvent réclamé la diversification
des profils professionnels - au détriment de l’architecte-généraliste.
La recherche et l’enseignement, tout comme l’urbanisme
et l’aménagement du territoire, la technologie et la
gestion, la réhabilitation et la conservation, sont, parmi
d’autres, autant de sujets de spécialisation et de
diversification pour la profession. Ils devraient logiquement correspondre
à des filières précises dans les programmes
des études et aboutir à des profils de qualification
clairement définis. "Le contenu des études, le
dosage des programmes, l’intégration des connaissances,
la complémentarité des aptitudes, le travail en équipe,
cesseront d’être des casse-tête insolubles quand
les écoles d’architecture daigneront reconnaître
l’existence de ces branches et la nécessité
de s’y préparer." (Claude Schnaidt, 1975).
Certains
passages du rapport de la réunion d’expert que l’UNESCO
avait organisé en 1970 sur la formation des architectes,
restent parfaitement valables aujourd’hui:
"Ce
qui caractérise surtout les étudiants à leur
entrée à l’université, [...] c’est
qu’ils ont appris à exercer leur mémoire et
que seuls quelques élus ont une certaine expérience
de l’analyse. Presque aucun n’a été encouragé
à s’attaquer à la résolution des problèmes.
[...] Une des tâches cruciales au stade préliminaire
de la formation des architectes est de réorienter les étudiants
vers la résolution des problèmes pour les mettre en
mesure d’aborder des questions complexes et d’en faire
la synthèse. [...] Il est essentiel que les étudiants
acceptent cette facon de voir. Cela une fois acquis, les étudiants
assimileront les faits nouveaux et les disciplines nouvelles, non
pas comme des fins en soi, mais comme des instruments supplémentaires
leur permettant d’aborder des problèmes plus importants."
"L’éducation
est un processus dynamique; la politique, les attitudes et les techniques
adoptées en matière de formation des architectes devraient
en tenir compte." Des programmes proposant différentes
filières pourraient être concus de manière à
prévoir plusieurs niveaux ou cycles facilitant ainsi des
entrées et des sorties à des niveaux différents
qui correspondent à des compétences différentes.
"La
conception de vastes projets implique notamment l’adoption
d’une attitude plus scientifique si l’on veut éviter
des erreurs fort coûteuses. Pour que les décisions
soient fondées, il faut élargir la base disciplinaire
et l’enrichir par l’introduction d’instruments
et de méthodes empruntés à d’autres disciplines.
Il faut que l’étudiant comprenne les structures sociales
et politiques fondamentales et qu’il s’en préoccupe;
il doit aussi être capable d’imaginer des sociétés
futures."
"On
a soulevé à maintes reprises le problème de
la formation du personnel enseignant. Etant donné la rapidité
avec laquelle évoluent leurs structures, leurs méthodes
et leurs programmes d’études, les écoles d’architecture
doivent toutes se préoccuper spécialement de la formation
des professeurs d’architecture, qui devront acquérir
souplesse et adaptabilité tant sur le plan des attitudes
que sur celui des compétences techniques. [...] Il faut bien
se rendre à l’évidence que l’enseignement
de l’architecture est aujourd’hui un domaine hautement
complexe auquel il faut se consacrer autant qu’à tout
autre secteur de l’architecture."
Enfin,
"les débats ont permis de dégager les principes
et objectifs suivants, qui peuvent être considérés
comme les éléments de base de la formation des architectes:
structure multidisciplinaire des programmes des études, nécessité
de maintenir une certaine souplesse et des possibilités de
changement, coopération entre enseignants et étudiants,
compréhension sociale, politique et culturelle, compétence
scientifique, développement des qualités professionnelles,
aptitude à concevoir les modèles nouveaux de l’avenir."
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