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Interview
du pape Benoît XVI sur "Radio Vatican"
(14.08.2005)
Radio
Vatican : Très Saint-Père, le 25 avril vous avez affirmé:
Je suis heureux d’aller à Cologne. Heureux, pourquoi
?
Benoît
XVI : Pour plusieurs raisons. Tout d’abord, j’ai passé
de très belles années en Rhénanie, et cela me
fait plaisir de pouvoir partager à nouveau le caractère
de la Rhénanie, de cette ville ouverte au monde, et tout ce
qui lui est rattaché. Et puis parce que la Providence a voulu
que mon premier voyage à l’étranger me conduise
justement en Allemagne : je n’aurais jamais osé l’organiser
moi-même! mais puisque c’est le Bon Dieu lui-même
qui en a décidé ainsi, nous avons le droit d’en
être heureux! Et par ailleurs ce premier voyage à l’étranger
est une rencontre avec les jeunes du monde entier… Rencontrer
les jeunes c’est toujours beau, parce que même s’ils
ont de nombreux problèmes, ils portent en eux une grande espérance,
tant d’enthousiasme, des attentes. On trouve chez les jeunes
la dynamique de l’avenir ! On sort toujours revigoré
d’une rencontre avec les jeunes, plus joyeux, plus ouverts.
Voilà quelques unes des raisons qui, jour après jour,
ont ultérieurement renforcé, et certainement pas affaibli
ma joie.
Sainteté,
quel message particulier avez-vous l’intention d’adresser
aux jeunes qui viennent à Cologne du monde entier ? Quelle
est la chose la plus importante que vous souhaitez leur transmettre
?
Je voudrais
leur faire comprendre que c’est beau d’être chrétiens
! L’idée largement répandue est que les chrétiens
doivent obéir à d’innombrables commandements,
interdits, principes et autres choses du même genre et que par
conséquent le christianisme est épuisant, difficile
à vivre et qu’on est plus libre sans tous ces fardeaux.
Moi, au contraire, je voudrais leur faire comprendre qu’être
soutenu par un grand Amour et par une révélation ce
n’est pas un fardeau : cela donne des ailes et que c’est
beau d’être chrétien. Cette expérience nous
donne de l’ampleur, mais elle nous donne surtout le sentiment
de vivre dans une communauté. C’est-à-dire qu’en
tant que chrétiens nous ne sommes jamais seuls: en premier
lieu il y a Dieu qui est toujours avec nous; et puis nous, entre nous,
nous formons toujours une grande communauté, une communauté
en chemin, qui a un projet pour l’avenir: tout cela fait que
nous vivions une vie qui vaut la peine d’être vécue.
La joie d’être chrétien: c’est beau et il
est juste aussi de croire.
Saint
Père, être Pape cela veut dire être «bâtisseur
de ponts» - «Pontifex» précisément.
L’Eglise repose sur une sagesse ancienne, et vous allez rencontrer
une jeunesse qui a sans nul doute beaucoup d’enthousiasme, mais
qui en matière de sagesse a encore du chemin à faire…Comment
peut-on construire des ponts entre cette sagesse ancienne –
à commencer par celle du Pape, qui a un certain âge –
et la jeunesse? Comment fait-on ?
Nous
verrons jusqu’à quel point le Seigneur voudra bien m’aider
dans cette œuvre! Cela dit, la sagesse n’est pas une chose
qui a une odeur de moisi – en allemand, on associe souvent les
deux! La sagesse telle que je l’entends consiste plutôt
à savoir comprendre ce qui est important, à savoir saisir
l’essentiel. Il est évident que les jeunes doivent encore
«apprendre» à vivre leur vie. Ils veulent la découvrir
seuls, ils ne veulent pas qu’on leur «mâche le travail».
Voilà, on peut peut-être voir en cela une contradiction.
Mais dans le même temps, la sagesse aide à interpréter
le monde, qui est toujours nouveau parce que même dans des contextes
différents elle nous ramène toujours à l’essentiel
et à la façon de mettre en pratique l’essentiel.
Dans ce sens, je crois que parler, croire et vivre en partant de ce
qui a été donné à l’humanité
et qui l’a éclairé, ce n’est pas une «bouillie
rance», mais plutôt quelque chose qui convient tout à
fait à la dynamique de la jeunesse, qui demande des idées
grandes et totales. Voilà ce qu’est la sagesse de la
foi : cela ne veut pas dire connaître une grande quantité
de détails, ce qui est nécessaire dans une profession,
mais voir, au-delà des détails, l’essentiel de
la vie, comment être une Personne, comment construire l’avenir.
Sainteté,
vous avez dit, et cette phrase a été reprise: «l’Eglise
est jeune», ce n’est pas une vieille chose. Dans quel
sens?
Pour
commencer, dans un sens strictement biologique, puisque de nombreux
jeunes en font partie ; mais elle est jeune aussi parce que sa foi
jaillit de la source de Dieu, donc de la source d’où
vient tout ce qui est nouveau et rénovateur. Il ne s’agit
pas d’une bouillie chauffée et réchauffée,
qui nous est proposée depuis 2000 ans. Parce que Dieu lui-même
est à l’origine de la jeunesse et de la vie. Et si la
foi est un don qui vient de Lui – l’eau fraiche qui nous
est toujours donnée – celle qui nous permet de vivre
et qu’à notre tour nous pouvons insuffler comme une force
vivifiante sur les routes du monde, alors cela veut dire que l’Eglise
a la force de rajeunir. Un des pères de l’Eglise, qui
observait l’Eglise, avait remarqué, au fil des années,
qu’elle ne vieillissait pas, mais au contraire qu’elle
devenait toujours plus jeune, car elle va toujours plus à la
rencontre du Seigneur, toujours plus à la rencontre de cette
source dont jaillit la jeunesse, la nouveauté, le réconfort,
la force fraiche de la vie.
Vous
connaissez l’Eglise allemande mieux que moi : l’œcuménisme
est l’une des questions fondamentales, l’unité
de l’Eglise surtout entre l’Eglise catholique et les églises
évangéliques. Il y a peut-être aussi l’espoir
utopique que la Journée Mondiale de la Jeunesse puisse marquer
un tournant dans ce domaine. Quelle est la place qui sera donnée
à l’œcuménisme à Cologne ?
Cette
place existe dans la mesure où la tache de l’unité
concerne toute l’Eglise et il ne s’agit pas d’une
tache quelconque, marginale. Et si la foi est vécue et traitée
d’une manière «centrale», elle constitue
en elle-même une impulsion vers l’unité. Bien entendu,
le dialogue œcuménique en tant que tel n’est pas
à l’ordre du jour à Cologne; Cologne est essentiellement
une rencontre entre jeunes catholiques du monde entier et avec des
jeunes qui ne sont pas catholiques mais qui veulent savoir s’ils
peuvent trouver chez nous une réponse à leurs interrogations.
Donc, j’imagine que cette dimension de l’œcuménisme
pourra être présente plutôt dans les rencontres
entre les jeunes : les jeunes ne parlent pas seulement avec le Pape
mais ils se rencontrent aussi entre eux. Moi-même j’aurai
l’occasion de rencontrer nos frères évangéliques:
malheureusement, nous n’aurons pas beaucoup de temps parce que
l’agenda est très chargé; mais cela nous permettra
de voir comment nous voulons aller de l’avant. Je me souviens
très bien et avec plaisir de la première visite de Jean-Paul
II en Allemagne: c’était à Mayence. Ils étaient
assis autour de la même table, lui et les représentants
de la communauté évangélique. Ils discutaient
de la manière de procéder. C’est à la suite
de cette rencontre qu’a été créée
la commission qui est à l’origine de la Déclaration
d’Augsbourg sur la justification. Je crois qu’il est important
que nous ayons toujours à cœur l’unité, cela
doit occuper une place centrale dans notre manière d’être
chrétiens et non seulement à l’occasion des rencontres;
c’est pourquoi, tout ce que nous pourrons faire à partir
de notre foi, aura de toute manière une signification œcuménique.
Très
Saint-Père, malheureusement dans nos pays riches du Nord, on
constate une désaffection par rapport à l’Eglise
et à la foi en général, mais surtout de la part
des jeunes. Comment peut-on lutter contre cette tendance? ou plutôt
comment donner des réponses à la recherche du sens de
la vie – «quel sens ma vie a-t-elle ?» - de la part
des jeunes, pour faire en sorte que les jeunes puissent dire: «voilà
ce qui nous convient: c’est l’Eglise!»?
Bien
évidemment, nous essayons tous de présenter l’Evangile
aux jeunes de manière à ce qu’ils se disent: «voilà
le message que nous attendions !». Il est vrai aussi que dans
notre société occidentale moderne il y a de nombreuses
lourdeurs qui nous éloignent du christianisme. La foi apparaît
très lointaine, Dieu lui-même apparaît très
lointain… La vie au contraire est pleine d’occasions et
de devoirs … et fondamentalement les jeunes veulent être
les maîtres de leur propre vie, la vivre jusqu’au bout
de ses possibilités… Je pense au Fils Prodigue qui trouvait
que sa vie était ennuyeuse dans la maison de son père
: «Je veux vivre ma vie jusqu’au bout, en profiter au
maximum !». Et puis il s’aperçoit que sa vie est
vide et qu’en réalité dans la maison de son père
il était libre et grand! Je crois cependant que les jeunes
commencent à se rendre compte que tous ces divertissements
qui leur sont offerts, tout ce «marché» des loisirs,
tout ce qu’on fait, tout ce qu’on peut faire, que l’on
peut acheter et vendre, finalement que cela ne peut pas être
le «tout». Quelque part, il doit bien y avoir «un
plus» ! Et on en arrive à la grande question : «Qu’est-ce
que l’essentiel ? Cela ne peut pas être tout ce que nous
avons et que nous pouvons acheter !». Et voilà alors
le «marché des religions» qui d’une certaine
manière lui aussi offre la religion comme une marchandise et
qui donc la dégrade, certainement. Et pourtant cela prouve
qu’il y a une attente. Il faut voir cette attente, ne pas l’ignorer,
ne pas écarter le christianisme comme une chose qui a fait
son temps, mais faire en sorte qu’il puisse être compris
comme une occasion toujours nouvelle, parce qu’elle vient de
Dieu, qui cache et révèle sans cesse en Lui des nouvelles
dimensions… En réalité, le Seigneur nous dit :
«l’Esprit Saint vous montrera des choses que je ne peux
pas vous dire maintenant !». Le christianisme est plein de dimensions
qui n’ont pas encore été pleinement révélées
et il se montre toujours frais et nouveau, si notre question vient
du plus profond - dans un certain sens, c’est la rencontre entre
la question que nous nous posons et la réponse que nous vivons
déjà - Cette réponse nous la recevons d’une
manière renouvelée toujours et directement grace à
cette meme question. Voilà ce que devrait être cet événement:
la rencontre entre l’annonce de l’Evangile et la jeunesse.
J’ai
le sentiment que l’Europe est entrain de renoncer à elle-même,
à ses valeurs, aux valeurs fondées sur le christianisme
et aussi aux valeurs humaines, que celles-ci comptent toujours moins.
Les européens vivent avec une certaine lassitude, tandis que
les chinois par exemple ou les indiens font preuve d’une grande
vitalité. Nous avons évoqué les racines chrétiennes,
à propos notamment du traité constitutionnel de l’Union
Européenne. L’Europe est en crise. Pensez-vous qu’un
événement comme la journée mondiale de la jeunesse,
à laquelle devrait participer près d’un million
de personnes, puisse donner un nouveau souffle à la recherche
des racines chrétiennes, surtout de la part des jeunes, afin
que nous puissions tous continuer à vivre d’une manière
humaine ?
Il faut
l’espérer, parce qu’une rencontre de ce genre,
entre des personnes qui viennent de tous les continents, devrait donner
un souffle nouveau même au vieux continent qui l’accueille.
Cela devrait nous aider à regarder non seulement ce qu’il
y a de malade, de fatigué, de raté dans l’histoire
européenne – n’oublions pas que nous sommes dans
une phase d’auto-commisération et d’auto-condamnation.
Mais dans toutes les histoires il y a des périodes de maladies,
même si dans notre histoire qui a pourtant développé
de grands progrès techniques, ces maladies acquièrent
une signification encore plus dramatique. Mais nous devons aussi considérer
ce qu’il y a eu de grand en Europe ! Aujourd’hui le monde
entier s’inspire d’une certaine manière de la civilisation
qui s’est développée en Europe et cela ne serait
pas possible si cette civilisation n’avait pas eu des racines
très profondes! Aujourd’hui nous n’avons que cela
à offrir. Mais ce qui se passe c’est que nous voulons
lui trouver d’autres racines et on finit par tomber dans une
contradiction… Je crois que cette civilisation, avec tous ses
dangers et ses espérances, ne pourra être «maitrisée»
et menée à sa grandeur que si elle apprendra à
reconnaître les sources de sa force; que si nous parviendrons
à revoir cette grandeur, afin qu’elle puisse orienter
à nouveau et redonner une grandeur au fait meme d’etre
un homme, ce qui est aujourd’hui gravement menacé; que
si nous parviendrons à nouveau à être heureux
de vivre dans ce continent qui a déterminé le destin
du monde – pour le bien et pour le mal. C’est pourquoi
nous avons le devoir constant de redécouvrir la vérité,
la pureté, la grandeur, et de nous en inspirer pour déterminer
notre avenir, pour nous positionner d’une manière nouvelle
et peut-être meilleure au service de l’humanité
entière.
Une
dernière question. Quel est l’objectif idéal auquel
on peut espérer parvenir grâce à la Journée
Mondiale de la Jeunesse de Cologne, si tout se passe de la meilleure
manière possible ?
- Certainement
qu’un vent de foi nouveau passe sur la jeunesse, surtout sur
la jeunesse allemande et européenne. En Allemagne il y a encore
aujourd’hui de grandes institutions chrétiennes, les
chrétiens accomplissent encore de bonnes œuvres, mais
il y a aussi une grande lassitude. Nous sommes tellement occupés
à résoudre des problèmes structurels que nous
n’avons plus l’enthousiasme et la joie qui viennent de
la foi. Si cette bouffée parvenait à nous faire revivre
la joie de connaître le Christ, si elle parvenait à donner
un nouvel élan à l’Église d’Allemagne
et de toute l’Europe, nous pourrions dire que la Journée
Mondiale de la Jeunesse a atteint son but.
Sainteté,
nous vous remercions de tout cœur pour cet entretien, et nous
vous souhaitons tout le bien possible et la bénédiction
de Dieu pour les journées exaltantes, bien que fatigantes,
qui vous attendent à Cologne.
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