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M. Carlos Eddé

Suivre la filière de l'argent
Axe principal du combat du trafic de drogue, du terrorisme et des abus politiques



  Entretien conduit par Marie-Claude Saadé-Hélou
(27/10/2004)

La rationalisation des Finances publiques serait-elle une tâche accessible dans l’état actuel des choses ?

L’armée libanaise serait-elle capable de prendre en charge la sécurité sur l’ensemble du territoire libanais en cas de retrait de l’armée syrienne ?

Peut-on dans les circonstances actuelles prétendre élaborer une loi électorale conforme aux aspirations des Libanais ?

Les incitations de l’Ambassadeur des EU en direction de la transparence des élections et de leur conformité aux normes internationales seraient-elles réalistes ?

La survie politique du régime pourrait-elle être remise en cause ?



1- La rationalisation des Finances publiques serait-elle une tâche accessible en l’état actuel des choses ?

Le pays est au bord du gouffre sur le plan économique et social. Le Ministre Siniora s'était proposé de rationaliser les finances publiques à travers un plan global de réformes. Plutôt que l’alourdissement des charges fiscales, dans le collimateur de son projet de Budget pour 2005, les dépenses publiques ou plutôt le gaspillage public. C’est donc bien à cette graisse asphyxiante de l’Etat que M. Siniora voulait s’attaquer.

Comment réagissez-vous à cette initiative? Est-il possible aujourd’hui de mener à bien pareille entreprise?

Carlos Edde :

Je crois que c’est le Ministre Colbert qui disait au roi : « Faites moi une bonne politique et je vous ferai de bonnes finances ». Les finances sont une conséquence de la politique. Aujourd’hui, avec tous les instruments électroniques de contrôle administratif, il n’est plus pardonnable de ne pas avoir de la transparence dans les comptes à moins de vouloir cacher quelque chose.

Si on regarde ce qui se passe autour de nous dans le monde, on se rend compte que l’axe principal pour combattre le trafic de drogue, le terrorisme et les abus politiques, est de suivre la filière de l’argent. Il est indispensable de rationaliser les comptes afin de mettre en évidence où sont les gaspillages, où est la corruption et où l’Etat et les Syriens puisent les fonds pour maintenir leur mainmise sur le pays. Inutile de dire que je doute que ceux qui sont aujourd'hui au pouvoir prendront l’initiative de dévoiler leurs cartes. Ce n’est qu’à travers des pressions internes de la société civile qu’on pourra obtenir cela. A long terme, la transparence financière est une tendance mondiale dont nul ne pourra échapper.

Depuis mon arrivée en 2000, c’est un de mes leitmotive. Personnellement, je peux dire aussi que le secret bancaire tel que nous l’avons connu au XXème siècle est dépassé et a été tué par la technologie. Maintenant, il faut aussi que le juridique suive la technologie et permette d’utiliser légalement les informations obtenues électroniquement. Doit-on rappeler qu’Al Capone a été arrêté pour des raisons fiscales et non criminelles ? Mais le Liban a-t-il le loisir d’attendre ce long terme alors que nous sommes au bord de la faillite ?

2- L’armée libanaise serait-elle capable de prendre en charge la sécurité sur l’ensemble du territoire libanais en cas de retrait de l’armée syrienne ?

Issa Goraieb, dans un éditorial du 18.9.04, écrit ce qui suit:
« La Syrie, en effet, reste en mesure de faire voler en éclats, même à distance, cette fameuse stabilité dont elle revendique la paternité exclusive: ce serait, dans sa forme la plus extrême, le redoutable "c’est nous ou le chaos". Et malgré ses effectifs d’une ampleur sans précédent, malgré le considérable budget qui lui est alloué, malgré tous les slogans lancés à sa gloire, ce n’est pas l’armée régulière libanaise qui serait à même de gérer ce genre de chaos »

Un dignitaire religieux cité par Emile Khoury du Nahar (OLJ 16.9.04) ne semble pas être du même avis: « Le Liban ne manque pas, ne manque plus, des moyens d’assurer l’ordre sur l’ensemble de son territoire par le truchement de ses forces propres. Tout au contraire, et sans fausse honte, ces cadres ne cessent d’affirmer qu’en cas de départ des Syriens, la paix civile s’effondrerait et la sécurité serait balayée. Ainsi, 25 ans de tutelle ne leur suffisent pas. Alors même que, sans crainte de se contredire, ils se félicitent du haut niveau atteint par notre armée nationale ».

Enfin, une source du Pentagone a rejeté l’argumentation développée par le gouvernement libanais pour justifier la présence syrienne, affirmant que l’armée est parfaitement capable d’assurer la sécurité sur l’ensemble du pays.

Dans l’hypothèse d’un retrait de l’armée syrienne, l’armée libanaise serait-elle, selon vous, capable de prendre en charge la sécurité sur l’ensemble du territoire libanais ?

Carlos Edde :

Yes, all of the above ! Cela va dépendre des circonstances du retrait syrien. Dans le scénario catastrophe où les Syriens seraient forcés de se retirer humiliés et le Hezbollah menacé directement, je suis persuadé qu'ils ont les moyens et la volonté de mettre le feu aux poudres pour montrer que leur présence est indispensable pour la stabilité et parce qu’ils n’auraient plus rien à perdre.

Donc la première condition pour leur retrait, est qu’il y ait un consensus national de retrait, que ce retrait soit négocié même s’il n’est pas souhaité par les Syriens et qu’il y ait en contre partie certaines garanties sécuritaires et politiques mutuelles.

Donc le problème essentiel, c’est de bien examiner quels sont les motifs pour la permanence des Syriens au Liban. Les intérêts de la Syrie et de son peuple pourraient être sauvegardés par un accord de coopération et d’alliance avec le Liban ce qui serait dans l’intérêt des deux pays. Mais ce n’est pas suffisant pour les dirigeants Syriens car il faut voir aussi les intérêts financiers de l’entourage des hautes sphères qui eux auraient beaucoup à perdre en ne pouvant pas influencer directement la politique interne du Liban, les nominations et par conséquent le racket qui existe aujourd’hui.

Pour ce qui est de notre institution militaire, il n’est pas excusable de dire qu’une armée pour laquelle le pays a tant sacrifié de son Budget n’est capable que d’arrêter les manifestations de l’Université Saint-Joseph et profiter des luxueux clubs militaires qui poussent comme des champignons. Je crois que l’image du brave soldat bien nourri conduisant la femme du capitaine au supermarché ou ses enfants à l’école ne montre qu’une partie de l’image. A partir du moment où il y aura la volonté politique que le Liban prenne en charge son destin, les officiers de l’armée libanaise et ses soldats sont parfaitement capables de gérer la situation sécuritaire et ne demandent que cela. Qu’on leur donne la chance d’agir et le peuple sera entièrement à leurs côtés.

3- Peut-on dans les circonstances actuelles prétendre élaborer une loi électorale conforme aux aspirations des Libanais ?

Le chef de l’État a signifié sa position en faveur d’une loi électorale équilibrée et représentative.

Un ancien bâtonnier de l’Ordre des avocats s’exprimant dans le cadre d’un entretien accordé à la LBCI, a estimé que la prochaine loi électorale, « élaborée à l’étranger », paraîtrait à la toute dernière minute et qu’« elle sera pire que la précédente ».

La Rencontre démocratique de Walid Joumblat affirme que «depuis le début des années 90, les lois électorales ont été taillées à la mesure de situations précises, allant à l’encontre de nombreux objectifs fixés par Taëf. Elles ont contribué à approfondir les divisions communautaires et confessionnelles, à porter un coup au principe de la représentation parlementaire authentique, à neutraliser la valeur de la voix de l’électeur, et sont devenues un instrument pour écarter et marginaliser certaines parties ». Tout en soulignant la nécessité de ramener la majorité électorale à 18 ans, «la Rencontre démocratique met en garde contre toute loi prévoyant un découpage électoral qui considère le Liban comme une circonscription unique. Toute loi électorale qui ne prendrait pas en considération la composition et la diversité de la société libanaise ainsi que les principes qui assurent une représentation authentique de la population serait en réalité un projet destiné à imposer une hégémonie quantitative et à porter un coup au principe de la participation garantie par la Constitution».
En conséquence, la Rencontre démocratique appelle à « un vaste dialogue autour d’une loi électorale qui prévoit un découpage électoral fondé sur la petite circonscription ».

Peut-on dans les circonstances actuelles prétendre élaborer une loi électorale conforme aux aspirations des Libanais ?

Carlos Edde :

Je suis d’accord avec tout ce qui a été dit dans la question, même avec la déclaration du Président de la République quoique certains pourraient douter de sa sincérité. Oui, nous avons les moyens de faire une bonne loi électorale. Est-ce que les Syriens accepteraient qu’elle passe ? C’est une autre paire de manches.

Parlons donc de cette loi électorale. Nous avons étudié au Bloc National tous les systèmes électoraux du Liban avec les découpages des districts électoraux et nous avons aussi examiné les lois électorales les plus représentatives des 180 pays qui existent aujourd’hui. Les deux systèmes les plus utilisés sont en premier lieu le vote uninominal et ensuite le système proportionnel.

En essayant d’appliquer des scénarios sur la réalité libanaise nous avons trouvé que la proportionnelle n’était pas intéressante dans les circonstances actuelles.

Le système d’élections par listes habituellement utilisé au Liban, que ce soit au niveau du Caza, de la Mohafazat, de la demi Mohafazat, du Caza et demi, de la Mohafazat et demi Caza et toutes les variétés qui ne sont que des tentatives de «Gerrymandering» (système qui consiste à faire des découpages successifs pour assurer une majorité électorale) n'est en fait qu'une manipulation de l’électorat au profit de l’Etat ou des forces politiques traditionnelles. Pourquoi ? Parce qu’elle met l’accent sur la formation de listes et les alliances électorales qui ne sont souvent en fait que des mésalliances et du troc de voix.

Dans la petite circonscription, il y a une liaison directe entre l’élu et l’électeur. Elle permet à l’électeur de connaître son candidat, ses positions politiques, de lui poser des questions et de pouvoir lui demander des comptes par la suite. Elle permet au candidat de connaître les 20.000 électeurs, faire de la politique de proximité sans en devenir l’esclave. C’est le principe qui dit que : si chacun balayait le trottoir devant sa maison, la rue serait toujours propre. Ce système est utilisé par les principales démocraties et a fait ses preuves. Ce n’est pas par hasard que la plupart des pays, parmis lesquels les mieux rodés en élections, considèrent que le vote uninominal est celui qui offre la meilleure représentation.

4- Les incitations de l’Ambassadeur des EU en direction de la transparence des élections et de leur conformité aux normes internationales seraient-elles réalistes ?

Lors d’une réunion le 24 septembre 2004 avec le Ministre de l’Intérieur M. Elias Murr, l’Ambassadeur des EU, M. Feltman a, selon ses propres termes, « incité le ministre à tout faire pour que ces élections soient transparentes, crédibles, à caractère libanais et conformes aux normes électorales internationales ».

Le même jour, le Ministre Sleiman Frangieh déclarait en substance que « les législatives auront lieu prochainement et le gouvernement qui sera formé persistera jusqu’à ces élections ».

Dans la conjoncture actuelle, la proposition de l’Ambassadeur Feltman vous semble-t-elle réaliste et accessible? Si l’idée de conformité aux normes internationales était retenue quel en serait le mécanisme d’application et selon quel calendrier ?

Carlos Edde :

Après avoir parlé de la loi électorale, ceci nous amène à soulever la question de la stratégie d’implantation de la loi. Le système de la petite circonscription trouvera beaucoup de résistance de la part de l’Etat et du gouvernement parce qu’il rend la manipulation plus difficile. Je ne pense pas qu’ils vont nous en faire cadeau. Mais il est important de mobiliser la société civile et les forces politiques qui souhaiteraient voir la fin du statu quo pour exiger l’application de cette loi.

Les Libanais ne peuvent pas attendre la veille des élections qu’une loi élaborée à Damas, enveloppée à Anjar et distribuée Place de l’Etoile vienne influencer notre avenir. Je crois qu’une loi et les mécanismes permettant d’assurer la transparence des élections seraient vus d’un œil favorable par la communauté internationale et il est de plus en plus fréquent de voir des élections de part le monde « monitorées » et suivies par des observateurs internationaux.

Quant aux propos de l’Ambassadeur, nous les prenons comme un commentaire positif et constructif d’une personne bien intentionnée et non comme l’ingérence d’un pays étranger dans les affaires internes du Liban. Ce que l’Ambassadeur a exprimé, les Libanais le répètent depuis bien longtemps. Peut-être est-il temps que d’autres Libanais et la communauté internationale commencent à nous écouter.

5- La survie politique du régime pourrait-elle être remise en cause ?

L’OLJ dans son édition du 2 octobre 2004, citant sa correspondante aux NU, rapporte ce qui suit : « Concernant les élections présidentielles au Liban et la prorogation du mandat du Président Lahoud, le Secrétaire Général a exprimé clairement son opinion lors de la conférence de l’Union africaine d’Addis-Abeba en juillet dernier. Il s’oppose à l’extension des mandats des leaders et des gouvernements au-delà des limites de leur mandat ».

De plus, nous savons tous que Walid Joumblat a appelé le Président de la République à démissionner et à l’organisation de nouvelles élections conformes à la légalité.

Pourtant les EU n’ont pas l’intention de rompre avec le pouvoir libanais en place ni lui retirer leur reconnaissance suite à la prorogation. Ils considèrent au contraire le problème de la prorogation dépassé et entendent dialoguer avec les autorités libanaises au plus haut niveau.

Entre l’opposition du Secrétaire Général de l’ONU aux extensions de mandats, les appels à la démission du Président de la République lancés par Walid Joumblat, le rejet de l’amendement par le Rassemblement de Kornet Chehwan et par le Bloc National et le dépassement par les EU de l’épisode de la prorogation, sans compter les autres paramètres, s’achemine-t-on vers le naufrage ou la survie politique du régime ?

Carlos Edde :

Le régime politique du Président Lahoud touche à sa fin. Je voudrais ajouter que le principal atout du Président de la République au sein du ministère à savoir son gendre a été mis à l’écart et remplacé par Sleiman Frangieh . Ceci est un rappel de la part des Syriens que nul n’est omnipotent au Liban, que le «petit» peut devenir «grand» et le «grand» peut devenir «petit».

Les difficultés qui ont entouré la formation de ce ministère montrent à quel point la marge de manœuvre du Président Lahoud est réduite à quelques personnalités politiques peu crédibles. Bientôt le Liban sera de nouveau confronté à sa situation économique et financière désastreuse et pour cela, il faut plus qu’une simple décision de Anjar. C’est facile de nommer et de démettre des Libanais assujettis à la Syrie, c’est une autre paire de manches de créer un climat de confiance indispensable à la récupération de l’économie libanaise et de prendre les mesures nécessaires et douloureuses pour sortir de l’endettement.

Doit-on citer l’exemple des pays totalitaires du pacte de Varsovie qui paraissaient inamovibles sous l’empire de l’URSS ? En l’espace de peu de temps et à la surprise de bien des gens, tout s’est effondré ! Les régimes qui ont le plus résisté aux changements parmi les pays sont ceux dont la chute a été la plus lourde de conséquences.

 


M. Carlos EDDE
Amid du Bloc National.

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