La
Prorogation du mandat
du
président en exercice Un scrutin
passible d'annulation
Entretien
conduit par Marie-Claude Saadé-Hélou
(10/9/2004)
La Constitution libanaise
aurait-elle été malmenée?
L'Ordre des Avocats
aurait-il encore un rôle à jouer?
L'ordre juridique serait-il victime de
coutumes ancestrales?
Le vote en faveur de
l'amendement aurait-il été obtenu sous
l'empire de la contrainte et serait-il par conséquent
passible d'annulation?
La lettre de la Constitution
devrait-elle être sacrifiée au profit de
considérations diverses?
Quelle marge d'action aux 29 "grands"
de l'hémicycle?
La Constitution
libanaise aurait-elle été malmenée?
En
dépit des réserves et des mises en garde qui se sont
succédées pendant plusieurs semaines à un rythme
soutenu de la part d'instances diplomatiques, politiques, juridiques,
religieuses et médiatiques, en dépit de la résolution
1559 du Conseil de Sécurité de l'ONU, le parlement
libanais s'est prononcé, dans sa grande majorité en
faveur de la prorogation du mandat du président en exercice.
En
tant que juriste, que vous inspire cette attitude?
Edmond
Naim:
Une méconnaissance presque totale du droit et plus spécialement
des règles publiques fondamentales...
L'Ordre des Avocats
aurait-il encore un rôle à jouer?
Le
Conseil de l'Ordre des avocats avait rappelé la veille du
scrutin les règles de principe devant nécessairement
régir tout amendement constitutionnel: le consensus entre
libanais, l'intérêt supérieur de l'Etat, l'absence
de contrainte, l'obligation pour les députés de refléter
la volonté populaire source de légitimité politique
et l'alternance au niveau du pouvoir dans toute démocratie
parlementaire. Seule une minorité de parlementaires s'est
conformée à ces directives. L'appel du Conseil de
l'Ordre des avocats ayant été ignoré par une
majorité de parlementaires, quel devrait être selon
vous, l'attitude de cette instance professionnelle au lendemain
du scrutin?
Edmond
Naim:
L'Ordre
des Avocats a donné publiquement son avis. Il fustige l'opinion
de ceux qui
ont lié la modification de la Constitution aux circonstances
internes ou internationales. La question soulevée est d'abord
une question purement juridique qui n'a rien à faire avec
les opportunités. L'Ordre des avocats a publié son
opinion qui est de vilipender l'opinion qui approuve la modification
de la Constitution au profit d'une personne déterminée
quelle qu'elle soit, opinion qui par la suite a été
adoptée publiquement par le Secrétaire Général
de l'Organisation des Nations Unies.
L'ordre juridique
serait-il victime de coutumes ancestrales?
L'Orient
Le Jour dans une analyse du 1er septembre 2004 faisait état
d'une étrange affirmation "souvent entendue durant
ces dernières années, dans la bouche de plusieurs
hommes politiques libanais" et selon laquelle "au
Liban, il n'y a pas de Constitution, il n'y a que de la politique".
Et l'auteur de l'analyse de commenter que cela signifierait: "qu'au
pays du Cèdre, la légalité n'a aucune valeur
et que ce sont finalement des rapports de force d'un jeu politique
pragmatique, voir même franchement machiavélique qui
l'emportent à tous les coups sur les principes, les usages,
les coutumes constitutionnels ... que des phénomènes
sociopolitiques prévalent sur l'ordre et l'espace constitutionnels"
avant d'ajouter qu'il s'agit bien là de la "légitimité
libanaise fondée sur le consensus et la culture du pacte".
Seraient-ils
nombreux à votre avis les hommes politiques libanais qui
feraient l'amalgame entre Constitution et politique? Que penser
de ces politiciens et de leur responsabilité dans la déliquescence
de l'Etat de Droit? Présenteraient-ils un danger à
l'avenir dans le cas d'une réédification de l'Etat
et de ses institutions?
Edmond
Naim:
Il
est certain que pour la plupart du temps le raisonnement juridique
a fait défaut chez nos législateurs (députés
et ministres) et que la politique dans son sens le plus mince a
dominé le raisonnement et par suite l'opinion de nos législateurs.
Ils lient leurs décisions à la politique.
Le vote en faveur
de l'amendement aurait-il été obtenu sous l'empire
de la contrainte et serait-il par conséquent passible d'annulation?
Edmond
Naim:
Le consentement a été
beaucoup plus obtenu sous l'impulsion de l'incompétence juridique
ajoutée à la pression exercée sur ceux qui
ont consenti. Le scrutin est passible d'annulation non pas sur la
preuve de la contrainte mais sur le fondement de la violation des
règles fondamentales adoptées explicitement ou implicitement
par la Constitution.
La lettre de la
Constitution devrait-elle être sacrifiée au profit
de considérations diverses?
L'Orient
Le Jour dans son édition du 1er septembre 2004
rapporte que l'un des ministres du gouvernement a défendu
le principe même de l'amendement de la Constitution en affirmant
que "plus importants que la lettre sont le but de la Constitution,
la convivialité islamo-chrétienne, la paix civile,
l'unité nationale, la solidarité interarabe".
Estimant que la région est "à un tournant
crucial" ce ministre s'est interrogé: "A quoi sert
de préserver la Constitution, si l'on vient à perdre
notre paix civile?"
Pareille
interrogation constituerait-elle, à votre avis, un aveu implicite
(et peut-être même explicite) de non-respect de la Constitution?
Comment un juriste pourrait-il réagir à l'affirmation
que "plus important que la lettre est le but de la Constitution?" Edmond
Naim:
C'est
de la part de ce ministre un aveu on ne peut plus certain de son
incompétence juridique. C'est une fausse et déraisonnablejustification
de l'amendement de la Constitution.
Quelle marge d'action aux 29 "grands"
de l'hémicycle?
"Voilà
qui commande un immense respect pour les 29 députés
qui, jusqu'au bout et sans le moindre espoir d'infléchir
la tendance, auront obéi à leurs seules convictions.
Grands, très grands dans la défaite auront été
ces élus parmi les élus" (Issa Goraieb,
Editorial OLJ, 4/9/2004).
Quelle est, selon vous, la marge d'action que pourraient se réserver
ces 29 "grands" dans les développements
futurs?
Edmond
Naim:
Si
ces 29 députés ou au moins 10 d'entre eux n'attaquaient
pas l'amendement devant le Conseil Constitutionnel, ils n'auraient
rien fait et ne mériteraient pas de gros éloges.
Dr Edmond Naim
Ancien Gouverneur de la Banque Centrale (Banque du Liban).
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