La
Prorogation du mandat
du
président en exercice Une
contamination du voisinage moyen-oriental
Entretien
conduit par Marie-Claude Saadé-Hélou
(13/9/2004)
La Constitution libanaise
aurait-elle été malmenée?
L'Ordre des Avocats
aurait-il encore un rôle à jouer?
L'ordre juridique serait-il victime de
coutumes ancestrales?
Le vote en faveur de
l'amendement aurait-il été obtenu sous
l'empire de la contrainte et serait-il par conséquent
passible d'annulation?
La lettre de la Constitution
devrait-elle être sacrifiée au profit de
considérations diverses?
Quelle marge d'action aux 29 "grands"
de l'hémicycle?
La Constitution
libanaise aurait-elle été malmenée?
En
dépit des réserves et des mises en garde qui se sont
succédées pendant plusieurs semaines à un rythme
soutenu de la part d'instances diplomatiques, politiques, juridiques,
religieuses et médiatiques, en dépit de la résolution
1559 du Conseil de Sécurité de l'ONU, le parlement
libanais s'est prononcé, dans sa grande majorité en
faveur de la prorogation du mandat du président en exercice.
En
tant que juriste, que vous inspire cette attitude?
Farès
Boueiz :
Il
est certain qu’il existe une jurisprudence constitutionnelle
établie qui va dans le sens qu’aucun gouvernant en
fonction ne peut amender la Constitution dans un sens qui serve
ses intérêts personnels. Donc tout amendement de la
Constitution ne pourrait bénéficier qu’au successeur
et cela, pour éviter les pressions que pourraient exercer
les détenteurs de positions clé au pouvoir.
Une
insinuation est même faite dans la Constitution libanaise
stipulant que le Président de la République ne peut
amender ou changer ses rétributions (qui sont de moindre
importance qu’un mandat) et que tout changement ne pourrait
profiter qu’au successeur. Donc à fortiori, si un président
ne peut bénéficier d’un changement de rétribution,
peut-il bénéficier de plus que cela ?
Ce
qui s’est fait va donc à l’encontre des principes,
de la doctrine et de la jurisprudence constitutionnels.
Aussi,
si nous prenons la réalité constitutionnelle libanaise
basée sur le principe consensuel communautaire, nous constatons
que cet amendement va à l’encontre des poids et mesures
qui dirigent indirectement notre vie politique et pourrait ouvrir
la voie à des amendements concernant d’autres postes
et qui seraient de nature à forcer cet équilibre si
délicat.
Enfin,
abstraction faite des considérations politiques qui étaient
favorables à l’amendement constitutionnel du précédent
mandat présidentiel (de loin plus favorables qu’aujourd’hui),
que ce soit à l’échelle populaire, politique
ou internationale, erreur n’est pas coutume et on ne peut
justifier une erreur - sinon une faute - par sa réédition.
Ce
n’est pas par pur hasard que la Constitution libanaise a fortement
stipulé que le mandat était de 6 ans non renouvelable.
C’est une insistance qui prend en compte et qui est même
basée sur un certain équilibre consensuel dont le
mandat présidentiel fait partie et toute modification ouvrirait
la voie à des changements radicaux du pacte national. Ce
n’est pas par pur hasard non plus que lors du précédent
amendement, la formule adoptée qui – je le rappelle
– était une erreur constitutionnelle a dénoté
un sens de la culpabilité du législateur à
travers les termes «exceptionnellement et pour une seule
fois», comme elle a dénoté un sens aigu
de l’exception.
L'Ordre des Avocats
aurait-il encore un rôle à jouer?
Le
Conseil de l'Ordre des avocats avait rappelé la veille du
scrutin les règles de principe devant nécessairement
régir tout amendement constitutionnel: le consensus entre
libanais, l'intérêt supérieur de l'Etat, l'absence
de contrainte, l'obligation pour les députés de refléter
la volonté populaire source de légitimité politique
et l'alternance au niveau du pouvoir dans toute démocratie
parlementaire. Seule une minorité de parlementaires s'est
conformée à ces directives. L'appel du Conseil de
l'Ordre des avocats ayant été ignoré par une
majorité de parlementaires, quel devrait être selon
vous, l'attitude de cette instance professionnelle au lendemain
du scrutin?
Farès
Boueiz :
Dans tout Etat de droit, l’Ordre
des avocats a un poids moral évident et particulièrement
au Liban où cet Ordre est l’héritier de la plus
ancienne école romaine de droit et où cet Ordre est
le plus ancien, le plus dynamique et le plus reconnu dans tout le
Moyen-Orient. Cet Ordre qui est très souvent appelé
par l’Etat pour convoyer des restructurations légales
ou des modernisations du système légal a un grand
avis à donner.
Basé sur les réalités
constitutionnelles du pays, sur la nécessité du
respect de la Constitution, sur la non-existence de la notion
d’intérêt supérieur de l’Etat
puisqu’il n’y avait pas impossibilité d’élections
et qu’il y avait profusion de candidats valables sans compter
que la réalité populaire était de loin bafouée
dans ce choix, l’avis de l’Ordre des avocats prend
donc toute la dimension de sa juste motivation
L'ordre juridique
serait-il victime de coutumes ancestrales?
L'Orient
Le Jour dans une analyse du 1er septembre 2004 faisait état
d'une étrange affirmation "souvent entendue durant
ces dernières années, dans la bouche de plusieurs
hommes politiques libanais" et selon laquelle "au
Liban, il n'y a pas de Constitution, il n'y a que de la politique".
Et l'auteur de l'analyse de commenter que cela signifierait: "qu'au
pays du Cèdre, la légalité n'a aucune valeur
et que ce sont finalement des rapports de force d'un jeu politique
pragmatique, voir même franchement machiavélique qui
l'emportent à tous les coups sur les principes, les usages,
les coutumes constitutionnels ... que des phénomènes
sociopolitiques prévalent sur l'ordre et l'espace constitutionnels"
avant d'ajouter qu'il s'agit bien là de la "légitimité
libanaise fondée sur le consensus et la culture du pacte".
Seraient-ils
nombreux à votre avis les hommes politiques libanais qui
feraient l'amalgame entre Constitution et politique? Que penser
de ces politiciens et de leur responsabilité dans la déliquescence
de l'Etat de Droit? Présenteraient-ils un danger à
l'avenir dans le cas d'une réédification de l'Etat
et de ses institutions?
Farès
Boueiz :
Il
est certain que malgré la culture profondément constitutionnaliste,
républicaine et légale des libanais, un phénomène
de contamination du voisinage moyen-oriental est à déceler.
Le Liban, démocratie certes, mais entouré de royautés,
de principautés ou dictatures, n’est pas à l’abri
de la notion orientale de chef dieu. Terre de religion où
le calife était un demi-dieu, de même que le pharaon,
le Moyen-Orient se distingue des systèmes occidentaux et
surtout anglo-saxons par le fait que la carrière politique
est d’avantage liée à une sorte de destinée
permanente qui ne se termine qu’à la mort, - lorsqu’elle
ne se lègue pas – qu’à un critère
de rôle objectif circonstanciel qui existe dans ces systèmes
occidentaux.
Ce
phénomène de contamination influe donc sur la scène
politique libanaise de sorte que beaucoup de présidents
recherchent cette reconduction par comparaison à leurs
collègues du voisinage.
Par
ailleurs, il existe assurément des circonstances qui atténuent
cette culture démocratique libanaise. Il s’agit particulièrement
des circonstances régionales et de leur ingérence
dans la vie politique libanaise. Nous constatons qu’à
chaque fois, les motivations d’une tentative de prorogation
ou de renouvellement du mandat, ont été très
étroitement liées à ces pactes régionaux
et à cette influence, sinon à ce support.
Le vote en faveur
de l'amendement aurait-il été obtenu sous l'empire
de la contrainte et serait-il par conséquent passible d'annulation?
Farès Boueiz:
Pour
parler d’annulation, il faut savoir quelle est l’autorité
compétente pour annuler.
Il n’existe pas d’autorité interne ou nationale
capable de surveiller le bon déroulement de cet amendement
élection. Le Conseil Constitutionnel libanais, copie de son
homologue français, se prononce sur la constitutionnalité
des lois mais n’a pas autorité à se prononcer
sur la constitutionnalité de la Constitution.
L’autorité suprême
étant le parlement censé représenter la
volonté populaire, on ne voit pas quelle serait l’autorité
capable de contrôler ce vote parlementaire tant qu’il
a eu lieu selon les normes formelles des 2/3. Si le vote est
régulier et donc reflète la volonté libre
des députés, le nouvel amendement constitutionnel
effectué selon les normes apparentes ne subira aucun
contrôle. Enquêter sur la libre volonté des
députés relativement à une faute qu’ils
auraient commise exigerait un mécanisme très délicat
voire même très difficile.
Reste à voir s’il
est du ressort du Conseil Constitutionnel de pouvoir contrôler
le déroulement apparent du vote. Dans son contrôle
des vices de forme, le Conseil Constitutionnel serait appelé
éventuellement à se prononcer sur le "maquillage"
d’une opération électorale à travers
un amendement constitutionnel puisque dans la réalité
le vote aurait du se faire secrètement dans l’urne
alors qu'il s'est fait à main levée.
La reconnaissance de la communauté
internationale de cette légitimité est une décision
qui lui revient. Le Conseil de Sécurité sur base
du rapport du Secrétaire Général pourrait
aller dans le sens de la reconnaissance de cette légitimité
comme de sa non reconnaissance ce qui, dans ce dernier cas,
affaiblirait notoirement la crédibilité de l’amendement
et du pouvoir qui en résulte. Cela abstraction faite
de mesures de pression ou de coercition que le Conseil de Sécurité
pourrait prendre en se basant sur des ingérences flagrantes,
de lourdes pressions, voire même des menaces, si le rapport
du Secrétaire Général en faisait état.
Le rapport du Secrétaire Général pourrait
lui-même se baser sur les faits relatés dans la
Presse libanaise durant les semaines qui ont précédé
l’amendement (déclarations contradictoires, changements
brutaux de position, invitations à Damas après
lesquels changements de position, gratifications diverses…)
et le Conseil de Sécurité, au cas où il
en aurait la volonté politique, pourrait se baser sur
de tels fondements
La lettre de la
Constitution devrait-elle être sacrifiée au profit
de considérations diverses?
L'Orient
Le Jour dans son édition du 1er septembre 2004
rapporte que l'un des ministres du gouvernement a défendu
le principe même de l'amendement de la Constitution en affirmant
que "plus importants que la lettre sont le but de la Constitution,
la convivialité islamo-chrétienne, la paix civile,
l'unité nationale, la solidarité interarabe".
Estimant que la région est "à un tournant
crucial" ce ministre s'est interrogé: "A quoi sert
de préserver la Constitution, si l'on vient à perdre
notre paix civile?"
Pareille
interrogation constituerait-elle, à votre avis, un aveu implicite
(et peut-être même explicite) de non-respect de la Constitution?
Comment un juriste pourrait-il réagir à l'affirmation
que "plus important que la lettre est le but de la Constitution?" Farès
Boueiz :
L’amendement
sert-il vraiment ces buts ? Il va certainement à l’encontre
de tous ces buts réunis alors qu’une nouvelle élection
se présentait comme une occasion historique de pouvoir réformer
les liens libano-syriens d’une part, les institutions étatiques
d’autre part et surtout de reconstruire l’unité
nationale.
Quelle marge d'action aux 29 "grands"
de l'hémicycle?
"Voilà
qui commande un immense respect pour les 29 députés
qui, jusqu'au bout et sans le moindre espoir d'infléchir
la tendance, auront obéi à leurs seules convictions.
Grands, très grands dans la défaite auront été
ces élus parmi les élus" (Issa Goraieb,
Editorial OLJ, 4/9/2004).
Quelle est, selon vous, la marge d'action que pourraient se réserver
ces 29 "grands" dans les développements
futurs?
Farès
Boueiz :
Cette marge
d’action se résumerait à la formation d’un
front uni d’opposition dépassant les différences
de détail.
Me Farès Boueiz
Ancien Ministre des Affaires Etrangères
(Liban).
Ancien Ministre de l'Environnement.
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