Le
fédéralisme est essentiel à la stabilité
politique en Irak, selon des politologues
Par Phillip Kurata and Howard Cincotta
Rédacteurs du Washington File |
Washington - Selon
des spécialistes de l'histoire et de la politique irakiennes,
un régime fédéral serait le plus à même
d'assurer la stabilité politique du pays à l'avenir.
Dans
un régime fédéral, le gouvernement central de
l'État fédéral partage avec les gouvernements
des États fédérés les fonctions législative,
exécutive et juridictionnelle prévues par la Constitution.
Un tel régime pourrait empêcher que la majorité
au pouvoir ne reconnaisse pas les droits des minorités.
Plus
de 20 États fédéraux existent dans le monde,
dont le Brésil, le Canada, le Mexique et les États-Unis
dans le continent américain, l'Allemagne, l'Autriche, l'Espagne
et la Suisse en Europe, l'Inde et la Malaisie en Asie, l'Australie
en Océanie et les Emirats arabes unis au Moyen-Orient.
Les États
démocratiques non fédéraux, tels que la France,
accordent aussi des pouvoirs importants aux collectivités locales,
mais ces pouvoirs sont délégués par le gouvernement
central qui peut toujours les révoquer.
La population
irakienne se compose de trois grands groupes : deux groupes de religion
musulmane, les sunnites et les chiites, et un groupe ethnique, les
Kurdes. Les sunnites dominaient le gouvernement du temps de Saddam
Hussein, et le noyau de l'insurrection actuelle se trouve dans la
région centrale de l'Irak où ils constituent la majorité
de la population.
Les chiites,
qui représentent selon de nombreuses estimations plus de la
moitié de la population irakienne, ont été exclus
en grande partie de la vie politique du pays après qu'ils eurent
boycotté des élections organisées en 1922, sous
le mandat britannique. Ils habitent pour la plupart dans le centre
et dans le sud de l'Irak, et on s'attend qu'ils soient les vainqueurs
du scrutin du 30 janvier.
Quant
aux Kurdes, ils ont fait l'objet de mesures d'épuration ethnique,
de réinstallation forcée, d'exécution sommaire
et d'attaques au moyen d'agents chimiques du temps de Saddam Hussein.
Ils tentent de sauvegarder l'autonomie et les libertés dont
ils jouissent dans une enclave du nord du pays depuis la fin de guerre
du Golfe de 1991.
Les programmes
d'un certain nombre des partis dont les candidats se présentent
aux élections du 30 janvier sont en faveur de la création
d'un État fédéral.
Selon
Mme Phebe Marr, auteur d'un ouvrage intitulé « L'Histoire
moderne de l'Irak, « on observe un véritable processus
politique même s'il est entaché de violence et si une
grande partie de la population sunnite ne peut pas y participer. Tous
les partis doivent se rendre compte qu'il ne s'agit pas d'un jeu à
somme nulle où un camp doit perdre pour que l'autre gagne.
Il leur faut trouver les moyens de parvenir à un compromis,
de partager le pouvoir (...). Ce sont là des questions importantes,
et le fédéralisme est maintenant d'actualité.
»
De son
côté, Mme Dawn Brancati, du Centre d'étude des
institutions démocratiques qui relève de l'université
de Princeton, estime que le fédéralisme offre une bonne
possibilité pour prévenir les conflits entre ethnies
et une éventuelle sécession, ainsi que pour mettre en
place un régime démocratique stable.
«
Le fait que les divisions religieuses et ethniques en Irak se recoupent
pourrait contribuer à favoriser la modération et même
aider à créer des partis politiques chevauchant les
divisions religieuses et ethniques, sous réserve qu'il y ait
une structure fédérale adaptée », indique-t-elle
dans un article intitulé « Le fédéralisme
peut-il stabiliser l'Irak ? », qui a paru dans la revue «
Washington Quaterly » du printemps 2004.
Deux
chargés de recherche de l'université de Miami, M. Adeed
Dawisha et Mme Karen Dawisha, soulignent quant à eux que le
fédéralisme n'a pas toujours répondu aux aspirations
des groupes désireux d'obtenir l'indépendance, comme
le montrent les conflits en Irlande du Nord, au Kosovo et en Tchétchénie.
Il a cependant contribué à réduire les tensions
séparatistes en Ecosse, au Monténégro et dans
des Républiques ethniques de la Fédération de
Russie.
Du temps
de la monarchie hachémite (1921-1958), l'Irak a connu des débats
parlementaires animés, et cette expérience pourrait
servir, selon eux, de fondement à une structure fédérale
dotée de plusieurs centres de pouvoir. « Les débats
parlementaires étaient souvent vigoureux au Parlement, et les
parlementaires pouvaient en général discuter et voter
contre le gouvernement sans craindre une rétribution quelconque
», font-ils remarquer dans l'article « Comment construire
un Irak démocratique » qui a paru dans la revue «
Foreign Affairs » en 2003.
Un régime
fédéral permet de désarmorcer les tensions en
laissant aux centres régionaux et locaux de pouvoir le droit
de percevoir des impôts et de dépenser les deniers publics
comme bon leur semble sans que le gouvernement central intervienne.
« Les arrangements relatifs au partage des recettes publiques
sont essentiels, car le pouvoir a besoin de ressources : lorsque le
gouvernement central prive les régions du droit de percevoir
des impôts et de dépenser les deniers publics, cela revient
à leur enlever toute autorité », indiquent-ils
dans leur article.
Les Emirats
arabes unis sont dotés d'un régime fédéral
qui a contribué à l'essor du pays. Avant son accession
à l'indépendance, le pays se composait de territoires
autonomes qui étaient sous la tutelle du Royaume-Uni. Lorsque
les forces britanniques se sont retirées en 1971, les émirats
ont formé la Fédération des émirats arabes.
Le Bahrein et le Qatar ont quitté cette fédération
peu de temps après et sont devenus des États indépendants.
«
Les Emirats arabes unis n'auraient jamais réussi sans une structure
fédérale qui donne à chaque émirat une
autonomie considérable dans la prise des décisions »,
a expliqué Patrick Clawson, de l'Institut d'études politiques
du Proche-Orient qui est situé à Washington.
«
Le Dubaï, par exemple, est fier de son ouverture au reste du
monde en matière de commerce et d'investissement et aux influences
extérieures, ce que certains autres émirats plus conservateurs
trouvent inacceptable. Malgré l'importance des traditions tribales,
le pays a réussi à maintenir un bon équilibre
de manière à protéger les centres locaux de pouvoir
et à accepter le rôle plus important d'Abou Dhabi dans
le gouvernement fédéral », a-t-il dit.
Pour
sa part, la nouvelle secrétaire d'État des États-Unis,
Mme Condoleezza Rice, a déclaré, dans un discours qu'elle
a prononcé en août 2004 à l'Institut de la paix
des États-Unis, que la notion de fédéralisme
serait essentielle pour que l'Irak reste un pays uni. « L'Irak,
a-t-elle dit, devra rester un pays uni. Je suis tout à fait
certaine qu'il y aura des éléments de fédéralisme
que les États-Unis devront reconnaître. Toutefois, ce
qui m'a impressionné jusqu'ici, c'est que les Irakiens, qu'ils
soient Kurdes, chiites ou sunnites ou qu'ils fassent partie des nombreux
autres groupes ethniques, ont montré qu'ils voulaient vivre
dans un pays uni. »
Enfin,
un diplomate américain chevronné, M. James Dobbins,
qui a contribué à la stabilisation de la situation en
Afghanistan, au Kosovo, en Bosnie, en Haïti et en Somalie, est
d'avis que « les Irakiens doivent trouver leurs propres moyens
de parvenir à une solution, qui peuvent comprendre des éléments
de gouvernement local ou un régime fédéral ainsi
que le partage du pouvoir au niveau national. Il est essentiel qu'ils
parviennent à un accord sur le partage du pouvoir qui reflète
la population, et non pas seulement les résultats des élections,
et qui évite tout conflit » entre les chiites et les
sunnites.
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