La
Prorogation du mandat
du
président en exercice Une décision
impopulaire et insultante pour la dignité de chaque
Libanais
Entretien
conduit par Marie-Claude Saadé-Hélou
(27/9/2004)
La Constitution libanaise
aurait-elle été malmenée?
L'Ordre des Avocats
aurait-il encore un rôle à jouer?
L'ordre juridique serait-il victime de
coutumes ancestrales?
Le vote en faveur de
l'amendement aurait-il été obtenu sous
l'empire de la contrainte et serait-il par conséquent
passible d'annulation?
La lettre de la Constitution
devrait-elle être sacrifiée au profit de
considérations diverses?
Quelle marge d'action aux 29 "grands"
de l'hémicycle?
1- La Constitution
libanaise aurait-elle été malmenée?
En
dépit des réserves et des mises en garde qui se sont
succédées pendant plusieurs semaines à un rythme
soutenu de la part d'instances diplomatiques, politiques, juridiques,
religieuses et médiatiques, en dépit de la résolution
1559 du Conseil de Sécurité de l'ONU, le parlement libanais
s'est prononcé, dans sa grande majorité en faveur de
la prorogation du mandat du président en exercice. En
tant que juriste, que vous inspire cette attitude?
Fouad
el Saad :
L’amendement
constitutionnel qui a prorogé le mandat du Président
Lahoud est un acte personnel en faveur du président, ce qui
est en contradiction avec le caractère général
et impersonnel de la loi et spécialement d’une loi constitutionnelle.
Il est anti-constitutionnel d’amender la Constitution en faveur
d’une personne.
Si
un amendement constitutionnel doit avoir lieu, il ne peut intervenir
en faveur du président qui le ratifie mais en faveur des présidents
futurs. Tel fut le cas lorsque le Président Debbas a élevé
la durée du mandat du Président de la République
de 3 à 6 ans. Il a stipulé que ledit amendement ne le
concernait pas.
La
Constitution a été également malmenée
sur un autre plan. Sur le plan du vote, elle a escamoté une
élection pour la remplacer par un amendement. Ce faisant, elle
a remplacé un vote au scrutin secret par un vote à main
levée, ce qui également n’est pas constitutionnel.
2- L'Ordre des Avocats
aurait-il encore un rôle à jouer?
Le
Conseil de l'Ordre des avocats avait rappelé la veille du scrutin
les règles de principe devant nécessairement régir
tout amendement constitutionnel: le consensus entre libanais, l'intérêt
supérieur de l'Etat, l'absence de contrainte, l'obligation
pour les députés de refléter la volonté
populaire source de légitimité politique et l'alternance
au niveau du pouvoir dans toute démocratie parlementaire. Seule
une minorité de parlementaires s'est conformée à
ces directives. L'appel du Conseil de l'Ordre des avocats ayant été
ignoré par une majorité de parlementaires, quel devrait
être selon vous, l'attitude de cette instance professionnelle
au lendemain du scrutin?
Fouad
el Saad :
Le
Conseil de l’Ordre des avocats a pris cette position avant le
vote de l’amendement. On aurait pu s’attendre à
une prise de position postérieure à l’amendement.
Il est regrettable qu’il ne l’ait pas fait.
3- L'ordre juridique
serait-il victime de coutumes ancestrales?
L'Orient
Le Jour dans une analyse du 1er septembre 2004 faisait état
d'une étrange affirmation "souvent entendue durant
ces dernières années, dans la bouche de plusieurs hommes
politiques libanais" et selon laquelle "au Liban,
il n'y a pas de Constitution, il n'y a que de la politique".
Et l'auteur de l'analyse de commenter que cela signifierait: "qu'au
pays du Cèdre, la légalité n'a aucune valeur
et que ce sont finalement des rapports de force d'un jeu politique
pragmatique, voir même franchement machiavélique qui
l'emportent à tous les coups sur les principes, les usages,
les coutumes constitutionnels...que des phénomènes sociopolitiques
prévalent sur l'ordre et l'espace constitutionnels"
avant d'ajouter qu'il s'agit bien là de la "légitimité
libanaise fondée sur le consensus et la culture du pacte".
Seraient-ils
nombreux à votre avis les hommes politiques libanais qui feraient
l'amalgame entre Constitution et politique? Que penser de ces politiciens
et de leur responsabilité dans la déliquescence de l'Etat
de Droit? Présenteraient-ils un danger à l'avenir dans
le cas d'une réédification de l'Etat et de ses institutions?
Fouad
el Saad :
« Il n’y
a pas de Constitution, il n’y a que de la politique ! ».
C’est une observation des plus cyniques. Elle n’est malheureusement
pas fausse. Le respect dû à la légalité
en général, à la légalité constitutionnelle
en particulier, sans oublier le respect dû également
aux principes généraux du Droit, aux décrets
et aux décisions, bref, le respect dû à tout l’arsenal
juridique qui devrait régir l’Etat, devrait être
entier et intouchable.
Malheureusement, la
pratique de l’après-Taef, n’a pas du tout respecté
cet état de choses. Souvent on a malmené décisions,
décrets, lois, Constitution et principes généraux.
Ceci nous ramène en arrière en matière d’Etat
de Droit. Nous avons dégringolé l’échelle
des valeurs juridiques qui nous ont été léguées
que ce soit par la France ou même par les Ottomans.
Ceci est pour beaucoup
dans la déconsidération que nous portent aujourd’hui
les nations du monde, déconsidération qui se répercute
sur l’économique comme sur le politique.
4- Le
vote en faveur de l'amendement aurait-il été obtenu
sous l'empire de la contrainte et serait-il par conséquent
passible d'annulation?
Fouad
el Saad :
Le
vote a été certainement obtenu sous l’empire
de la contrainte. L’opinion publique, le Parlement, les instances
religieuses elles-mêmes avaient nettement et clairement exprimé
leur refus d’un amendement constitutionnel, que ce soit dans
le sens d’un renouvellement ou même d’une prorogation.
Les médias avaient tous fait ressortir l’impopularité
d’un amendement constitutionnel et c’est cet état
de choses, en partie, qui a fait que la décision tranchant
la question est arrivée aussi brutalement et d’une
façon aussi insultante à l’égard de la
dignité de chaque libanais.
Actuellement,
le délai de recours est expiré. Une action en invalidation
aurait pu être présentée. Elle a d’ailleurs
été élaborée, signée par 10 députés
et diffusée par la presse. Si elle n’a pas été
présentée officiellement, c’est parce qu’elle
aurait tourné au désavantage des requérants.
De plus, la moitié des membres du Conseil constitutionnel
ont atteint les limites de leur mandat et on n’a pas réélu
ou désigné (selon les cas) leurs remplaçants.
5- La
lettre de la Constitution devrait-elle être sacrifiée
au profit de considérations diverses?
L'Orient
Le Jour dans son édition du 1er septembre 2004
rapporte que l'un des ministres du gouvernement a défendu
le principe même de l'amendement de la Constitution en affirmant
que "plus importants que la lettre sont le but de la Constitution,
la convivialité islamo-chrétienne, la paix civile,
l'unité nationale, la solidarité interarabe".
Estimant que la région est "à un tournant
crucial" ce ministre s'est interrogé: "A quoi sert
de préserver la Constitution, si l'on vient à perdre
notre paix civile?"
Pareille
interrogation constituerait-elle, à votre avis, un aveu implicite
(et peut-être même explicite) de non-respect de la Constitution?
Comment un juriste pourrait-il réagir à l'affirmation
que "plus important que la lettre est le but de la Constitution?"
Fouad
el Saad :
Je suis juriste
et de ceux qui considèrent que sans un arsenal juridique,
l’Etat ne peut pas fonctionner et cet arsenal doit être
respecté surtout s’il s’agit des principes
généraux du Droit qui constituent le sommet de l’édifice
juridique d’un pays.
Il est déplorable que
l’on puisse à tout bout de champ amender, pour
des raisons personnelles, une Constitution sans tenir compte
des principes généraux du Droit. Le monde entier
tend à se créer un Etat de Droit à l’intérieur
duquel il peut fonctionner alors que nous autres libanais, nous
sommes depuis plusieurs années entrain de détruire
l’édifice juridique que nous nous étions
constitué avant même la majeure partie des pays
qui actuellement nous ont devancés sur ce chemin.
6- Quelle marge d'action aux 29 "grands"
de l'hémicycle?
"Voilà
qui commande un immense respect pour les 29 députés
qui, jusqu'au bout et sans le moindre espoir d'infléchir
la tendance, auront obéi à leurs seules convictions.
Grands, très grands dans la défaite auront été
ces élus parmi les élus" (Issa Goraieb,
Editorial OLJ, 4/9/2004).
Quelle est, selon vous, la marge d'action que pourraient se réserver
ces 29 "grands" dans les développements
futurs?
Fouad
el Saad :
29 députés ont eu
le courage de voter contre l’amendement constitutionnel
bien que certains d’entre eux aient été sujets
à des pressions. D’autres auraient bien voulu en
faire autant mais ne l'ont pas pu.
Chacun de ces 29 votes est important
en lui-même. Il constitue une affirmation que dans ce pays,
malgré tous les déboires politiques, il reste des
gens ou des élus attachés aux principes constitutionnels.
Il est vrai que ces élus sont une minorité, mais
ils savent qu’ils ont derrière eux la majorité
de l’opinion publique.
Me Fouad el Saad
Député au Parlement libanais.
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