Un
récent article de l'ami Fadi Noun est en rapport direct avec
le sujet de ce livre. Aussi, avons-nous trouvé opportun de
le faire connaître au lecteur :
L'Orient-Le Jour, 29 Juin 2002.
Notre
raison d'être
«
En général, aucune civilisation n'est détruite
du dehors, sans s'être tout d'abord ruinée elle-même,
aucun empire n'est conquis de l'extérieur, qu'il ne se soit
préalablement suicidé. Et une société,
une civilisation ne se détruisent de leurs propres mains
que quand elles ont cessé de comprendre leur raison d'être,
quand l'idée dominante autour de laquelle elles s'étaient
naguère organisées leur est redevenue comme étrangère ».
Ces
lignes de l'historien René Grousset éclairent notre
présent et expliquent une partie de notre passé.
Nous
sortons d'un long coma idéologique où nous a égarés
la Nabkba. Notre erreur a été d'intérioriser
cette défaite comme si elle était nôtre. Mais
nous n'avions pas à déplacer vers la Nakba ce moment
fondateur où le Liban a décidé d'exister. C'est
cette erreur de perspective, ou de mise au point, pour utiliser
un vocabulaire photographique, qui nous a égarés durant
ces dernières décennies et qui est en partie à
l'origine de la guerre au Liban et des malentendus successifs qui
ont marqué son histoire.
La
raison d’être du Liban est la convivialité. On
y a substitué et on essaie toujours en ce moment d’y
substituer un autre modèle, un modèle guerrier. Des
Libanais se sont donné pour mission, la libération
de la Palestine. Mais la raison d’être du Liban, l’idée
centrale autour de laquelle chrétiens et musulmans ont organisé
le Liban, ce n’était pas la libération de la
Palestine, ni la défaite du sionisme. Quand le Liban est
né, ces faits historiques ne s’étaient pas encore
produits.
Il
faut donc en revenir à l’esprit de 1943, quand
les Libanais ont décidé d’être quelque
chose en soi, pas un appendice d’un monde. Un pont, une médiation,
une volonté de vivre en commun, en dépit des différences.
Le
dialogue des civilisations est notre vocation et substituer quoi
que ce soit à la véritable raison d’être
du Liban, c’est le vouer à disparaître.
Notre
véritable vocation, c’est d’être fidèles
à la vérité que nous avons, une fois pour toutes,
connue. « Ne crains, ni ne doute », dit le
poète, « car le doute est stérile et la
crainte est servile ». Notre véritable vocation,
c’est d’être ce pont, cette harmonie au carrefour
de civilisations dont nous prenons le meilleur et rejetons le pire.
Notre vocation, c’est le dialogue, c’est la volonté
de dialogue. Deux négations ne font pas une nation, seulement
quand les deux volontés oublient ce à quoi elles ont
renoncé pour exister.
Le
Liban est antérieur à la Nakba. Il n’a pas à
l’assumer comme un destin. Car son véritable destin
est ailleurs. Il ne faut pas laisser le marchand et le guerrier
étouffer le saint et le sage, car alors, le Liban perdrait
sa raison d’être et, avec elle, son avenir.
On
essaie de nous tirer vers d’autres idéaux : apporter
la justice au cœur de l’immense drame de la Palestine
ou, pire, former une société de loisirs, être
consommés par une armée de touristes. Non pas que
le commerce ou le tourisme, que l’honneur et la gloire, ne
sont rien.
Mais
il ne faut pas leur permettre de se substituer à la véritable
raison d’être du Liban. Elles ne sauraient en constituer
l’identité, le projet central.
Ce
n’est pas pour faire du commerce que les chrétiens
et les musulmans du Liban se sont décidés à
vivre ensemble. Pas plus qu’ils ne se sont unis pour libérer
la Palestine.
Aussi
centrale que soit cette dernière cause, elle l’est
moins que le pacte national, ce « consentement mutuel »
à former une nation, une société politique,
conclu en 1943. Au cas où la cause palestinienne met en péril
le pacte, au cas où la Palestine met en péril le Liban,
c’est elle qui doit passer en second et non lui.
C’est
la grande vérité oubliée qui nous a valu la
guerre et bien d’autres épreuves.
L’histoire
a voulu que, chacun voulant imposer à l’autre sa vision
des choses, les Libanais se soient entretués. Mais la forme
a survécu au contenu. La volonté de vivre ensemble,
au vécu concret.
C’est
cette vérité que les Libanais sont invités
à retrouver et, qu’ils le veuillent ou pas, c’est
l’esprit du dialogue entre deux civilisations, musulmane et
chrétienne, qu’ils vont retrouver. C’est la vocation
que l’histoire a choisi pour le Liban. En choisissant d’être
ensemble, les Libanais n’ont pas seulement choisi le dialogue,
ils ont choisi d’habiter le dialogue ? Un dialogue nerveux,
vif, hors duquel il n’y a pas de Liban, mais des comptoirs
et des boîtes de nuit. Et des fosses communes. Et un dialogue
qui, s’il est victorieux, marquera le triomphe de l’esprit
et la défaite de la haine.
Fady Noun |