Nasser
était au pouvoir depuis 15 ans. Considéré
par les masses arabes comme un nouveau Saladin, il avait inventé
la formule de la neutralité positive qui lui permettait
de pousser très loin le flirt avec le bloc des pays de
l’Est, tout en ménageant les Occidentaux.
Les
Américains virent d’un œil favorable l’accession
de Nasser au pouvoir après la chute de Farouk dont le règne
s’était beaucoup dégradé. En 1956,
ils conçurent un grand projet de barrage à Assouan
considéré d’une importance vitale pour l’Egypte.
Nasser, qui était en train d’augmenter sa force armée,
sollicita les Américains pour le fournir en armement. Sa
demande fut refusée, ces armes étant probablement
destinées à des affrontements avec Israël.
Nasser s’adressa alors discrètement à l’URSS,
trop heureuse d’acquérir à son bloc ce nouveau
client. Les Américains irrités de ce marché
se retirèrent aussitôt du plan de barrage, alléguant
que l’économie de l’Egypte ne pourrait pas
supporter un tel projet. Humilié et déçu
par ce refus, Nasser annonça dans un discours du 26
Juillet 1956 célébrant l’anniversaire
de sa révolution, sa décision, avec exécution
immédiate, de la nationalisation du Canal de Suez «
dont les revenus financeront le barrage »1.
L’Angleterre
et la France, sans perdre de temps, préparèrent
leur riposte en coordination avec Israël, suivant un scénario
mis au point par Anthony Eden (chef du Foreign Office), Guy Mollet
(Chef du Gouvernement français) et David Ben-Gurion (Premier
ministre israélien). Vu l’état d’impréparation
de l’armée égyptienne, Israël, avec l’intervention
décalée de quelques jours, ne peinerait pas à
envahir la presqu’île du Sinaï et à bouter
ses adversaires jusqu’au Canal. Ce plan fut exécuté
en Octobre 1956 avec succès, tout le monde pensant
que Nasser était au bord de l’effondrement.
C’était
compter sans la réaction orageuse des Etats-Unis immédiatement
suivis par l’URSS qui se déclara « indignée
par cette violation du Droit des gens »…L’Assemblée
Générale de l’ONU convoquée en catastrophe,
condamna l’agression et ordonna alors le retrait immédiat
des Français, des Anglais et des Israéliens qui
étaient à 48 heures de faire leur entrée
au Caire. Le Conseil de Sécurité décida de
déployer des forces de l’ONU sur la ligne de frontière
séparant Israël de l’Egypte (un peu comme la
Finul installée aujourd’hui sur la ligne bleue entre
le Liban et Israël).
Nasser
fort de ce succès fulgurant galvanisait les foules, proclamant
son but suprême : la récupération des droits
des Arabes en Palestine. Si l’on analyse de plus près
ses propos, on trouve que, dans le développement de ses
discours, il ne demandait plus la suppression pure et simple,
l’éradication de l’Etat d’Israël.
Il demandait seulement la récupération des territoires
que la guerre irréfléchie déclenchée
par les Arabes le 15 Mai 1948 leur avait fait perdre
par rapport au plan de partition du 27 Novembre 1947.
Après
la « victoire de Suez » claironnée à
travers le monde, les ambitions de Nasser se donnèrent
libre cours : Ses défis à Israël et ses déclarations
provocantes atteignirent un niveau de tension maximum en Mai
1967. A l’intérieur, il faisait régner
un régime policier aussi implacable que celui des dictatures
de l’Europe de l’Est. La tâche principale de
son important et coûteux service de renseignements, les
Moukhabarat, était d’abord d’espionner
les citoyens Egyptiens pour prévenir (et mater éventuellement)
toute chance d’opposition au régime. Le contre-espionnage
des forces ennemies avait en revanche une importance de second
degré et des moyens plus restreints.
Dix
ans après le désastre de la « guerre de six
jours » (soit 1977), le Général Chams
Badrane ex-ministre de la Guerre de Nasser, s’étant
réfugié à Londres, dénonçait
hautement la responsabilité de son ancien patron «
qui prit les décisions les plus graves, les plus irrationnelles,
avec un absolu arbitraire, sans consulter son Etat-major »2.
La
décision la plus grave fut celle de bloquer les détroits
de Tiran (île d’Ormuz), à l’entrée
du Golfe d’Akaba, seul passage donnant accès au port
israélien d’Elath d’intérêt vital.
Le
blocus de son unique accès à la mer Rouge offrait
ainsi à Israël un motif légitime pour s’engager
dans un conflit avec son voisin Egyptien.
De
surcroît, emporté par le succès de ce blocus,
Nasser exigea du Secrétaire Général de l’ONU,
M.U’Thant, un retrait sous 48 heures des forces de l’ONU
déployées le long du Canal de Suez depuis plus de
dix ans.
Avec
une docilité (disons plutôt une précipitation)
d’autant plus suspecte qu’immédiate, U’Thant
s’exécuta sans même prendre le temps d’en
référer à ses supérieurs du Conseil
de Sécurité qui auraient peut-être pu retarder
le déclenchement fatal : la route s’ouvrit devant
l ‘armée israélienne qui rongeait son frein
pour se lancer dans la bataille.
A
l’aube de ce 5 Juin1967, les chasseurs-bombardiers
israéliens décollèrent au-dessus de la Méditerranée
en direction de la Crète, puis firent demi-tour brusquement
pour revenir sur le Caire, surprenant l’aviation égyptienne
encore au sol. La flotte aérienne de Nasser fut détruite
sans combat et le sort de la guerre dite de Six Jours
fut pratiquement scellé en quelques heures.
Dans
son désarroi, Nasser en guise d’explication, se laissa
dire cette phrase désormais célèbre : «
Nous les attendions de l’Est et ils sont venus par l’Ouest
»…Cette bévue hilarante fit le tour du monde
arabe.
La
guerre dite de « Six Jours », à l’inverse
de ce qu’en attendait Nasser, quadrupla l’étendue
des territoires sous pouvoir israélien passant de 21.000km2
à 88.000km2. Selon les déclarations de l’ex-ministre
de la Guerre de Nasser (cité plus haut), « L’Egypte
subit la plus horrible déroute sur quatre mille ans
».
1*
Le canal de Suez,
d'après la Convention
de Constantinople (1888), garantissant le libre passage des navires
de toutes nationalités en temps de paix comme en temps
de guerre.
2
* Magazine Al-Hawadess N° 1086, 1977, p.18.