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LIBAN
Survol de Trente Années Tragiques

M. Albert Sara

La date fatidique de 1967

Nasser était au pouvoir depuis 15 ans. Considéré par les masses arabes comme un nouveau Saladin, il avait inventé la formule de la neutralité positive qui lui permettait de pousser très loin le flirt avec le bloc des pays de l’Est, tout en ménageant les Occidentaux.

Les Américains virent d’un œil favorable l’accession de Nasser au pouvoir après la chute de Farouk dont le règne s’était beaucoup dégradé. En 1956, ils conçurent un grand projet de barrage à Assouan considéré d’une importance vitale pour l’Egypte. Nasser, qui était en train d’augmenter sa force armée, sollicita les Américains pour le fournir en armement. Sa demande fut refusée, ces armes étant probablement destinées à des affrontements avec Israël. Nasser s’adressa alors discrètement à l’URSS, trop heureuse d’acquérir à son bloc ce nouveau client. Les Américains irrités de ce marché se retirèrent aussitôt du plan de barrage, alléguant que l’économie de l’Egypte ne pourrait pas supporter un tel projet. Humilié et déçu par ce refus, Nasser annonça dans un discours du 26 Juillet 1956 célébrant l’anniversaire de sa révolution, sa décision, avec exécution immédiate, de la nationalisation du Canal de Suez « dont les revenus financeront le barrage »1.

L’Angleterre et la France, sans perdre de temps, préparèrent leur riposte en coordination avec Israël, suivant un scénario mis au point par Anthony Eden (chef du Foreign Office), Guy Mollet (Chef du Gouvernement français) et David Ben-Gurion (Premier ministre israélien). Vu l’état d’impréparation de l’armée égyptienne, Israël, avec l’intervention décalée de quelques jours, ne peinerait pas à envahir la presqu’île du Sinaï et à bouter ses adversaires jusqu’au Canal. Ce plan fut exécuté en Octobre 1956 avec succès, tout le monde pensant que Nasser était au bord de l’effondrement.

C’était compter sans la réaction orageuse des Etats-Unis immédiatement suivis par l’URSS qui se déclara « indignée par cette violation du Droit des gens »…L’Assemblée Générale de l’ONU convoquée en catastrophe, condamna l’agression et ordonna alors le retrait immédiat des Français, des Anglais et des Israéliens qui étaient à 48 heures de faire leur entrée au Caire. Le Conseil de Sécurité décida de déployer des forces de l’ONU sur la ligne de frontière séparant Israël de l’Egypte (un peu comme la Finul installée aujourd’hui sur la ligne bleue entre le Liban et Israël).

Nasser fort de ce succès fulgurant galvanisait les foules, proclamant son but suprême : la récupération des droits des Arabes en Palestine. Si l’on analyse de plus près ses propos, on trouve que, dans le développement de ses discours, il ne demandait plus la suppression pure et simple, l’éradication de l’Etat d’Israël. Il demandait seulement la récupération des territoires que la guerre irréfléchie déclenchée par les Arabes le 15 Mai 1948 leur avait fait perdre par rapport au plan de partition du 27 Novembre 1947.

Après la « victoire de Suez » claironnée à travers le monde, les ambitions de Nasser se donnèrent libre cours : Ses défis à Israël et ses déclarations provocantes atteignirent un niveau de tension maximum en Mai 1967. A l’intérieur, il faisait régner un régime policier aussi implacable que celui des dictatures de l’Europe de l’Est. La tâche principale de son important et coûteux service de renseignements, les Moukhabarat, était d’abord d’espionner les citoyens Egyptiens pour prévenir (et mater éventuellement) toute chance d’opposition au régime. Le contre-espionnage des forces ennemies avait en revanche une importance de second degré et des moyens plus restreints.

Dix ans après le désastre de la « guerre de six jours » (soit 1977), le Général Chams Badrane ex-ministre de la Guerre de Nasser, s’étant réfugié à Londres, dénonçait hautement la responsabilité de son ancien patron « qui prit les décisions les plus graves, les plus irrationnelles, avec un absolu arbitraire, sans consulter son Etat-major »2.

La décision la plus grave fut celle de bloquer les détroits de Tiran (île d’Ormuz), à l’entrée du Golfe d’Akaba, seul passage donnant accès au port israélien d’Elath d’intérêt vital.

Le blocus de son unique accès à la mer Rouge offrait ainsi à Israël un motif légitime pour s’engager dans un conflit avec son voisin Egyptien.

De surcroît, emporté par le succès de ce blocus, Nasser exigea du Secrétaire Général de l’ONU, M.U’Thant, un retrait sous 48 heures des forces de l’ONU déployées le long du Canal de Suez depuis plus de dix ans.

Avec une docilité (disons plutôt une précipitation) d’autant plus suspecte qu’immédiate, U’Thant s’exécuta sans même prendre le temps d’en référer à ses supérieurs du Conseil de Sécurité qui auraient peut-être pu retarder le déclenchement fatal : la route s’ouvrit devant l ‘armée israélienne qui rongeait son frein pour se lancer dans la bataille.

A l’aube de ce 5 Juin1967, les chasseurs-bombardiers israéliens décollèrent au-dessus de la Méditerranée en direction de la Crète, puis firent demi-tour brusquement pour revenir sur le Caire, surprenant l’aviation égyptienne encore au sol. La flotte aérienne de Nasser fut détruite sans combat et le sort de la guerre dite de Six Jours fut pratiquement scellé en quelques heures.

Dans son désarroi, Nasser en guise d’explication, se laissa dire cette phrase désormais célèbre : « Nous les attendions de l’Est et ils sont venus par l’Ouest »…Cette bévue hilarante fit le tour du monde arabe.

La guerre dite de « Six Jours », à l’inverse de ce qu’en attendait Nasser, quadrupla l’étendue des territoires sous pouvoir israélien passant de 21.000km2 à 88.000km2. Selon les déclarations de l’ex-ministre de la Guerre de Nasser (cité plus haut), « L’Egypte subit la plus horrible déroute sur quatre mille ans ».

1* Le canal de Suez, d'après la Convention de Constantinople (1888), garantissant le libre passage des navires de toutes nationalités en temps de paix comme en temps de guerre.

2 * Magazine Al-Hawadess N° 1086, 1977, p.18.

   

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