Dans une perspective optimiste où
« les deux parties » finiraient par entamer le dialogue,
il est clair que les uns et les autres vont se référer
à la Démocratie et la poser comme postulat.
Unanimité
donc pour la Démocratie, mais laquelle ?
Nous
espérons ne pas soulever d’objections en affirmant
que la vraie démocratie, dans son acception adéquate,
correspond à un régime garantissant essentiellement
le respect de la personne humaine et l’exercice des libertés
fondamentales.
Nous
voilà ainsi ramenés à la Déclaration
Universelle des Droits de l’Homme (1948) qui
est la pierre angulaire de l’ONU et dont l’un des
textes fondamentaux stipule ce qui suit :
«
Considérant que la reconnaissance de la dignité
inhérente à tous les membres de la famille humaine
et de leurs droits égaux et inaliénables, constitue
le fondement de la liberté, de la justice et de la paix
dans le monde » […] (préambule).
«
Tous les êtres humains naissent libres et égaux
en dignité et en droits. Ils sont doués de raison
et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans
un esprit de fraternité » (article premier).
Cette
charte qui est l’honneur même des Nations Unies
a été élaborée par une commission
composée des personnalités les plus éminentes
sur le plan international et ce n’est pas le fait du hasard
qu’un Charles Malek en fût le président et
le principal animateur. Dès lors, il est impensable que,
dans la recherche d’une formule de démocratie pour
le Liban, nous n’ayons pas pour objectif premier la sauvegarde
« de la dignité inhérente à tous
les membres de la famille humaine », selon la devise
gravée au frontispice moral de l’Organisation des
Nations Unies.
Partant
de ces principes du droit naturel, les sociétés
avancées, au terme d’expériences variées
et de nombreux tâtonnements à travers l’histoire,
ont abouti à la règle du pouvoir majoritaire comme
étant le moins imparfait parmi les
imperfections de la nature humaine.
Donc,
le pouvoir et la décision reviennent à la majorité,
étant convenu à l’avance que la minorité
devra se soumettre devant la majorité.
Mais
cette règle n’est réellement démocratique
que dans une société homogène, unitaire,
non pluraliste. En effet, les partis qui se disputent alors
le pouvoir, divergent sur des questions de politique, de
programmes, d’idéologie et ils se partagent
l’opinion dans une conjoncture donnée qui fait
que la majorité d’aujourd’hui peut devenir
minorité demain après une campagne électorale
perdante. L’exemple le plus frappant est celui des travaillistes
et des conservateurs en Angleterre (Labour/Tories) qui arrivent
alternativement au pouvoir.
Par
contre, dans une société pluraliste où
les parties composantes de la nation diffèrent du point
de vue ethnique et culturel, les mêmes principes de la
vraie démocratie et de la dignité humaine doivent
interdire de confier le destin du pays et des citoyens à
la majorité simpliste arithmétique. Car une telle
majorité qui ne repose pas sur une différence
de programmes ou d’idéologie, est constituée
par le groupe ethnoculturel le plus nombreux : le groupe minoritaire
serait alors condamné à rester éternellement
minoritaire et la majorité détentrice du pouvoir
pourrait même décider l’abolition du «pluralisme»
et réduire les citoyens de la minorité à
la condition de sujets, de « protégés »…
L’exemple
le plus clair est celui de Chypre : Lorsque l’Angleterre
a décidé en 1959 de laisser le pouvoir
entre les mains des habitants de l’île, il a été
question d’organiser le régime d’indépendance
sur base d’un référendum, procédure
essentiellement démocratique, théoriquement. Mais,
dans la pratique, il était évident que la majorité
turque (18%) ne pourrait jamais faire aboutir ses revendications.
Aussi, les représentants de la Turquie et des pays arabes
à l’ONU ont-ils vivement protesté en faisant
valoir que la règle de la majorité numérique
va à l’encontre de l’esprit démocratique
dans une société pluraliste et aboutirait à
l’injustice et à l’iniquité, permettant
à la majorité grecque d’exercer son arbitraire
sur la minorité turque. Sur quoi, le projet de référendum
a été abandonné.
Cela
montre qu’il est facile de se réclamer de la démocratie
: il est beaucoup moins facile de la mettre en application.
Dans
un article remarquable laissant percer, à travers son
style toujours profond et mesuré, une ironie cinglante,
Thierry Maulnier a montré comment tous les régimes
se réclament de la démocratie, depuis ceux qui
respectent parfaitement la liberté jusqu’à
ceux qui pratiquent la contrainte totalitaire, certains poussant
même le zèle au point de se faire appeler «démocraties
populaires»…
Et
nous, quelle démocratie voulons-nous pour le Liban ?
Voulons-nous
une démocratie de façade ou une démocratie
réelle, basée sur les constantes socio ethniques
de notre peuple ? Une des constantes qui s’impose à
tous les interlocuteurs de bonne foi est le fait du «pluralisme»
(cf. les résolutions mêmes du Congrès islamique
du 14-11-76 : « …nous sommes une société
pluraliste »). Ce fait n’est dénié
que par des extrémistes fanatiques ou des ignorants.
Dès lors, il est vital que la «formule» de
démocratie à envisager écarte le système
simpliste de la majorité arithmétique et soit
élaboré avec souplesse en se basant sur la donnée
fondamentale du pluralisme.
Est-ce
que les protagonistes du dialogue sont prêts à
discuter d’une telle démocratie ?