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LIBAN
Survol de Trente Années Tragiques

M. Albert Sara

Quel dialogue...et quelle démocratie ?

Dans une perspective optimiste où « les deux parties » finiraient par entamer le dialogue, il est clair que les uns et les autres vont se référer à la Démocratie et la poser comme postulat.

Unanimité donc pour la Démocratie, mais laquelle ?

Nous espérons ne pas soulever d’objections en affirmant que la vraie démocratie, dans son acception adéquate, correspond à un régime garantissant essentiellement le respect de la personne humaine et l’exercice des libertés fondamentales.

Nous voilà ainsi ramenés à la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (1948) qui est la pierre angulaire de l’ONU et dont l’un des textes fondamentaux stipule ce qui suit :

« Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables, constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde » […] (préambule).

« Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité » (article premier).

Cette charte qui est l’honneur même des Nations Unies a été élaborée par une commission composée des personnalités les plus éminentes sur le plan international et ce n’est pas le fait du hasard qu’un Charles Malek en fût le président et le principal animateur. Dès lors, il est impensable que, dans la recherche d’une formule de démocratie pour le Liban, nous n’ayons pas pour objectif premier la sauvegarde « de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine », selon la devise gravée au frontispice moral de l’Organisation des Nations Unies.

Partant de ces principes du droit naturel, les sociétés avancées, au terme d’expériences variées et de nombreux tâtonnements à travers l’histoire, ont abouti à la règle du pouvoir majoritaire comme étant le moins imparfait parmi les imperfections de la nature humaine.

Donc, le pouvoir et la décision reviennent à la majorité, étant convenu à l’avance que la minorité devra se soumettre devant la majorité.

Mais cette règle n’est réellement démocratique que dans une société homogène, unitaire, non pluraliste. En effet, les partis qui se disputent alors le pouvoir, divergent sur des questions de politique, de programmes, d’idéologie et ils se partagent l’opinion dans une conjoncture donnée qui fait que la majorité d’aujourd’hui peut devenir minorité demain après une campagne électorale perdante. L’exemple le plus frappant est celui des travaillistes et des conservateurs en Angleterre (Labour/Tories) qui arrivent alternativement au pouvoir.

Par contre, dans une société pluraliste où les parties composantes de la nation diffèrent du point de vue ethnique et culturel, les mêmes principes de la vraie démocratie et de la dignité humaine doivent interdire de confier le destin du pays et des citoyens à la majorité simpliste arithmétique. Car une telle majorité qui ne repose pas sur une différence de programmes ou d’idéologie, est constituée par le groupe ethnoculturel le plus nombreux : le groupe minoritaire serait alors condamné à rester éternellement minoritaire et la majorité détentrice du pouvoir pourrait même décider l’abolition du «pluralisme» et réduire les citoyens de la minorité à la condition de sujets, de « protégés »…

L’exemple le plus clair est celui de Chypre : Lorsque l’Angleterre a décidé en 1959 de laisser le pouvoir entre les mains des habitants de l’île, il a été question d’organiser le régime d’indépendance sur base d’un référendum, procédure essentiellement démocratique, théoriquement. Mais, dans la pratique, il était évident que la majorité turque (18%) ne pourrait jamais faire aboutir ses revendications. Aussi, les représentants de la Turquie et des pays arabes à l’ONU ont-ils vivement protesté en faisant valoir que la règle de la majorité numérique va à l’encontre de l’esprit démocratique dans une société pluraliste et aboutirait à l’injustice et à l’iniquité, permettant à la majorité grecque d’exercer son arbitraire sur la minorité turque. Sur quoi, le projet de référendum a été abandonné.

Cela montre qu’il est facile de se réclamer de la démocratie : il est beaucoup moins facile de la mettre en application.

Dans un article remarquable laissant percer, à travers son style toujours profond et mesuré, une ironie cinglante, Thierry Maulnier a montré comment tous les régimes se réclament de la démocratie, depuis ceux qui respectent parfaitement la liberté jusqu’à ceux qui pratiquent la contrainte totalitaire, certains poussant même le zèle au point de se faire appeler «démocraties populaires»…

Et nous, quelle démocratie voulons-nous pour le Liban ?

Voulons-nous une démocratie de façade ou une démocratie réelle, basée sur les constantes socio ethniques de notre peuple ? Une des constantes qui s’impose à tous les interlocuteurs de bonne foi est le fait du «pluralisme» (cf. les résolutions mêmes du Congrès islamique du 14-11-76 : « …nous sommes une société pluraliste »). Ce fait n’est dénié que par des extrémistes fanatiques ou des ignorants. Dès lors, il est vital que la «formule» de démocratie à envisager écarte le système simpliste de la majorité arithmétique et soit élaboré avec souplesse en se basant sur la donnée fondamentale du pluralisme.

Est-ce que les protagonistes du dialogue sont prêts à discuter d’une telle démocratie ?

Le Réveil 21-7-77
A.S.

* Prochaine communication:
  
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