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LIBAN
Survol de Trente Années Tragiques

M. Albert Sara

Le Général Aoun au pouvoir

Le Général Aoun, après des tentatives infructueuses pour former un cabinet de civils, dut nommer des collaborateurs militaires qu’il connaissait bien : trois musulmans et trois chrétiens. Ils avaient été pressentis et avaient donné leur accord.

Or, juste avant l’annonce officielle du nouveau gouvernement, les trois ministres musulmans, écoutant la radio de Damas, entendirent avec stupéfaction le speaker syrien annoncer que « les trois ministres musulmans avaient présenté leur démission »… Il était clair que Damas leur donnait ordre de ne pas participer au ministère Aoun. Ils furent donc contraints de se rétracter et Aoun dut former son ministre avec les trois officiers chrétiens le 22 Septembre 1988.

Juridiquement, la formation de ce ministère par le Général Aoun était inattaquable. Mais Salim Hoss qui, à la mort de Karamé, s’était autoproclamé Premier ministre, se considéra avec les ex-ministres musulmans et druzes comme le gouvernement légitime, provoquant ainsi une crise sans précédant dans le pays avec la création de facto d’une dualité dans le pouvoir basée sur l’appartenance confessionnelle.

Si le Général Aoun avait su s’entourer de juristes à la hauteur, il aurait pu ne pas se contenter d’affirmer la légitimité de son pouvoir, mais réfuter juridiquement la prétention de Hoss. En effet, Karamé avait donné sa démission et avait décédé sans l’avoir rétractée. Lorsque Hoss a voulu rétracter cette démission auprès du président Gemayel, celui-ci refusa net et le poste de Premier ministre resta vacant. Il ne fut rempli que lorsque le président Gemayel, en quittant le pouvoir, signa le décret du 21 Septembre 1988 nommant Premier ministre le Général Michel Aoun. La question ne supportait aucune discussion.

Il est à regretter que le Général Aoun n’eût pas brandi hautement cette réfutation irréfragable pour la notifier officiellement aux autorités et aux gouvernements étrangers, évitant de s’exposer à être traité comme « l’une des deux parties revendiquant le pouvoir », comme si Hoss n’était pas déjà éliminé par le décès de Karamé démissionnaire.

Cependant, le Général sut occuper rapidement le haut du pavé et commença à prendre les mesures d’unification et de rapprochement des deux bords jusque-là divisés : ouverture des passages à travers la ligne de démarcation déjà en voie de démolition, ouverture des ports désormais sous la mainmise de l’armée et reprise de l’autorité de la Douane, en même temps que suppression des taxes non légales collectées par les milices. Tout le monde était en liesse, y compris Salim Hoss. Le taux de la monnaie s’était bien redressé et celui du dollar avait baissé jusqu’à 500 l.l., ayant dépassé antérieurement le taux de 1500 l.l. !

Un nombre de ports illégaux, contrôlés par les milices de tous bords et utilisés largement pour la contrebande et le détournement des revenus substantiels de taxes dues à l’Etat, avait proliféré le long des côtes libanaises. Aoun ordonna leur fermeture par un blocus maritime.

Mais, comme on l’a dit dans la première partie, « la Syrie veillait au grain » et gardait dans sa giberne un atout de taille : « Walid Joumblatt.

Celui-ci, sans perdre de temps, proclama que l’ouverture des seuls ports de l’Etat et la réinstallation de la Douane au profit du gouvernement était une mesure dirigée contre les « partis nationaux » et appela à la lutte armée pour assurer le maintien de tous les ports illégaux. Il n’était pas difficile d’ameuter les trublions et les profiteurs, surtout lorsque le pouvoir en était encore à traverser des crêtes en marchant sur la pointe des pieds :

Joumblatt organisa une manifestation de jeunes à la place de l’UNESCO le 14 Mars 1989… Un obus (présumé d’origine syrienne) tombe sur la place et explose, faisant plusieurs victimes. Et la guerre reprit ainsi mais, cette fois ouvertement entre les batteries d’artillerie syriennes installées sur les hauteurs du Metn et l’armée libanaise commandée par le Général Aoun.

Il est important de souligner que Aoun, avec sa franchise militaire sans diplomatie, ne ménageait pas l’Amérique dans ses discours, relevant de façon crue les erreurs de sa politique.

Il est donc devenu un gêneur risquant de brouiller les tentatives de rapprochement de l’Occident avec la Syrie considérée comme un des acteurs principaux de l’équation du Moyen-Orient. Pour la plus grande puissance de la planète, il est désormais une cible. Il fallait donc s’en débarrasser de n’importe quelle façon, même si des milliers de victimes allaient tomber, même si un pays doit être bradé. Cela supposait de laisser les coudées franches à la Syrie dans cette région. De plus, l’Amérique ne permit jamais à l’Union Européenne (notamment la France) d’avoir un rôle actif dans le règlement du conflit du Moyen-orient. L’exemple suivant en est une illustration par trop explicite : au mois de Juillet 1988, la Communauté Européenne envoya 6 bateaux de vivres au Liban. Ils furent bombardés par l’artillerie syrienne et refoulés sur leurs bases … Impunément !

D’autre part, les Pays Arabes qui s’étaient jusqu’alors affairés sans résultat autour de la guerre au Liban, essayèrent de ne pas laisser s’échapper l’occasion d’arrangement de la situation libanaise née avec l’arrivée du Général Aoun. Ils constituèrent une Commission de 3 pays membres formée par le Koweït, qui fut le plus actif, le Maroc et l’Algérie. Dans la pratique, c’est le brillant diplomate algérien Lakhdar Ibrahimi (aujourd’hui chargé de mission à l’ONU) qui fut incessamment sur la brèche depuis sa nomination en 1988. Les premiers rapports de cette commission furent tous en faveur du Liban, montrant que la Syrie était l’agresseur. (Quotidien An Nahar 30-08-89 page 3).

Or, l’Arabie Saoudite, froissée de na pas être « dans le coup », s’arrangea pour écarter le Koweït et prendre elle-même le leadership de cette commission. Son entrée sur scène renversa toutes les données et favorisa la Syrie en lui permettant de rejeter le rapport qui faisait ressortir ses torts de façon indiscutable. Bien plus, elle fit élaborer un rapport inversant toutes les données du précédent.

On arriva en Septembre 1988. Les bombardements aveugles de l’artillerie syrienne continuaient à sévir sans merci ; l’Amérique soutenait comme toujours son allié saoudien et l’Europe croyait se donner bonne conscience en favorisant la fin des combats quelles que fussent les conditions imposées par les plus forts …

Le 15 Septembre, le pays se réveilla avec la publication du communiqué de la Commission Tripartite diffusé la veille, à partir de Djeddah, par Saoud El-Fayçal, ministre wahhabite des Affaires Etrangères.

Cette commission « décidait » :

  1. le cessez-le-feu immédiat sur l’ensemble du territoire libanais ;
  2. la formation d’une commission présidée par M. Lakhdar Ibrahimi ;
  3. la levée du blocus maritime ;
  4. l’appel à tous les Etats d’arrêter les fournitures d’armes aux belligérants ;
  5. une fois assurés le cessez-le-feu, la levée du blocus maritime et l’ouverture de l’aéroport de Beyrouth, convocation des députés libanais dans la ville saoudienne de Taef, pour élaborer et discuter le document de l’entente nationale et ce dans les 15 jours, soit le 30-09-89.

Cette étape cruciale dans l’histoire moderne du Liban marqua le début de ce qui fut appelé « l’accord de Taef ». Les conditions dans lesquelles cet « accord » changera radicalement le paysage de la Constitution Libanaise montrent qu’il était le fruit d’un complot minutieusement élaboré pour rendre le pays ingouvernable. Pour lui donner une couverture légale, on utilisa les députés libanais qui s’étaient transformés, pour la majorité, en exécutants du plan Syrien et Saoudien.

Voici plusieurs faits et analyses qui aideront le lecteur à comprendre la gravité de « l’accord de Taef ».

  • La convocation d’un parlement dans une ville étrangère distante du Liban de 2500 km ne parut étrange à aucun observateur politique (du monde libre, s’entend) ; le délai de 15 jours imparti pour « élaborer, discuter » et enfin adopter des changements radicaux dans une constitution, ne choqua aucun des jurisconsultes supposés « penchés » sur la crise.
  • Sur un autre plan, le parlement libanais avait été élu au printemps 1972. A l’expiration de cette législature en 1976, l’état de guerre ne permit pas l’organisation d’élections législatives ; aussi, le parlement vota sa propre prorogation pour quatre ans, soit jusqu’en 1980. Même opération renouvelée en 1984 et 1988.
  • Donc, les mêmes députés élus en 1972, ou ce qui en restait après 17 ans, par suite du décès de plusieurs d’entre eux, furent convoqués pour changer la constitution du pays. Peut-on prétendre que ces députés représentaient réellement le peuple libanais après que quatre générations de citoyens eussent atteint la majorité légale, donc le droit de vote ?
  • En outre, aucun observateur n’a trouvé surprenant, - non plus qu’aucun diplomate qui assistait à la mascarade par la voie de la télévision – ne signala à son gouvernement que tout le vote des changements structurels de la Constitution ne prit que 20 minutes : les députés furent sommés de voter à main levée d’un seul mot, « oui » ou « non ».
  • Le projet du texte était déjà tout prêt et même publié dans certains journaux 15 jours avant même la convocation de Taef (notamment le Nahar du 31-08-89 p.3). Les clauses en avaient paru tellement étranges, que l’on crut d’abord à un ballon d’essai. Mais le texte était là, immuable, insusceptible de changement, sauf quelques retouches mineures.
  • Certains députés refusèrent d’aller à Taef, dont Raymond Eddé et Albert Moukhaiber. Un grand jurisconsulte et député, Hassan Rifai, alla à Taef, mais, devant l’impossibilité d’apporter les amendements qu’il jugea nécessaires, refusa de voter : geste proprement héroïque dans l’atmosphère de terreur psychologique qui a régné durant ces « débats parlementaires » de polichinelle.
  • Aucun exposé des motifs du texte de Taef ne fut préparé et ne se trouve nulle part (11).
  • Les procès-verbaux des réunions se trouvent encore aujourd’hui enfermés dans les tiroirs du président de l’Assemblée de Taef, en l’occurrence M. Hussein Husseini, qui a le pouvoir discrétionnaire depuis 13 ans, de les laisser consulter par les juristes intéressés, ou de refuser. On a prétendu que la non divulgation de ces documents avait pour motif la crainte de réveiller les frictions confessionnelles.

11* Quand une loi est élaborée en projet, les rédacteurs rédigent un "exposé des motifs" pour éclairer les juristes qui doivent discuter le texte.

   

* Prochaine communication:
  
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