Le
Général Aoun, après des tentatives infructueuses
pour former un cabinet de civils, dut nommer des collaborateurs
militaires qu’il connaissait bien : trois musulmans et trois
chrétiens. Ils avaient été pressentis et avaient
donné leur accord.
Or,
juste avant l’annonce officielle du nouveau gouvernement,
les trois ministres musulmans, écoutant la radio de Damas,
entendirent avec stupéfaction le speaker syrien annoncer
que « les trois ministres musulmans avaient présenté
leur démission »… Il était clair
que Damas leur donnait ordre de ne pas participer au ministère
Aoun. Ils furent donc contraints de se rétracter
et Aoun dut former son ministre avec les trois officiers chrétiens
le 22 Septembre 1988.
Juridiquement,
la formation de ce ministère par le Général
Aoun était inattaquable. Mais Salim Hoss qui, à la
mort de Karamé, s’était autoproclamé
Premier ministre, se considéra avec les ex-ministres musulmans
et druzes comme le gouvernement légitime, provoquant ainsi
une crise sans précédant dans le pays avec la création
de facto d’une dualité dans le pouvoir basée
sur l’appartenance confessionnelle.
Si
le Général Aoun avait su s’entourer de juristes
à la hauteur, il aurait pu ne pas se contenter d’affirmer
la légitimité de son pouvoir, mais réfuter
juridiquement la prétention de Hoss. En effet, Karamé
avait donné sa démission et avait décédé
sans l’avoir rétractée. Lorsque Hoss a voulu
rétracter cette démission auprès du président
Gemayel, celui-ci refusa net et le poste de Premier ministre resta
vacant. Il ne fut rempli que lorsque le président Gemayel,
en quittant le pouvoir, signa le décret du 21 Septembre
1988 nommant Premier ministre le Général Michel Aoun.
La question ne supportait aucune discussion.
Il
est à regretter que le Général Aoun n’eût
pas brandi hautement cette réfutation irréfragable
pour la notifier officiellement aux autorités et aux gouvernements
étrangers, évitant de s’exposer à être
traité comme « l’une des deux parties revendiquant
le pouvoir », comme si Hoss n’était pas déjà
éliminé par le décès de Karamé
démissionnaire.
Cependant,
le Général sut occuper rapidement le haut du pavé
et commença à prendre les mesures d’unification
et de rapprochement des deux bords jusque-là divisés
: ouverture des passages à travers la ligne de démarcation
déjà en voie de démolition, ouverture des ports
désormais sous la mainmise de l’armée et reprise
de l’autorité de la Douane, en même temps que
suppression des taxes non légales collectées par les
milices. Tout le monde était en liesse, y compris Salim Hoss.
Le taux de la monnaie s’était bien redressé
et celui du dollar avait baissé jusqu’à 500
l.l., ayant dépassé antérieurement le taux
de 1500 l.l. !
Un
nombre de ports illégaux, contrôlés par les
milices de tous bords et utilisés largement pour la contrebande
et le détournement des revenus substantiels de taxes dues
à l’Etat, avait proliféré le long des
côtes libanaises. Aoun ordonna leur fermeture par un blocus
maritime.
Mais,
comme on l’a dit dans la première partie, « la
Syrie veillait au grain » et gardait dans sa giberne un atout
de taille : « Walid Joumblatt.
Celui-ci,
sans perdre de temps, proclama que l’ouverture des seuls ports
de l’Etat et la réinstallation de la Douane au profit
du gouvernement était une mesure dirigée contre
les « partis nationaux » et appela à la
lutte armée pour assurer le maintien de tous les ports illégaux.
Il n’était pas difficile d’ameuter les trublions
et les profiteurs, surtout lorsque le pouvoir en était encore
à traverser des crêtes en marchant sur la pointe des
pieds :
Joumblatt
organisa une manifestation de jeunes à la place de l’UNESCO
le 14 Mars 1989… Un obus (présumé d’origine
syrienne) tombe sur la place et explose, faisant plusieurs victimes.
Et la guerre reprit ainsi mais, cette fois ouvertement entre les
batteries d’artillerie syriennes installées sur les
hauteurs du Metn et l’armée libanaise commandée
par le Général Aoun.
Il
est important de souligner que Aoun, avec sa franchise militaire
sans diplomatie, ne ménageait pas l’Amérique
dans ses discours, relevant de façon crue les erreurs de
sa politique.
Il
est donc devenu un gêneur risquant de brouiller les tentatives
de rapprochement de l’Occident avec la Syrie considérée
comme un des acteurs principaux de l’équation du Moyen-Orient.
Pour la plus grande puissance de la planète, il est désormais
une cible. Il fallait donc s’en débarrasser de n’importe
quelle façon, même si des milliers de victimes allaient
tomber, même si un pays doit être bradé.
Cela supposait de laisser les coudées franches à la
Syrie dans cette région. De plus, l’Amérique
ne permit jamais à l’Union Européenne (notamment
la France) d’avoir un rôle actif dans le règlement
du conflit du Moyen-orient. L’exemple suivant en est une illustration
par trop explicite : au mois de Juillet 1988, la Communauté
Européenne envoya 6 bateaux de vivres au Liban. Ils furent
bombardés par l’artillerie syrienne et refoulés
sur leurs bases … Impunément !
D’autre
part, les Pays Arabes qui s’étaient jusqu’alors
affairés sans résultat autour de la guerre au Liban,
essayèrent de ne pas laisser s’échapper l’occasion
d’arrangement de la situation libanaise née avec l’arrivée
du Général Aoun. Ils constituèrent une Commission
de 3 pays membres formée par le Koweït, qui fut le plus
actif, le Maroc et l’Algérie. Dans la pratique, c’est
le brillant diplomate algérien Lakhdar Ibrahimi (aujourd’hui
chargé de mission à l’ONU) qui fut incessamment
sur la brèche depuis sa nomination en 1988. Les premiers
rapports de cette commission furent tous en faveur du Liban, montrant
que la Syrie était l’agresseur. (Quotidien An Nahar
30-08-89 page 3).
Or,
l’Arabie Saoudite, froissée de na pas être «
dans le coup », s’arrangea pour écarter le Koweït
et prendre elle-même le leadership de cette commission. Son
entrée sur scène renversa toutes les données
et favorisa la Syrie en lui permettant de rejeter le rapport qui
faisait ressortir ses torts de façon indiscutable. Bien plus,
elle fit élaborer un rapport inversant toutes les
données du précédent.
On
arriva en Septembre 1988. Les bombardements aveugles de
l’artillerie syrienne continuaient à sévir sans
merci ; l’Amérique soutenait comme toujours son allié
saoudien et l’Europe croyait se donner bonne conscience en
favorisant la fin des combats quelles que fussent les conditions
imposées par les plus forts …
Le
15 Septembre, le pays se réveilla avec la publication
du communiqué de la Commission Tripartite diffusé
la veille, à partir de Djeddah, par Saoud
El-Fayçal, ministre wahhabite des Affaires Etrangères.
Cette
commission « décidait » :
- le
cessez-le-feu immédiat sur l’ensemble du territoire
libanais ;
- la
formation d’une commission présidée par M.
Lakhdar Ibrahimi ;
- la
levée du blocus maritime ;
- l’appel
à tous les Etats d’arrêter les fournitures
d’armes aux belligérants ;
- une
fois assurés le cessez-le-feu, la levée du blocus
maritime et l’ouverture de l’aéroport de Beyrouth,
convocation des députés libanais dans la
ville saoudienne de Taef, pour élaborer et discuter le
document de l’entente nationale et ce dans les 15 jours,
soit le 30-09-89.
Cette
étape cruciale dans l’histoire moderne du Liban marqua
le début de ce qui fut appelé « l’accord
de Taef ». Les conditions dans lesquelles cet « accord
» changera radicalement le paysage de la Constitution Libanaise
montrent qu’il était le fruit d’un complot minutieusement
élaboré pour rendre le pays ingouvernable. Pour lui
donner une couverture légale, on utilisa les députés
libanais qui s’étaient transformés, pour la
majorité, en exécutants du plan Syrien et Saoudien.
Voici
plusieurs faits et analyses qui aideront le lecteur à comprendre
la gravité de « l’accord de Taef ».
- La
convocation d’un parlement dans une ville étrangère
distante du Liban de 2500 km ne parut étrange à
aucun observateur politique (du monde libre, s’entend) ;
le délai de 15 jours imparti pour «
élaborer, discuter » et enfin adopter des changements
radicaux dans une constitution, ne choqua aucun des jurisconsultes
supposés « penchés » sur la crise.
- Sur
un autre plan, le parlement libanais avait été élu
au printemps 1972. A l’expiration de cette législature
en 1976, l’état de guerre ne permit pas
l’organisation d’élections législatives
; aussi, le parlement vota sa propre prorogation pour quatre ans,
soit jusqu’en 1980. Même opération
renouvelée en 1984 et 1988.
- Donc,
les mêmes députés élus en 1972, ou
ce qui en restait après 17 ans, par suite du décès
de plusieurs d’entre eux, furent convoqués pour changer
la constitution du pays. Peut-on prétendre que ces députés
représentaient réellement le peuple libanais après
que quatre générations de citoyens eussent atteint
la majorité légale, donc le droit de vote ?
- En
outre, aucun observateur n’a trouvé surprenant, -
non plus qu’aucun diplomate qui assistait à la mascarade
par la voie de la télévision – ne signala
à son gouvernement que tout le vote des
changements structurels de la Constitution ne prit que
20 minutes : les députés furent sommés
de voter à main levée d’un
seul mot, « oui » ou « non ».
- Le
projet du texte était déjà tout prêt
et même publié dans certains journaux 15 jours avant
même la convocation de Taef (notamment le Nahar
du 31-08-89 p.3). Les clauses en avaient paru tellement
étranges, que l’on crut d’abord à un
ballon d’essai. Mais le texte était là, immuable,
insusceptible de changement, sauf quelques retouches mineures.
- Certains
députés refusèrent d’aller à
Taef, dont Raymond Eddé et Albert Moukhaiber. Un grand
jurisconsulte et député, Hassan Rifai, alla à
Taef, mais, devant l’impossibilité d’apporter
les amendements qu’il jugea nécessaires, refusa de
voter : geste proprement héroïque dans l’atmosphère
de terreur psychologique qui a régné durant ces
« débats parlementaires » de polichinelle.
- Aucun
exposé des motifs du texte de Taef ne fut préparé
et ne se trouve nulle part (11).
- Les
procès-verbaux des réunions se trouvent encore aujourd’hui
enfermés dans les tiroirs du président de l’Assemblée
de Taef, en l’occurrence M. Hussein Husseini, qui a le pouvoir
discrétionnaire depuis 13 ans, de les laisser consulter
par les juristes intéressés, ou de refuser. On a
prétendu que la non divulgation de ces documents avait
pour motif la crainte de réveiller les frictions confessionnelles.
11*
Quand une loi est élaborée en projet, les rédacteurs
rédigent un "exposé des motifs" pour éclairer
les juristes qui doivent discuter le texte.
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