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LIBAN
Survol de Trente Années Tragiques

M. Albert Sara

Négociations de Paix libano-israéliennes

Pendant ce temps, Israël continuait d’occuper les points névralgiques du pays. Le Liban devait négocier, les conditions de son retrait, qui doivent être, en fait, les conditions d’un traité de paix.

Antoine Fattal, cadre du ministère des Affaires Etrangères et personnage charismatique doué de grandes qualités de négociateur acquises par une solide expérience, représenta le Liban. Les Américains, qui avaient envoyé un diplomate chevronné, Maurice Draper, mirent tout leur poids pour rendre les termes acceptables, non seulement pour le Liban, mais pour les pays environnants.

La Syrie, avec qui Israël avait évité d’avoir un affrontement direct, couvait sa rancune et regardait d’un mauvais œil l’avancement des négociations.

Lorsque l’accord fut enfin signé le 17 Mai 1983, la Syrie s’abstint d’abord de montrer de l’hostilité, mais elle se réserva le droit de l’étudier à fond avant de prendre position.

Les partis libanais patronnés par la Syrie restèrent aussi sur la réserve attendant le mot d’ordre de leurs maîtres.

L’accord du 17 Mai ramenait une paix véritable, avantageuse pour les deux pays. Le principal négociateur du côté libanais, le regretté Antoine Fattal, prononça un discours, lors de la cérémonie officielle de signature, qui frappa tous les présents, libanais, euro-américains ou israéliens. Il est d’une telle élévation que le lecteur ne sera pas ennuyé d’en parcourir le texte ci-après :

« L’accord que j’ai l’honneur de signer aujourd’hui au nom du gouvernement de la République libanaise a pour objectif fondamental de mettre un terme à 8 années de guerre et d’anarchie. Il vise à assurer le retrait du Liban de toutes les forces étrangères qui, à différentes époques et pour des raisons diverses, ont pénétré sur notre territoire. "Il y a, pour tout, un moment et un temps pour toute chose et sous tous les cieux" dit l’Ecclésiaste. Le moment n’est-il pas venu de mettre de l’ordre dans notre pays ?

Le Liban a failli sombrer plusieurs fois dans la tourmente depuis le 13 avril 1975. "Les ruines mêmes ont péri" , s’exclamait Lucain en voyant ce qui restait de Troie. Les ruines mêmes ont péri au Liban, pourrait-on dire en paraphrasant le poète. L’évènement nous a appris que notre patrie, aussi belle, aussi aimée soit-elle, n’est pas un absolu mais une création terrestre exposée à la destruction. Rien n’est plus fragile qu’une patrie. Sa durée, bien souvent, n’est pas plus longue qu’une vie d’homme. Les Etats, comme les civilisations, sont mortels et souvent par la faute des hommes. "La patrie, ainsi que le souligne Simone Weil, il faut l’aimer d’un amour simple et digne, fait de compassion, de sollicitude et de vigilance".

Tel est notre amour pour le Liban. Le seul amour qui soit vrai et juste. Un amour qui embrasse d’un seul regard lourd de tendresse nos cités, nos plaines et chaque terrasse taillée dans le roc par nos aïeux, et chaque arpent, et chaque grain de cette terre que nos pères ont travaillée de leurs bras noueux avant d’y dormir leur dernier sommeil. Cette terre, nous l’aimons de tout notre cœur, de toute notre âme et de toutes nos forces. C’est la fiancée du Cantique des Cantiques. Nous n’entendons la partager avec personne.

Si nous signons cet accord avec vous, c’est aussi parce que le Liban a un besoin urgent de tranquillité et d’ordre. Il y va de sa survie. L’insécurité, l’état de guerre, ou même la simple guerre des nerfs compromettent chez lui toute entreprise.

Aussi bien, doit-il cultiver une perception nette et aussi peu sentimentale que possible de ses devoirs de solidarité régionale et internationale, pratiquer une politique discrète, souple et tolérante et une diplomatie dont le rôle ne saurait être passif, ni prépondérant, mais complémentaire. Le Liban entend maintenir la communauté d’intérêts qui l’unit à ses voisins. Petit Etat de 10.000 km2 au potentiel limité, il ne brigue ni a gloire ni la grandeur et ne peut s’enorgueillir de trophées remportés sur les champs de bataille. Sa carrière, sans prétentions, il veut la poursuivre loin des provocations, des menaces d’orage, des cliquetis d’armes. Si les compétitions fougueuses peuvent réussir à d’autres, elles sont ruineuses pour lui. La modération est pour le Liban une vertu cardinale, voire l’un des fondements de son existence.

La mosaïque des 17 communautés chrétiennes, mahométanes et juive qui compose la population libanaise et que la subversion a cherché à briser par tous les moyens, le Liban entend la restaurer et rétablir entre ses membres un vigoureux courant d’amitié civique. Diffèrent-ils par leurs mœurs, leurs tempéraments et leurs lois ? Loin de les niveler, il s’institue en gardien de leur diversité, dans la mesure où elle tend à la fin commune qui est la paix dans l’ordre et la justice.

Malgré les aléas considérables de sa vocation arabe, le Liban entend y demeurer fidèle, tout en mettant fin à l’état de guerre avec Israël ; il n’y voit là aucune contradiction. Par leur géographie humaine et religieuse, les autres Etats arabes offrent un aspect monolithique qui détermine leur conduite et l’infléchit dans des directions que le Liban, divers et pluraliste, n’a pas le droit d’emprunter. La solidarité arabe ne lui impose nullement de calquer son comportement sur celui de ses voisins.

Le monde arabe auquel appartient le Liban est comparable à un arbre. Quand celui-ci grandit et se ramifie, ses branches s’écartent les unes des autres et prennent des aspects variés. Les unes se tournent vers le soleil levant, les autres se penchent vers le sud, d’autres enfin luttent contre le vent et le nord. Elles semblent ne plus se connaître, car chacune regarde dans une direction. Et cependant, elles appartiennent toutes au même tronc, elles y puisent le suc nourricier, leur jeunesse et leur éclat. Si elles s’en détachent, c’est pour mourir. La noblesse de l’arbre est dans la plasticité de ses formes. Nous ne sommes pas de ceux qui, par goût de l’uniformité, chantent la perfection du poteau.

M. Fattal poursuit : "L’accord que nous signons aujourd’hui n’est pas un accord de paix ; c’est un pas vers une paix juste et durable". J’emprunte cette expression à l’accord de désengagement conclu le 31 Mai 1974 entre la Syrie et Israël. Si nous acceptons de nous engager envers vous, ce n’est pas seulement pour libérer le territoire du poids de l’occupation. Ce n’est pas seulement par besoin de paix et de sécurité. Nous sommes également épris de liberté ; nous avons horreur de toutes les servitudes. Les Libanais sont des montagnards. Montesquieu observe que dans les pays de montagnes, l’on a peu à conserver. La liberté est le seul bien qui mérite qu’on le défende ; et nous la défendrons.

On a dit que cet accord était imparfait. Je dirais qu’il est raisonnable ; seul l’Eternel est parfait. Il fallait que la raison l’emportât sur les passions qui nous ont si douloureusement éprouvés. "Il y a quelque chose de plus immense que la guerre, c’est la paix", s’exclame Paul Claudel. Vérité d’une certitude étincelante, à laquelle chaque Libanais croit avec une telle force d’adhésion qu’elle ne laisse place à aucune espèce de doute. Nous voulons être des artisans de paix.

Dans quelques jours, cet accord entrera en vigueur. Libanais et Israéliens devront faire preuve d’un sens aigu des responsabilités pour en assurer l’application et surmonter les obstacles qui se profilent déjà à l’horizon… »

   

* Prochaine communication:
  
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