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Pendant ce temps, Israël continuait d’occuper
les points névralgiques du pays. Le Liban devait négocier,
les conditions de son retrait, qui doivent être, en fait,
les conditions d’un traité de paix.
Antoine
Fattal, cadre du ministère des Affaires Etrangères
et personnage charismatique doué de grandes qualités
de négociateur acquises par une solide expérience,
représenta le Liban. Les Américains, qui avaient envoyé
un diplomate chevronné, Maurice Draper, mirent tout leur
poids pour rendre les termes acceptables, non seulement pour le
Liban, mais pour les pays environnants.
La
Syrie, avec qui Israël avait évité d’avoir
un affrontement direct, couvait sa rancune et regardait d’un
mauvais œil l’avancement des négociations.
Lorsque
l’accord fut enfin signé le 17 Mai 1983, la
Syrie s’abstint d’abord de montrer de l’hostilité,
mais elle se réserva le droit de l’étudier à
fond avant de prendre position.
Les
partis libanais patronnés par la Syrie restèrent aussi
sur la réserve attendant le mot d’ordre de leurs maîtres.
L’accord
du 17 Mai ramenait une paix véritable, avantageuse
pour les deux pays. Le principal négociateur du côté
libanais, le regretté Antoine Fattal, prononça un
discours, lors de la cérémonie officielle de signature,
qui frappa tous les présents, libanais, euro-américains
ou israéliens. Il est d’une telle élévation
que le lecteur ne sera pas ennuyé d’en parcourir le
texte ci-après :
«
L’accord que j’ai l’honneur de signer aujourd’hui
au nom du gouvernement de la République libanaise a pour
objectif fondamental de mettre un terme à 8 années
de guerre et d’anarchie. Il vise à assurer le retrait
du Liban de toutes les forces étrangères qui, à
différentes époques et pour des raisons diverses,
ont pénétré sur notre territoire. "Il
y a, pour tout, un moment et un temps pour toute chose et sous tous
les cieux" dit l’Ecclésiaste. Le moment n’est-il
pas venu de mettre de l’ordre dans notre pays ?
Le
Liban a failli sombrer plusieurs fois dans la tourmente depuis le
13 avril 1975. "Les ruines mêmes ont péri"
, s’exclamait Lucain en voyant ce qui restait de Troie. Les
ruines mêmes ont péri au Liban, pourrait-on dire en
paraphrasant le poète. L’évènement nous
a appris que notre patrie, aussi belle, aussi aimée soit-elle,
n’est pas un absolu mais une création terrestre exposée
à la destruction. Rien n’est plus fragile qu’une
patrie. Sa durée, bien souvent, n’est pas plus longue
qu’une vie d’homme. Les Etats, comme les civilisations,
sont mortels et souvent par la faute des hommes. "La patrie,
ainsi que le souligne Simone Weil, il faut l’aimer d’un
amour simple et digne, fait de compassion, de sollicitude et de
vigilance".
Tel
est notre amour pour le Liban. Le seul amour qui soit vrai et juste.
Un amour qui embrasse d’un seul regard lourd de tendresse
nos cités, nos plaines et chaque terrasse taillée
dans le roc par nos aïeux, et chaque arpent, et chaque grain
de cette terre que nos pères ont travaillée de leurs
bras noueux avant d’y dormir leur dernier sommeil. Cette terre,
nous l’aimons de tout notre cœur, de toute notre âme
et de toutes nos forces. C’est la fiancée du Cantique
des Cantiques. Nous n’entendons la partager avec personne.
Si
nous signons cet accord avec vous, c’est aussi parce que le
Liban a un besoin urgent de tranquillité et d’ordre.
Il y va de sa survie. L’insécurité, l’état
de guerre, ou même la simple guerre des nerfs compromettent
chez lui toute entreprise.
Aussi
bien, doit-il cultiver une perception nette et aussi peu sentimentale
que possible de ses devoirs de solidarité régionale
et internationale, pratiquer une politique discrète, souple
et tolérante et une diplomatie dont le rôle ne saurait
être passif, ni prépondérant, mais complémentaire.
Le Liban entend maintenir la communauté d’intérêts
qui l’unit à ses voisins. Petit Etat de 10.000 km2
au potentiel limité, il ne brigue ni a gloire ni la grandeur
et ne peut s’enorgueillir de trophées remportés
sur les champs de bataille. Sa carrière, sans prétentions,
il veut la poursuivre loin des provocations, des menaces d’orage,
des cliquetis d’armes. Si les compétitions fougueuses
peuvent réussir à d’autres, elles sont ruineuses
pour lui. La modération est pour le Liban une vertu cardinale,
voire l’un des fondements de son existence.
La
mosaïque des 17 communautés chrétiennes, mahométanes
et juive qui compose la population libanaise et que la subversion
a cherché à briser par tous les moyens, le Liban entend
la restaurer et rétablir entre ses membres un vigoureux courant
d’amitié civique. Diffèrent-ils par leurs mœurs,
leurs tempéraments et leurs lois ? Loin de les niveler, il
s’institue en gardien de leur diversité, dans la mesure
où elle tend à la fin commune qui est la paix dans
l’ordre et la justice.
Malgré
les aléas considérables de sa vocation arabe, le Liban
entend y demeurer fidèle, tout en mettant fin à l’état
de guerre avec Israël ; il n’y voit là aucune
contradiction. Par leur géographie humaine et religieuse,
les autres Etats arabes offrent un aspect monolithique qui détermine
leur conduite et l’infléchit dans des directions que
le Liban, divers et pluraliste, n’a pas le droit d’emprunter.
La solidarité arabe ne lui impose nullement de calquer son
comportement sur celui de ses voisins.
Le
monde arabe auquel appartient le Liban est comparable à un
arbre. Quand celui-ci grandit et se ramifie, ses branches s’écartent
les unes des autres et prennent des aspects variés. Les unes
se tournent vers le soleil levant, les autres se penchent vers le
sud, d’autres enfin luttent contre le vent et le nord. Elles
semblent ne plus se connaître, car chacune regarde dans une
direction. Et cependant, elles appartiennent toutes au même
tronc, elles y puisent le suc nourricier, leur jeunesse et leur
éclat. Si elles s’en détachent, c’est
pour mourir. La noblesse de l’arbre est dans la plasticité
de ses formes. Nous ne sommes pas de ceux qui, par goût de
l’uniformité, chantent la perfection du poteau.
M.
Fattal poursuit : "L’accord
que nous signons aujourd’hui n’est pas un accord de
paix ; c’est un pas vers une paix juste et durable".
J’emprunte cette expression à l’accord de désengagement
conclu le 31 Mai 1974 entre la Syrie et Israël. Si
nous acceptons de nous engager envers vous, ce n’est pas seulement
pour libérer le territoire du poids de l’occupation.
Ce n’est pas seulement par besoin de paix et de sécurité.
Nous sommes également épris de liberté ; nous
avons horreur de toutes les servitudes. Les Libanais sont des montagnards.
Montesquieu observe que dans les pays de montagnes, l’on a
peu à conserver. La liberté est le seul bien
qui mérite qu’on le défende ; et nous
la défendrons.
On
a dit que cet accord était imparfait. Je dirais qu’il
est raisonnable ; seul l’Eternel est parfait. Il fallait que
la raison l’emportât sur les passions qui nous ont si
douloureusement éprouvés. "Il y a quelque
chose de plus immense que la guerre, c’est la paix",
s’exclame Paul Claudel. Vérité d’une certitude
étincelante, à laquelle chaque Libanais croit avec
une telle force d’adhésion qu’elle ne laisse
place à aucune espèce de doute. Nous voulons être
des artisans de paix.
Dans
quelques jours, cet accord entrera en vigueur. Libanais et Israéliens
devront faire preuve d’un sens aigu des responsabilités
pour en assurer l’application et surmonter les obstacles qui
se profilent déjà à l’horizon…
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