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LIBAN
Survol de Trente Années Tragiques

M. Albert Sara

Quel dialogue ?

Ceux dont nous avons longtemps attendu le sursaut libérateur pour sauver ensemble le pays ont enfin fait entendre leur voix et ont réagi favorablement à l’appel du dialogue.

Dialoguer, d’accord. Mais sur quoi ? Evidemment sur une formule nouvelle
- ou rénovée – de la structure de la patrie commune.

Or, ceux des Libanais qui ont obstinément combattu dans leurs montagnes, dans leur « réduit » et tenu en échec les étrangers qui voulaient faire de ce pays une « patrie de rechange » ont toujours insisté sur le trait distinctif du Liban, terre de rencontre de civilisations et plus précisément de deux civilisations : chrétienne et musulmane.

De son côté, l’Islam libanais ne méconnaît plus cette vérité. Ses porte-parole l’ont même proclamée à plus d’une occasion, notamment au Congrès islamique tenu à Dar el Fatwa le 14 novembre 1976 où ils ont déclaré expressément : « Nous appuyons les principes démocratiques parlementaires parce que nous sommes une société pluraliste ».

Dès lors, le dialogue recherché pour la restructuration de la patrie ne peut s’établir qu’en tenant compte de ce trait distinctif du Liban.

Tenant compte aussi des vingt mois d’horreurs que les Libanais ont vécus, il faudrait être du niveau des peuplades les plus reculées pour venir déclarer aujourd’hui : Oublions le passé et reprenons notre vie « normale » comme avant …

Le président Assad lui-même n’a-t-il pas dit à un périodique parisien : «Les combats sanglants au Liban ne ressemblent à aucune guerre, même civile, connue dans l’Histoire» ? (Journaux beyrouthins du 25-6-77). Il rejoint par là Charles Malek qui a répété en plusieurs circonstances : « Ce que nous avons subi n’arrive pas à un peuple en 500 ans ».

Pouvons-nous donc jeter au rebut la leçon de ce qui nous est arrivé et qui « n’arrive pas à un peuple en 500 ans ? ».

Or dans cette conjoncture cruciale où se joue notre destin pour plusieurs décennies, comment se déroule le dialogue entre les intéressés ?

Ce que nous voyons peut se résumer en ceci :

D’un côté, le Front libanais, ayant approfondi l’étude des données sociopolitiques de base, conclut à une formule de constitution fédérative semblable à celle de nombreux pays, grands et petits, de l’Est et de l’Ouest, dont la stabilité n’est pas moins solide que celle de plusieurs autres à constitution unitaire qui sont tiraillés par des tendances autonomistes ou séparatistes comme l’Espagne (Basques et Catalans), la France (Corses et Bretons), l’Angleterre (Ecossais et Gaulois) et surtout la Belgique (Flamands et Wallons).

De l’autre côté, en guise de réponse, les interlocuteurs fraîchement convertis à l’ « intégrité libanaise » se contentent d’affirmer : « Toute solution autre que le retour au système strictement unitaire, signifie la partition du Liban et nous la rejetons d’emblée ». Plus encore, vu leur audience panarabe, ils mobilisent les organes officiels de la région pour faire prononcer des sentences condamnant tous projets « attentatoires à l’unité du Liban, peuple, terre et institutions », (entendre par là, les études proposées par le Front libanais).

Or, ces protagonistes de l’ « unité de la patrie » et du « dialogue » devraient bien considérer que le système politique unitaire basé sur la loi du nombre ne peut équitablement jouer que dans un pays homogène sans pluralité d’ethnies et de cultures, un pays où les partis politiques se distinguent en majorité gouvernante et minorité opposante, celle-ci pouvant toujours regagner du terrain et renverser la bascule en sa faveur. Par contre, dans un pays dont la société est pluraliste, une minorité ethnico culturelle ne pourra jamais « regagner du terrain » autrement que par la prolifération démographique, et, si la démographie tourne en sa défaveur, elle est destinée à se dissoudre au sein de la majorité, c’est-à-dire à disparaître de la scène politique.

Au milieu de cette catastrophe unique dans l’Histoire, il serait souverainement aberrant de décider de notre destin sans consacrer la plus profonde réflexion à la recherche d’une solution répondant aux aspirations tant de musulmans que des chrétiens.

Des études faites par le Front libanais sont mises sur le tapis.

Le dialogue consiste à les discuter ou à en proposer d’autres pourvu que ce soit de façon rationnelle, sans passion ni sentimentalisme. Toute critique logique serait la bienvenue.

Mais, que pour toute réaction, l’autre partie se contente de répondre «Niet» et qu’elle aille jusqu’à orchestrer une levée de boucliers condamnant comme « projet partitionniste » tout ce qui ne serait pas, à quelques retouches près, un retour pur et simple au système politique unitaire dans sa rigidité d’avant l’évènement, voilà une singulière façon de concevoir et de pratiquer le dialogue.

Ne réalise-t-on pas que cela pourrait aboutir à le saboter ?

Le Réveil 16-17-77
A.S.

   
   

* Prochaine communication:
  
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