Décidemment,
les invites à la réconciliation se font plus fréquentes.
Les
leaders dont la voix, durant les affrontements, était restée
inaudible, couverte par les clameurs des occupants étrangers,
retrouvent aujourd’hui leur bagou pour proclamer dans les
réunions, iftars et autres agapes : « Nos mains sont
tendues à tous. En avant donc pour la réconciliation
nationale et tous les problèmes s’arrangeront »
(An Nahar 27-8-77 p.2).
C’est
la même voix de celui (Rachid Karamé, ndlr) qui,
pendant les échanges d’obus et les enlèvements
de civils, se contentait de lancer des appels à la concorde
et à l’amour au lieu d’envoyer l’Armée,
gardienne de l’ordre, dans le centre-ville encore intact,
ajoutant devant le micro sur un ton artificiellement ingénu
: « Je ne puis comprendre pourquoi vous vous battez ! Au
lieu de cela, profitez du dimanche et du beau temps pour aller
à la plage… » (Citation du chef du gouvernement
Rachid Karamé). Cette sinistre plaisanterie était
chaque fois suivie d’une nouvelle flambée de violence.
Maintenant,
l’appel à la « réconciliation nationale
» dans les circonstances actuelles n’est pas moins
sinistre que les appels à « l’amour entre concitoyens
» diffusés par le premier ministre il y a deux ans
: en effet, une réconciliation sans bases ne ferait que
camoufler le prodrome d’une nouvelle tuerie.
Or,
sur quelles bases croit-on réaliser la prétendue
réconciliation ? Pour se réconcilier, il faut au
préalable pouvoir préciser pour quelles causes on
s’est entretué et qui s’est battu contre qui.
Il faut aussi que les antagonistes d’hier soient les interlocuteurs
valables d’aujourd’hui. Et il ne suffit pas d’appeler
à la réconciliation pour devenir un interlocuteur
valable, surtout lorsqu’on s’est trop longtemps contenté
du rôle de spectateur.
D’autre
part, il faut dénoncer l’attitude qui consiste à
tendre les bras à l’ « autre » pour une
étreinte que l’on sait factice, dans le but de se
rallier la faveur de l’opinion en faisant étalage
de bonnes intentions.
Un
adage dit que « l’enfer est pavé de bonne intentions
». Or, ce qui compte, ce sont les actes et rien que les
actes, surtout dans ces moments dramatiques ; ainsi :
-
dire que « les accords du Caire sont exécutés
à 90% au moment où la Cité sportive était
encore un dangereux arsenal palestinien, c’est jalonner
de mines le sentier de l’entente ;
-
accepter ce qui se passe au Sud sans formuler la moindre réserve,
c’est faire preuve d’une singulière indifférence
au sort tragique de cette partie du Liban ;
-
tolérer la présence armée de ceux qui voulaient
« libérer » la route de la Palestine en passant
par Jounieh, c’est prendre délibérément
parti contre les concitoyens avec qui l’on prétend
reconstituer l’unité de la nation.
Dans
ces circonstances, ceux qui proclament désirer la réconciliation
tout en ne changeant rien aux conditions qui ont favorisé
les affrontements, pratiquent une politique qui va retarder de
plus en plus le rapprochement des frères désunis.
Bien pire, en voulant se faire passer pour la colombe qui se heurte
à l’agressivité du faucon, on approfondit
le fossé entre les parties.
Il
a été prouvé plus d’une fois que seule
la franchise est payante. Les accords doublés d’arrière-pensée
ne sont qu’un sédatif provisoire et les réconciliations
bâclées dans une fragile euphorie sont un marché
de dupes promis à des lendemains tragiques.
Ceux
qui croient que les agapes de circonstance créent un climat
suffisant pour un appel à la réconciliation se trompent
lourdement et font montre de courte-vue politique. Mais le comble,
c’est de les voir prétendre que la réconciliation
est possible tout de suite et qu’ils la désirent
eux-mêmes sincèrement, laissant entendre par là
que ce sont « les autres » qui accumulent les obstacles
et empêchent le retour du pays à la bonne santé.
Pareille
attitude est aux antipodes de la sincérité dont
ils se targuent. Il est temps de la dénoncer pour que les
leaders responsables y mettent un terme.
Le
Réveil 3-9-77
A.S.