-I- Le traité de « Fraternité »
La chose fut fort aisée : Sept mois après la mainmise
totale sur le Liban, soit en Mai 1991, le gouvernement
syrien invita ses collègues libanais à « discuter
» un texte tout prêt à être signé.
En trois semaines, le Traité fut élaboré,
négocié et signé le 22 mai 1991.
Cinq jours plus tard, le parlement libanais avait eu le temps
de le faire passer par les diverses commissions parlementaires
pour étude, discussion et transmission à l’Assemblée
Générale qui l’a ratifié incontinent.
Le public libanais n’en eut connaissance que par des nouvelles
marginales de la presse à peine dix jours avant que le
couperet ne fût tombé.
Toujours en vigueur aujourd’hui, ce traité institua
notamment le Conseil Supérieur Libano-Syrien composé
des deux Chefs d’Etat et de ministres des deux pays. Ses
compétences sont immenses et embrassent tous les domaines.
Ses décisions emportent ipso facto l’annulation
de toutes les lois, règlements et textes antérieurs
qui ne sont pas compatibles avec le traité (art 6 in fine).
-II- Pour la nouvelle loi électorale
Les « tuteurs » firent également adopter par
le parlement moribond une loi électorale taillée
sur mesure permettant de faire élire comme députés
(à part de très rares et heureuses exceptions) des
hommes dociles obéissant au doigt et à l’œil,
au risque de se couvrir de ridicule.
Les premières élections sous l’empire de
cette loi, en automne 1992, furent boycottées
par 87% des Libanais. Ainsi, toutes les lois votées sous
cette législature devinrent impératives par le vote
de la majorité d’une chambre qui ne réunit
que 13% du collège électoral.
Il y eut un tollé général et même
international autour de cette dérision de la démocratie.
Malheureusement, une loi de l’Histoire joue le plus souvent
en faveur des non méritants, tempo è galantuomo,
le temps est galant homme, beaucoup de torts s’atténuent
avec le temps.
Une nouvelle loi électorale devait être préparée
pour ramener les choses selon les principes du Droit. Elle fut
également bâclée, ainsi que celle de l’an
2000. De sorte que la majorité du parlement était
inconditionnellement soumise aux desiderata des tuteurs syriens,
l’exemple le plus frappant étant celui de la séance
du 8 Août 2001 où la grande majorité
–Premier Ministre en tête – voulut repousser
l’amendement du Code de Procédure Civile, tous finissant
par voter comme le demandaient les décideurs par le canal
du Président de la République (voir supra).
Le ministère de Sélim Hoss qui se considérait
lui-même provisoire, n’a pas tardé à
passer la main début 1991 à Omar Karamé,
frère de feu Rachid qui arriva revêtu du prestige
du nom familial.
Il se débattit dans une situation inextricable, surtout
sur le plan social et économique. La montée de la
cherté de vie faisait la course avec la hausse du cours
du dollar qui a fini par atteindre 2500 livres au printemps
1992 après avoir baissé à 550 fin
1988.
Mais déjà se profilait à l’horizon
la silhouette du « sauveur » dont on parlait de plus
en plus : le milliardaire (en dollars) Rafic Hariri, fils d’une
famille de la classe moyenne de Saida qui avait bâti un
empire financier en quelques années grâce à
la confiance mise en lui par les Wahhabites régnant à
Djeddah.
L’ambiance était à l’optimisme, les
Etats-Unis ayant exercé une forte pression sur Yitzhak
Rabin, Premier Ministre d’Israël pour la tenue d’une
conférence à Madrid en vue de faire aboutir un accord
avec les pays arabes sur la base : « La paix contre la terre
».
Hariri arriva au pouvoir en Mars 1992 en déclarant
: « Je fais mon pari sur la paix avec la perspective pour
le Liban d’une grande reprise économique ».
Il adopta une politique d’importants investissements conjuguée
avec de non moins importants endettements publics. Simultanément,
dans une atmosphère de confiance ramenée avec «
le milliardaire », beaucoup de Libanais rapatrièrent
des fonds importants, mais pour les investir systématiquement
et démesurément dans la construction d’immeubles.
C’était la politique de l’argent facile, mais
sans planification, ni du côté des organismes économiques
privés, ni du côté des hauts responsables,
comme si le chef du gouvernement entrevoyait la paix déjà
au bout de la rue, sans jamais s'être posé la question
essentielle : si la paix tarde à venir ou même si
elle s’évanouissait, que deviendraient notre économie
et nos finances en porte-à-faux ? Une reprise économique
éphémère se dessina néanmoins rapidement
et les investissements immobiliers continuèrent à
une folle allure.
Pendant ce temps, les négociations pour la paix continuaient
leur chemin, avec des hauts et des bas, mais la confiance restait
ferme avec un homme d’Etat hors pair en Israël comme
Yitzhak Rabin.
Le coup de théâtre mondial de l’assassinat
de Yitzhak Rabin le 5 Novembre 1995 fut un cran d’arrêt
brutal pour les perspectives de paix.
Ce fut bientôt le ralentissement et le réveil amer.
Pourtant, la construction des immeubles commencés devait
être achevée. Il fallait donc continuer à
enterrer de l’argent liquide dans le béton. Tous
n’y parvinrent pas et arrêtèrent leurs chantiers
avec un sinistre aspect béant.
En 1998, on estima à plus de 8 milliards de dollars
la valeur des appartements à vendre.
Simultanément, le gouvernement qui avait investi des dizaines
de millions de dollars dans la construction d’un aéroport
moderne démesurément grand comparé au trafic,
investit également dans de nombreux grands travaux de façon
non équilibrée négligeant des besoins plus
urgents et l’on vit la dette publique dépasser les
vingt puis les vingt-cinq milliards de dollars et atteindre bientôt
les trente.
On arriva à la situation grave de ne pas pouvoir payer
le « service de la dette » (autrement dit les intérêts)
avec les ressources propres des finances de l’Etat. Il fallut
donc contracter de nouveaux emprunts rien que pour honorer les
échéances de ces intérêts croissant
inexorablement chaque année.
Rafic Hariri, laissant la machine gouvernementale marcher en
free wheeling, se fit à partir de 1997
le négociateur ambulant de l’Etat, passant moins
d’une semaine à son siège de Premier Ministre
pour parcourir les pays et les continents, en vue de conclure
des accords économiques dont on apprenait le contenu après
coup, à son retour ses périples les plus importants
se déroulant en Europe (principalement Paris) et aux Etats-Unis.
En Mai 1998, la situation intérieure était
calme et laissait espérer une amélioration. Les
efforts de M. Hariri à Paris et les entreprises bienveillantes
du président Chirac réussirent à réunir
dans la capitale française un nombre intéressant
de groupes investisseurs disposés à conclure des
accords avec le Liban, mais évidemment à coup d’affirmations
solennelles par M. Hariri que la situation de calme sécuritaire
était durable au Liban.
La nuit même, le Hezbollah (12) lança une opération
au Liban Sud, faisant prisonniers deux soldats israéliens.
La riposte ne s’est pas fait attendre : bombardement immédiat
de centrales électriques au Liban qu’on avait mis
des mois à restaurer à la suite des représailles
de 1996 dues aux « bénéfiques » opérations
du même Hezbollah.
En effet, en Avril 1996 l’opération israélienne
« raisons de la colère » entreprise en représailles
contre les bombardements de la Galilée par le Hezbollah,
avait ému les milieux internationaux, notamment les obus
lancés sur Cana faisant plus de cent victimes civiles.
A la suite quoi, grâce à l’entremise à
la fois courtoise et énergique de la France, un arrangement
sui generis avait été conclu pour empêcher
le renouvellement d’accrochages faisant des victimes civiles…
Mais 1996 avait été oublié en 1998.
M. Hariri dut digérer le coup porté à «
Paris I » et reprit son bâton de pèlerin à
la recherche d’un « Paris II » quelques semaines
après l’échec de « Paris I ».
12* Il faut rappeler
que la Syrie après la création du Hezbollah en 1982,
interdisait au gouvernement libanais toute entrave aux activités
de cette milice qui avait les mains libres dans la Békaa
et dans tout le Sud Liban. Elle lui assurait l'arrivée
de tous les approvisionnements venant d'Iran en armes légères,
lourdes et sophistiquées, sans que le gouvernement libanais
pût prétendre jeter un simple coup d'oeil sur les
livraisons.