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LIBAN
Survol de Trente Années Tragiques

M. Albert Sara

Le régime de Taef

Les artisans de Taef avaient deux mesures à prendre pour que le Liban soit complètement dans leur main :

  • Lier le Liban à la Syrie par un « Traité de Fraternité, de Coopération et de Coordination »
  • Elaborer et mettre en vigueur une nouvelle loi électorale assurant au nouveau régime une solide majorité parlementaire.

-I- Le traité de « Fraternité »

La chose fut fort aisée : Sept mois après la mainmise totale sur le Liban, soit en Mai 1991, le gouvernement syrien invita ses collègues libanais à « discuter » un texte tout prêt à être signé. En trois semaines, le Traité fut élaboré, négocié et signé le 22 mai 1991. Cinq jours plus tard, le parlement libanais avait eu le temps de le faire passer par les diverses commissions parlementaires pour étude, discussion et transmission à l’Assemblée Générale qui l’a ratifié incontinent.

Le public libanais n’en eut connaissance que par des nouvelles marginales de la presse à peine dix jours avant que le couperet ne fût tombé.

Toujours en vigueur aujourd’hui, ce traité institua notamment le Conseil Supérieur Libano-Syrien composé des deux Chefs d’Etat et de ministres des deux pays. Ses compétences sont immenses et embrassent tous les domaines. Ses décisions emportent ipso facto l’annulation de toutes les lois, règlements et textes antérieurs qui ne sont pas compatibles avec le traité (art 6 in fine).

-II- Pour la nouvelle loi électorale

Les « tuteurs » firent également adopter par le parlement moribond une loi électorale taillée sur mesure permettant de faire élire comme députés (à part de très rares et heureuses exceptions) des hommes dociles obéissant au doigt et à l’œil, au risque de se couvrir de ridicule.

Les premières élections sous l’empire de cette loi, en automne 1992, furent boycottées par 87% des Libanais. Ainsi, toutes les lois votées sous cette législature devinrent impératives par le vote de la majorité d’une chambre qui ne réunit que 13% du collège électoral.

Il y eut un tollé général et même international autour de cette dérision de la démocratie. Malheureusement, une loi de l’Histoire joue le plus souvent en faveur des non méritants, tempo è galantuomo, le temps est galant homme, beaucoup de torts s’atténuent avec le temps.

Une nouvelle loi électorale devait être préparée pour ramener les choses selon les principes du Droit. Elle fut également bâclée, ainsi que celle de l’an 2000. De sorte que la majorité du parlement était inconditionnellement soumise aux desiderata des tuteurs syriens, l’exemple le plus frappant étant celui de la séance du 8 Août 2001 où la grande majorité –Premier Ministre en tête – voulut repousser l’amendement du Code de Procédure Civile, tous finissant par voter comme le demandaient les décideurs par le canal du Président de la République (voir supra).

Le ministère de Sélim Hoss qui se considérait lui-même provisoire, n’a pas tardé à passer la main début 1991 à Omar Karamé, frère de feu Rachid qui arriva revêtu du prestige du nom familial.

Il se débattit dans une situation inextricable, surtout sur le plan social et économique. La montée de la cherté de vie faisait la course avec la hausse du cours du dollar qui a fini par atteindre 2500 livres au printemps 1992 après avoir baissé à 550 fin 1988.

Mais déjà se profilait à l’horizon la silhouette du « sauveur » dont on parlait de plus en plus : le milliardaire (en dollars) Rafic Hariri, fils d’une famille de la classe moyenne de Saida qui avait bâti un empire financier en quelques années grâce à la confiance mise en lui par les Wahhabites régnant à Djeddah.

L’ambiance était à l’optimisme, les Etats-Unis ayant exercé une forte pression sur Yitzhak Rabin, Premier Ministre d’Israël pour la tenue d’une conférence à Madrid en vue de faire aboutir un accord avec les pays arabes sur la base : « La paix contre la terre ».

Hariri arriva au pouvoir en Mars 1992 en déclarant : « Je fais mon pari sur la paix avec la perspective pour le Liban d’une grande reprise économique ». Il adopta une politique d’importants investissements conjuguée avec de non moins importants endettements publics. Simultanément, dans une atmosphère de confiance ramenée avec « le milliardaire », beaucoup de Libanais rapatrièrent des fonds importants, mais pour les investir systématiquement et démesurément dans la construction d’immeubles. C’était la politique de l’argent facile, mais sans planification, ni du côté des organismes économiques privés, ni du côté des hauts responsables, comme si le chef du gouvernement entrevoyait la paix déjà au bout de la rue, sans jamais s'être posé la question essentielle : si la paix tarde à venir ou même si elle s’évanouissait, que deviendraient notre économie et nos finances en porte-à-faux ? Une reprise économique éphémère se dessina néanmoins rapidement et les investissements immobiliers continuèrent à une folle allure.

Pendant ce temps, les négociations pour la paix continuaient leur chemin, avec des hauts et des bas, mais la confiance restait ferme avec un homme d’Etat hors pair en Israël comme Yitzhak Rabin.

Le coup de théâtre mondial de l’assassinat de Yitzhak Rabin le 5 Novembre 1995 fut un cran d’arrêt brutal pour les perspectives de paix.

Ce fut bientôt le ralentissement et le réveil amer. Pourtant, la construction des immeubles commencés devait être achevée. Il fallait donc continuer à enterrer de l’argent liquide dans le béton. Tous n’y parvinrent pas et arrêtèrent leurs chantiers avec un sinistre aspect béant.

En 1998, on estima à plus de 8 milliards de dollars la valeur des appartements à vendre.

Simultanément, le gouvernement qui avait investi des dizaines de millions de dollars dans la construction d’un aéroport moderne démesurément grand comparé au trafic, investit également dans de nombreux grands travaux de façon non équilibrée négligeant des besoins plus urgents et l’on vit la dette publique dépasser les vingt puis les vingt-cinq milliards de dollars et atteindre bientôt les trente.

On arriva à la situation grave de ne pas pouvoir payer le « service de la dette » (autrement dit les intérêts) avec les ressources propres des finances de l’Etat. Il fallut donc contracter de nouveaux emprunts rien que pour honorer les échéances de ces intérêts croissant inexorablement chaque année.

Rafic Hariri, laissant la machine gouvernementale marcher en free wheeling, se fit à partir de 1997 le négociateur ambulant de l’Etat, passant moins d’une semaine à son siège de Premier Ministre pour parcourir les pays et les continents, en vue de conclure des accords économiques dont on apprenait le contenu après coup, à son retour ses périples les plus importants se déroulant en Europe (principalement Paris) et aux Etats-Unis.

En Mai 1998, la situation intérieure était calme et laissait espérer une amélioration. Les efforts de M. Hariri à Paris et les entreprises bienveillantes du président Chirac réussirent à réunir dans la capitale française un nombre intéressant de groupes investisseurs disposés à conclure des accords avec le Liban, mais évidemment à coup d’affirmations solennelles par M. Hariri que la situation de calme sécuritaire était durable au Liban.

La nuit même, le Hezbollah (12) lança une opération au Liban Sud, faisant prisonniers deux soldats israéliens. La riposte ne s’est pas fait attendre : bombardement immédiat de centrales électriques au Liban qu’on avait mis des mois à restaurer à la suite des représailles de 1996 dues aux « bénéfiques » opérations du même Hezbollah.

En effet, en Avril 1996 l’opération israélienne « raisons de la colère » entreprise en représailles contre les bombardements de la Galilée par le Hezbollah, avait ému les milieux internationaux, notamment les obus lancés sur Cana faisant plus de cent victimes civiles. A la suite quoi, grâce à l’entremise à la fois courtoise et énergique de la France, un arrangement sui generis avait été conclu pour empêcher le renouvellement d’accrochages faisant des victimes civiles… Mais 1996 avait été oublié en 1998.

M. Hariri dut digérer le coup porté à « Paris I » et reprit son bâton de pèlerin à la recherche d’un « Paris II » quelques semaines après l’échec de « Paris I ».

12* Il faut rappeler que la Syrie après la création du Hezbollah en 1982, interdisait au gouvernement libanais toute entrave aux activités de cette milice qui avait les mains libres dans la Békaa et dans tout le Sud Liban. Elle lui assurait l'arrivée de tous les approvisionnements venant d'Iran en armes légères, lourdes et sophistiquées, sans que le gouvernement libanais pût prétendre jeter un simple coup d'oeil sur les livraisons.

 
   

* Prochaine communication:
  
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