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LIBAN
Survol de Trente Années Tragiques

M. Albert Sara

Quelle unité nationale ?

Dans ses précédents articles (« Le Réveil » des 15 et 21 Juillet), Me Albert Sara avait mis en garde contre deux dangers :

Le sabotage involontaire ou calculé du dialogue par le refus de discuter de toute formule qui ne serait pas « le retour pur et simple au système unitaire dans sa rigidité d’avant l’Evènement » ;

L’application d’un système de démocratie simpliste où la majorité arithmétique reposant sur la loi du nombre pourrait amener la disparition du pluralisme libanais ;

Poussant plus loin son exposé, Me Sara montre ici l’ouverture vers une solution permettant de sauvegarder « l’unité dans la diversité » et partant de renforcer la véritable unité nationale.

Une chanson de Gilbert Bécaud a pour refrain : « Le témoin a dit la vérité : il doit être exécuté ».

Dans le cas qui nous occupe, le témoin fut Georges Naccache avec son éditorial « Deux négations ne font pas une Nation ». Aujourd’hui, cette vérité qu’il a proclamée en 1948 est citée de plus en plus par les représentants de tous bords, musulmans plus encore que les chrétiens, dans leurs articles et déclarations, pour diagnostiquer notre mal, à la recherche d’une issue.

Mais combien savent que le témoin fut effectivement exécuté ? Ils se comptent sur les doigts de la main ceux qui se souviennent de la tempête soulevée alors par le célèbre éditorial : Le Liban officiel se voila la face devant « le blasphème contre l’Unité nationale », déchira sa tunique et traduisit devant la Cour criminelle Georges Naccache et son collaborateur Kesrouan Labaki qui purgèrent une peine de six mois de prison ferme …

Pour ne pas nous retrouver, après deux ans de guerre, au même point d’obscurantisme et de ténèbres, ne retombons pas dans la lâcheté de ceux qui ont fait condamner Georges Naccache au nom de l’Unité nationale, mais regardons la vérité bien en face.

Pourquoi fuir devant les termes à clarifier, les idées à discuter, les réalités à affronter ? Une seule chose est à proscrire : c’est la partition, le dépeçage de la patrie.

Mais si, partant de là, on recherche une nouvelle formule politique, constitutionnelle, qui semble avoir quelque chance d’empêcher la répétition du carnage dont nous sortons à peine, pourquoi avoir peur d’aborder le sujet ? Ceux qui refusent d’admettre que le Liban se distingue de tous les pays de la région par son « pluralisme », par sa « diversité dans l’unité » et prétendent l’attifer d’un prêt-à-porter confectionné à l’extérieur, préparent le mouvement d’horlogerie de la machine infernale de demain.

Il s’agit donc de préserver ce pluralisme, d’empêcher que la loi du nombre puisse jouer aveuglément et faire disparaître le caractère unique, exceptionnel, du Liban que ses habitants ont pu maintenir à travers des siècles d’invasions barbares et de tyrannie ottomane.

Le séminaire tenu à Saydet el-Bir, en Janvier dernier, a publié un communiqué final qui a provoqué bien des remous pour avoir contenu ce paragraphe dans un ensemble de trois pages :

« Adopter le pluralisme de la société libanaise, dans son héritage de valeurs spirituelles et dans sa culture, comme base de la structure politique nouvelle du Liban unifié afin de renforcer l’allégeance inconditionnelle à cette patrie et éliminer le risque de tout affrontement entre Libanais, en laissant à chaque groupe culturel le soin de ses propres affaires, notamment de le domaine de la liberté et des questions culturelles, éducatives, financières, judiciaires, sociales, de sécurité, ainsi que des relations culturelles et spirituelles avec l’extérieur, selon l’option de chaque groupe ».

Est-ce donc une hérésie que de reconnaître au Liban son cachet propre de rencontre de civilisations ? Et si on le reconnaît, est-il interdit d’en tirer les conséquences logiques ?

Or cette rencontre n’a des garanties de succès et de durée que si les groupes composants sont réunis dans un cadre élaboré pour assurer l’unité dans la diversité.

Un professeur d’université libre a dit récemment : « Ce sont les bêtes qui coexistent ; les hommes sont faits pour se rencontrer. La rencontre est essentiellement humaine et source d’enrichissement ».

Le dialogue, si dialogue il y a, doit se dérouler pour la recherche d’une solution basée sur les constantes historiques et sociales de ce pays. S’il doit conduire à des « révisions déchirantes », il faut avoir le courage d’aller jusqu’au bout.

La guerre atroce, « telle qu’il n’y en a pas eu de pareille parmi les guerres civiles ou étrangères » (cf. paroles de Hafez Assad) et « qui n’arrive pas à un peuple en 500 ans de son histoire » (Charles Malek) ne peut pas être escamotée de la cuisante réalité par la baguette magique des faiseurs de compromis et des bâcleurs de réconciliations tribales. Elle ne doit pas cesser de hanter les nuits des responsables libanais, de ceux qui se proposent de discuter de notre avenir.

Il faut que ces responsables aient présente à l’esprit cette nécessité impérieuse : empêcher à tout prix, d’ici cent ans, la possibilité d’affrontements sanglants ; pour cela, faire un effort d’imagination, trouver une formule politique permettant aux deux groupes socioculturels de vivre dans une rencontre pacifique, enrichissante, où ils pourront mieux se connaître et se rapprocher que dans une unité rigide avec les frictions permanentes, les revendications hargneuses et l’aigreur du complexe de frustration.

Pareille mission n’est pas impossible pourvu que le dialogue se passe dans une atmosphère de décrispation, de largeur d’esprit et une volonté tenace de restructurer, sur des bases durables, un Liban réunifié.

Le Réveil 28-7-77
A.S.

* Prochaine communication:
  
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