L'armée doit
faire son devoir et défendre les frontières du pays
Entretien conduit par Marie-Claude Saadé-Hélou
(18/11/2004)
La rationalisation des Finances publiques serait-elle une tâche accessible dans l’état actuel des choses ?
L’armée libanaise serait-elle capable de prendre en charge la sécurité sur l’ensemble du territoire libanais en cas de retrait de l’armée syrienne ?
Peut-on dans les circonstances actuelles prétendre élaborer une loi électorale conforme aux aspirations des Libanais ?
Les incitations de l’Ambassadeur des EU en direction de la transparence des élections et de leur conformité aux normes internationales seraient-elles réalistes ?
La survie politique du régime pourrait-elle être remise en cause ?
1- La rationalisation des Finances publiques serait-elle une tâche accessible en l’état actuel des choses ?
Le pays est au bord du gouffre sur le plan économique et social. Le Ministre Siniora s'était proposé de rationaliser les finances publiques à travers un plan global de réformes. Plutôt que l’alourdissement des charges fiscales, dans le collimateur de son projet de Budget pour 2005, les dépenses publiques ou plutôt le gaspillage public. C’est donc bien à cette graisse asphyxiante de l’Etat que M. Siniora voulait s’attaquer.
Comment réagissez-vous à cette initiative? Est-il possible aujourd’hui de mener à bien pareille entreprise?
Jacques Joukhadarian :
Nous sommes tous convaincus qu'il
y a beaucoup de gaspillage dans les finances du pays, que la plupart
des dépenses sont parfois doublées et triplées
et vont malheureusement dans des poches où elles ne devraient
pas aller. Certainement qu'il faut absolument arrêter le gaspillage
car c'est la source principale du déficit du Budget libanais.
Un ministre des Finances a toujours une tâche
un peu écrasante. La tâche du ministre des Finances
n'est pas facile dans tous les pays du monde parce que son rôle
est d'assurer des recettes pour que l'Etat puisse dépenser.
Ce n'est pas lui qui dépense. C'est l'Etat qui dépense.
Son rôle est d'assurer les recettes nécessaires pour
les dépenses de l'Etat. Comment assurer ces recettes ?
En imposant, en mettant des impôts, ce que le peuple n'aime
pas dans tous les pays du monde. Le rôle du ministre des Finances
a toujours été ingrat, c'est pour cela qu'en général,
les ministres des Finances ne sont pas des gens aimés par
le peuple.
Mais cela ne veut pas dire qu'ils
ne doivent pas contrôler. Le rôle du ministre des Finances
est autant de contrôler les dépenses et de mettre fin
au gaspillage dans le pays que d'assurer les recettes. Or les moyens
de gaspillage sont très nombreux dans ce pays. Mais si les
autorités veulent arrêter ce gaspillage, avec les institutions
que nous avons comme l'Inspection centrale et le Conseil de la Fonction
publique, je crois que l'Etat peut, à travers ces institutions,
arrêter le gaspillage. Donc l'Etat doit d'abord vouloir arrêter
le gaspillage et le gaspillage peut cesser.
Les gens qui sont entrain de voler ce pays craignent
les lois si ces lois sont appliquées contre eux. Il faut
donc absolument une décision politique à la base,
une décision politique de cesser le gaspillage et le vol.
Lorsque feu Béchir Gemayel est arrivé au pouvoir,
je me souviens comment par une simple déclaration de ce Monsieur,
les gaspillages ont cessé alors qu'il n'avait pas encore
autorité pour cela. Mais le seul fait que Béchir Gemayel
ait dit qu'il allait arrêter le gaspillage, les employés
ont eu peur et ont automatiquement cessé les gaspillages.
Donc il faut à la base une décision politique pour
pouvoir arrêter le gaspillage.
2- L’armée libanaise serait-elle capable de prendre en charge la sécurité sur l’ensemble du territoire libanais en cas de retrait de l’armée syrienne ?
Issa Goraieb, dans un éditorial du 18.9.04, écrit ce qui suit:
« La Syrie, en effet, reste en mesure de faire voler en éclats, même à distance, cette fameuse stabilité dont elle revendique la paternité exclusive: ce serait, dans sa forme la plus extrême, le redoutable "c’est nous ou le chaos". Et malgré ses effectifs d’une ampleur sans précédent, malgré le considérable budget qui lui est alloué, malgré tous les slogans lancés à sa gloire, ce n’est pas l’armée régulière libanaise qui serait à même de gérer ce genre de chaos »
Un dignitaire religieux cité par Emile Khoury du Nahar (OLJ 16.9.04) ne semble pas être du même avis: « Le Liban ne manque pas, ne manque plus, des moyens d’assurer l’ordre sur l’ensemble de son territoire par le truchement de ses forces propres. Tout au contraire, et sans fausse honte, ces cadres ne cessent d’affirmer qu’en cas de départ des Syriens, la paix civile s’effondrerait et la sécurité serait balayée. Ainsi, 25 ans de tutelle ne leur suffisent pas. Alors même que, sans crainte de se contredire, ils se félicitent du haut niveau atteint par notre armée nationale ».
Enfin, une source du Pentagone a rejeté l’argumentation développée par le gouvernement libanais pour justifier la présence syrienne, affirmant que l’armée est parfaitement capable d’assurer la sécurité sur l’ensemble du pays.
Dans l’hypothèse d’un retrait de l’armée syrienne, l’armée libanaise serait-elle, selon vous, capable de prendre en charge la sécurité sur l’ensemble du territoire libanais ?
Jacques
Joukhadarian :
Je
suis convaincu que l'armée libanaise a le pouvoir
de tenir tout le pays en main. Elle a les effectifs
et l'armement nécessaire. Elle peut donc contrôler
tout le pays. A mon avis, si l'armée syrienne
se retire – et tout le monde espère qu'elle
va se retirer tôt ou tard – je suis convaincu
que l'armée libanaise a le pouvoir de défendre
tout le pays. Pour moi, il n'y a pas de problème
de ce côté-là.
L'armée
libanaise doit-elle aller jusqu'à la frontière ?
A mon avis, c'est absolument son devoir. C'est le
devoir de toute armée d'être aux frontières
d'un pays. Ceci est normal. En allant à la
frontière, elle n'est pas entrain de défendre
Israël. Je ne suis pas de cet avis et je pense
que l'armée doit faire son devoir et remplir
ses obligations qui sont de défendre les frontières
du pays et non de défendre le pays voisin.
3- Peut-on dans les circonstances actuelles prétendre élaborer une loi électorale conforme aux aspirations des Libanais ?
Le chef de l’État a signifié sa position en faveur d’une loi électorale équilibrée et représentative.
Un ancien bâtonnier de l’Ordre des avocats s’exprimant dans le cadre d’un entretien accordé à la LBCI, a estimé que la prochaine loi électorale, « élaborée à l’étranger », paraîtrait à la toute dernière minute et qu’« elle sera pire que la précédente ».
La Rencontre démocratique de Walid Joumblat affirme que «depuis le début des années 90, les lois électorales ont été taillées à la mesure de situations précises, allant à l’encontre de nombreux objectifs fixés par Taëf. Elles ont contribué à approfondir les divisions communautaires et confessionnelles, à porter un coup au principe de la représentation parlementaire authentique, à neutraliser la valeur de la voix de l’électeur, et sont devenues un instrument pour écarter et marginaliser certaines parties ». Tout en soulignant la nécessité de ramener la majorité électorale à 18 ans, «la Rencontre démocratique met en garde contre toute loi prévoyant un découpage électoral qui considère le Liban comme une circonscription unique. Toute loi électorale qui ne prendrait pas en considération la composition et la diversité de la société libanaise ainsi que les principes qui assurent une représentation authentique de la population serait en réalité un projet destiné à imposer une hégémonie quantitative et à porter un coup au principe de la participation garantie par la Constitution».
En conséquence, la Rencontre démocratique appelle à « un vaste dialogue autour d’une loi électorale qui prévoit un découpage électoral fondé sur la petite circonscription ».
Peut-on dans les circonstances actuelles prétendre élaborer une loi électorale conforme aux aspirations des Libanais ?
Jacques
Joukhadarian :
Nous
sentons que le peuple libanais veut vraiment être
représenté au Parlement. Mais pour l'être,
il faut absolument sortir de ces grandes formations
qui sont entrain de fausser les élections dans
le pays, c'est-à-dire que les grandes circonscriptions
électorales ne sont pas à conseiller.
A
mon avis, il faut absolument revenir au caza d'antan
car avec ces casas, chaque région était
représentée par 3, 4 ou 5 députés.
Je crois que c'est la solution idéale pour
ce pays car lorsqu'on vote pour 3, 4, 5 ou 6 députés
dans de petites circonscriptions, on sait vraiment
pour qui on est entrain de voter. On connaît
bien la personne à qui on donne sa voix. Mais
lorsque, dans un Mohafazat, on vote pour 20 et 25
personnes, on ne connaît certainement pas tout
le monde et on suit la ligne que le grand Zaim nous
force à accepter, ce que nous refusons! Personnellement,
je suis pour les petites circonscriptions électorales,
pour les cazas et non pour les Mohafazats.
Mais
peut-on aujourd'hui élaborer une loi électorale
conforme aux aspirations des Libanais ? Si l'autorité
le veut, elle le peut. L'important est que l'autorité
le veuille bien. Mais est-ce qu'ils le voudront ?
Toute loi électorale doit passer par le Parlement
libanais. Or actuellement, le Parlement libanais est
sous la domination de 4 ou 5 groupes. Alors si ces
4 ou 5 groupes veulent fausser la loi électorale,
ils peuvent malheureusement le faire car une loi n'est
une loi qu'après être passée par
le Parlement et le Parlement actuellement – nous en
sommes tous convaincus – n'est pas entrain de représenter
vraiment le peuple libanais. Alors qu'on le veuille
ou pas on est dans cette situation !
4- Les
incitations de l’Ambassadeur des EU en direction
de la transparence des élections et de leur conformité
aux normes internationales seraient-elles réalistes
?
Lors
d’une réunion le 24 septembre 2004 avec
le Ministre de l’Intérieur M. Elias Murr,
l’Ambassadeur des EU, M. Feltman a, selon ses
propres termes, « incité le ministre
à tout faire pour que ces élections soient
transparentes, crédibles, à caractère
libanais et conformes aux normes électorales
internationales ».
Le même jour, le Ministre Sleiman Frangieh déclarait en substance que « les législatives auront lieu prochainement et le gouvernement qui sera formé persistera jusqu’à ces élections ».
Dans la conjoncture actuelle, la proposition de l’Ambassadeur Feltman vous semble-t-elle réaliste et accessible? Si l’idée de conformité aux normes internationales était retenue quel en serait le mécanisme d’application et selon quel calendrier ?
Jacques
Joukhadarian :
Elle
est plus idéaliste que réaliste !
C'est bien ce que tous nous voulons. Nous savons que
les Etats-Unis sont le pays de la démocratie
par excellence. Ils attachent beaucoup d'importance
à la démocratie. La preuve, ce qu'ils
sont entrain de faire dans tous les pays du monde où
il n' y a pas de démocratie. Ils essayent d'y
introduire la démocratie.
Donc
ce qu'a dit l'ambassadeur américain, c'est
la conviction américaine même. Ils sont
convaincus de ce qu'ils disent et ils veulent que
ce qui est appliqué chez eux le soit ailleurs
aussi. Alors s'ils nous montrent le chemin, cela veut
bien dire que les Etats-Unis veulent que le Liban
aille dans le sens de la vraie démocratie.
Ce
que l'ambassadeur est entrain d'espérer, c'est
que le Liban suive ce chemin. Mais pour que le Liban
suive ce chemin, il faut bien que la décision
soit prise dans les hautes sphères du pouvoir.
Il faut bien que les autorités libanaises acceptent
le principe que le peuple libanais doit vraiment être
représenté et si jamais ils sont convaincus
de cela, cela veut dire qu'il doit y avoir transparence,
justice dans la loi, égalité dans la
loi, tous ces principes là doivent être
acceptés et exécutés.
5- La survie politique du régime pourrait-elle être remise en cause ?
L’OLJ dans son édition du 2 octobre 2004, citant sa correspondante aux NU, rapporte ce qui suit : « Concernant les élections présidentielles au Liban et la prorogation du mandat du Président Lahoud, le Secrétaire Général a exprimé clairement son opinion lors de la conférence de l’Union africaine d’Addis-Abeba en juillet dernier. Il s’oppose à l’extension des mandats des leaders et des gouvernements au-delà des limites de leur mandat ».
De plus, nous savons tous que Walid Joumblat a appelé le Président de la République à démissionner et à l’organisation de nouvelles élections conformes à la légalité.
Pourtant les EU n’ont pas l’intention de rompre avec le pouvoir libanais en place ni lui retirer leur reconnaissance suite à la prorogation. Ils considèrent au contraire le problème de la prorogation dépassé et entendent dialoguer avec les autorités libanaises au plus haut niveau.
Entre l’opposition du Secrétaire Général de l’ONU aux extensions de mandats, les appels à la démission du Président de la République lancés par Walid Joumblat, le rejet de l’amendement par le Rassemblement de Kornet Chehwan et le dépassement par les EU de l’épisode de la prorogation, sans compter les autres paramètres, s’achemine-t-on vers le naufrage ou la survie politique du régime ?
Jacques
Joukhadarian : A
mon avis non ! C'est un régime qui va
continuer, qu'on le veuille ou non, qu'on l'aime
ou pas. Nous avons encore devant nous 3 ans avec
le Président Lahoud. Il faut s'habituer à
cette idée, même de la part de l'opposition
qui ne veut pas de lui.
Mais
d'après ce que nous pressentons, le Président
Lahoud va changer sa façon de gouverner.
Alors nous espérons qu'en changeant sa façon
de gouverner, il pourra satisfaire les options du
peuple.
Me Jacques Joukhadarian Ancien Député
* Vos
commentaires seraient grandement appréciés.
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