La
Prorogation du mandat
du
président en exercice Un véritable
coup de force sous le diktat du tuteur syrien
Entretien
conduit par Marie-Claude Saadé-Hélou
(15/9/2004)
La Constitution libanaise
aurait-elle été malmenée?
L'Ordre des Avocats
aurait-il encore un rôle à jouer?
L'ordre juridique serait-il victime de
coutumes ancestrales?
Le vote en faveur de
l'amendement aurait-il été obtenu sous
l'empire de la contrainte et serait-il par conséquent
passible d'annulation?
La lettre de la Constitution
devrait-elle être sacrifiée au profit de
considérations diverses?
Quelle marge d'action aux 29 "grands"
de l'hémicycle?
La Constitution
libanaise aurait-elle été malmenée?
Formellement,
il est toujours possible d’amender la Constitution. Autre
est la question sur le plan politique. C’est ici que l’on
peut parler de manœuvres frauduleuses et elles nous paraissent
manifestes et évidentes. La Constitution amendée dans
une conjoncture déterminée est apparue comme une sorte
de coup de force contre une très large part de l’opinion
publique : la Constitution amendée au profit d’un homme
« Ad Hominem ».
En fait, on s’est
servi de la Constitution comme une couverture, comme un artifice
juridique pour opérer un véritable coup de force sous
le diktat du tuteur syrien. Les apparences juridiques ne doivent
donc tromper personne. Je vais même plus loin : il aurait
été préférable d’opérer
au grand jour le coup de force plutôt que de dénaturer
la Constitution comme on l’a fait. Ce qui s’est passé
est une insulte au droit et fait entrer le Liban dans une sorte
de cadre ajuridique où la notion de droit n’intervient
plus.
L'Ordre des Avocats
aurait-il encore un rôle à jouer?
N’appartenant pas moi-même
à l’Ordre des avocats, bien que je sois depuis 37 ans
enseignant de droit, il ne m’appartient pas de dire ce que
l’Ordre des avocats est en mesure de faire dans une situation
comme celle dans laquelle se trouve le pays. C’est au Conseil
de l’Ordre à estimer ce qu’il convient d’adopter
comme mesures. De toute façon, toutes les décisions
ou résolutions qui pourraient être prises par le Conseil
de l’Ordre n’auront qu’une portée simplement
morale et leur impact restera limité.
Il reste que les corps constitués
aussi bien que les ONG qui représentent la société
civile (et pour l’Ordre des avocats, la société
civile à l’échelon le plus élevé)
ont un rôle à jouer pour mobiliser les consciences,
alerter, mettre en garde contre l’entreprise qui tend à
établir au Liban un régime totalitaire. Une action
de l’Ordre des avocats pourrait par ailleurs contribuer
à mieux faire connaître l’acuité du
drame actuel du Liban auprès d’organisations professionnelles
étrangères et notamment les barreaux des pays occidentaux.
Il ne faut donc pas baisser les bras et dans la mesure où
le barreau doit exprimer les valeurs les plus hautes de l’Ordre
juridique, il lui appartient de prendre position et de le faire
de la manière la plus ferme. Les avocats doivent être
avant tout les avocats du Liban, de la justice et de la vérité
bafoués par l’occupant et par ses agents locaux qui
s’affublent du titre de gouvernants.
L'ordre juridique
serait-il victime de coutumes ancestrales?
La question est complexe. Il est
certain que nous portons un lourd héritage anthropologique
et culturel, le pays ayant été asservi à l’étranger
pendant des siècles qui ont laissé dans la mentalité
libanaise des tares et des infirmités dont nous continuons
à souffrir. Derrière le paravent démocratique
se cachent de sordides et brutaux rapports de force. Un leader politique
libanais (Walid Joumblatt) n’hésitait pas à affirmer
: « Il n’y a pas de Constitution, il n’y a que
de la politique ». Par ailleurs, nous continuons à
supporter dans notre vie publique, dans les comportements de l’administration,
le lourd héritage ottoman. Ce sont là autant de facteurs
qui contribuent à affaiblir et parfois à neutraliser
l’encadrement juridique et l’ordonnance légale.
Le vote en faveur
de l'amendement aurait-il été obtenu sous l'empire
de la contrainte et serait-il par conséquent passible d'annulation?
Qu’il
ait été obtenu sous l’empire de la contrainte
ne fait pas le moindre doute. Il suffit de rappeler comment Rafic
el Hariri a été convoqué d’urgence à
Damas pour un entretien de 15 minutes avec le chef de l’Etat
syrien! Ces 15 minutes ont suffi pour lui signifier les ordres de
Damas et lui faire comprendre en même temps que toute réticence
de sa part à exécuter scrupuleusement les directives
reçues lui serait personnellement préjudiciable. On
a été, dit-on, jusqu’à le menacer de
poursuites judiciaires, exerçant ainsi sur lui un véritable
chantage.
Quant
à la question de savoir si ce qui s’est passé
peut être considéré comme nul et non avenu
et entaché de nullité, il me paraît que les
conditions dans lesquelles l’Assemblée a été
réunie et les directives transmises directement aux députés
ne laissent pas le moindre doute à cet égard. La
volonté parlementaire n’a pas été librement
exprimée, si tant est qu’on puisse considérer
ce parlement comme représentatif, étant donné
les conditions dans lesquelles il avait été élu.
Une fois de plus, on se retrouve devant une pseudo-légalité
dont se sert adroitement le tuteur syrien comme canal pour faire
passer ses directives et ses diktats.
L'Orient
Le Jour dans son édition du 1er septembre 2004
rapporte que l'un des ministres du gouvernement a défendu
le principe même de l'amendement de la Constitution en affirmant
que
"plus
importants que la lettre sont le but de la Constitution, la convivialité
islamo-chrétienne, la paix civile, l'unité nationale,
la solidarité interarabe".
Comment un juriste pourrait-il réagir à l'affirmation
que "plus important que la lettre est le but de la Constitution?"
On
ne peut dissocier la lettre de la Constitution des objectifs qu’elle
fixe et qui constituent l’ordonnancement constitutionnel du
pays. Invoquer l’esprit, contre la lettre, relève à
la fois de l’hypocrisie et de la stupidité. On ne peut
prendre prétexte d’une conjoncture déterminée
pour violenter, d’une façon aussi grossière,
les normes sur lesquelles reposent le régime politique démocratique
et faute desquelles la dérive vers la dictature et le totalitarisme
deviennent inévitables ; que ces dérives se fassent
de manière brutale ou utilisent des astuces et des ficelles
juridiques, le résultat est le même : nous sommes sortis
d’un ordonnancement constitutionnel démocratique.
Quelle marge d'action aux 29 "grands"
de l'hémicycle?
L’action
de salut public que requiert la situation actuelle ne dépend
qu’en partie seulement des parlementaires de l’opposition.
La mobilisation doit être celle de l’opinion publique,
des intellectuels, de la presse, des autorités spirituelles:
en somme c’est tout un faisceau de forces qui doit se constituer
pour faire face à la honte et à l’ignominie
où s’est ravalé le régime.
Il
reste que le rôle des parlementaires est d’une particulière
importance parce qu’ils disposent d’une tribune qui
leur permet de s’exprimer mieux que ne pourraient le faire
des leaders politiques qui ne jouiraient pas du statut de parlementaires.
Cependant, il ne faut pas se faire beaucoup d’illusions.
Le problème libanais ne sera réglé qu’à
la faveur du renversement du rapport actuel de force dont le Liban
est la victime et un tel renversement ne saurait venir que de
la conjoncture internationale et de l’intervention de la
communauté internationale.
M. Jean Salem
Professeur de Droit Constitutionnel à la
Faculté de Droit et de Sciences Politiques de l'Université
Saint-Joseph (USJ) - Beyrouth.
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