Comment
faire pour manipuler des sociétés occidentales
post-modernes, hyper-technologiques, post-démocratiques,
hyper-individualistes, gavées de libertés
individuelles confinant à l’absence de toute
morale (quand il faut absolument l’évoquer,
on parle frileusement d’éthique), sociétés
habituées, en outre, à user de concepts, à
débattre d’idées dans des cadres institutionnels
prévus à cet effet (parlements, syndicats,
associations de toutes sortes, et même assemblées
d’actionnaires) ?
Mais
surtout, comment faire pour manipuler, en même temps
grâce au même événement, d’autres
sociétés pré-modernes, pré-technologiques,
plutôt grégaires, peu familières avec
la notion de libertés individuelles au sens occidental
du moins, régies par une morale stricte et une confiance
très grande dans les traditions et les coutumes,
plus aptes à exprimer des émotions collectives
qu’à user de concepts ou à en débattre
individuellement, et ne disposant d’ailleurs pas des
structures sociales nécessaires à cet effet
? Oui, comment faire ? Mais d’abord, dans quel but?
En
me basant sur des faits connus et avérés,
je me permets d’avancer une hypothèse qui ne
me semble pas absurde. Personne n’ignore le concept
de «Clash des civilisations» repris
à Daniel Lewis par Samuel Huntington et développé
par lui, pour être adopté tel quel par l’administration
Bush. L’Europe restait réticente à cette
vision des choses et privilégiait l’ordre juridique
international dans le cadre de l’ONU. Tout cela, ce
sont des faits.
Il
y a quelques mois un incident (la mort violente de deux
enfants dans une banlieue parisienne) déclenchait
des émeutes dans certaines banlieues parisiennes.
Les déclarations incendiaires du ministre de l’intérieur
jetaient de l’huile sur le feu qui devenait brasier,
et s’étendait même un moment à
la Belgique et à l’Allemagne. Depuis, le calme
est revenu, on ne sait comment. Mais le mal était
fait. Et une distance inhabituelle jusqu’ici était
établie maintenant entre les Français de souche
et ceux d’origine maghrébine ou africaine.
D’autre
part, nul n’ignore les projets grandioses de changements
que les USA et leurs indéfectibles alliés
israéliens ambitionnent de provoquer dans ce qu’il
est convenu d’appeler maintenant «le Grand
Moyen-Orient». Tout cela a commencé en
Afghanistan, s’est poursuivi en Irak et se continue
en Iran, en Syrie et au Liban.
1-
Qu’est-ce que les USA essayent de faire de
la Syrie et de l’Iran ? Ils cherchent à les
isoler, à les affaiblir et à les neutraliser
suffisamment pour réussir à :
a.
Faire passer un pipe-line depuis la mer Caspienne jusqu’à
l’Océan Indien, à travers l’Afghanistan
et le Pakistan, en évitant l’Iran jugé
difficilement contrôlable (vieille nation et vieille
civilisation, contrairement au Pakistan sans passé
et à l’Afghanistan tribal).
b.
Dévier le pipe line irakien qui débouchait
à Tripoli, pour le ramener à Haïfa comme
c’était le cas avant 1948.
c.
Créer un banthoustan palestinien qui permettrait
d’annexer la plus grande partie de la Cisjordanie
, et d’asservir le reste.
d.
Implanter les Palestiniens de la diaspora là où
ils sont, particulièrement au Liban.
e.
Comme les monarchies arabes doivent aux USA jusqu’à
leur existence, maintenir leur emprise sur elles, tout en
renforçant l’influence américaine dans
le reste du monde arabe. En contrepartie, ces monarchies
signeraient une capitulation avec Israël, consacrant
sa puissance nucléaire exclusive dans la région.
2-
Mais, au même moment qu’arrive-t-il ?
a.
Les Irakiens, le plus démocratiquement du monde,
donnent le pouvoir à des chiites proches de l’Iran.
b.
Au moment où le mystérieux assassinat de Hariri
(promu martyr) permet de sortir les Syriens du Liban, que
se passe-t-il ? Les Palestiniens, le plus démocratiquement
du monde élisent majoritairement le Hamas. Mais,
qui est le Hamas ? L’élève studieux
et appliqué du Hezbollah qui lui a enseigné
ses propres méthodes mises au point en Iran : Combattre
les Israéliens chez eux, et non à partir du
Liban. Organiser l’aide sociale, médicale et
scolaire que l’État libanais (ou l’autorité
palestinienne), trop corrompus, négligent de dispenser
aux populations.
Conclusion
: les Iraniens et les Syriens ne sont plus si isolés
que cela. En particulier, la Syrie à qui on a confisqué
ses billes au Liban, en a récupéré
d’autres, aussi importantes, en Palestine. Et les
USA-Israël ont zéro pointé sur toute
la ligne. L’Europe risque de ruer à nouveau
dans les brancards, elle qu’on avait réussi
à amadouer jusqu’ici.
Les
caricatures tombent donc à point nommé. Pour
les Européens, elles seront proclamées tout
simplement «manifestation de la liberté
d’expression». Pas de quoi fouetter un
chat. Un commentateur français de TV5 (cette France
si admirablement laïque !!!!!) dit mot à mot
: «les musulmans ont, partout dans le monde arabe,
brûlé des drapeaux danois portant
la croix . Manifestement, ils
s’en prennent aux symboles du Christianisme, et donc
au Christianisme lui-même.»
.Voici pour le conditionnement des esprits par la manipulation
des concepts.
En
même temps, ces caricatures ont pour effet d’échauffer
les émotions des Arabes qui vocifèrent au
lieu d’argumenter, brûlent et détruisent
au lieu de débattre, réussissant à
monter l’opinion européenne contre eux. De
part et d’autre, l’incompréhension est
totale. Coup double de bourrage de crâne royalement
réussi. Les dirigeants politiques, les ulémas,
les intellectuels arabes ont beau lancer des appels au calme
(appels souvent écoutés puisque dans la plupart
des cas le calme est rétabli). Rien n’y fait
: Dans l’imaginaire européen, restera gravée
l’image d’un prophète arabe sanguinaire,
les yeux exorbités, le regard cruel, le nez crochu,
la barbe hirsute, coiffé d’une bombe en guise
de turban. Désormais, l’Europe est, bon gré
mal gré, attelée au char Israélo-américain.
Quelles
conclusions tirer pour les Irakiens, les Syriens, les Libanais
? Regardons froidement ce qui se passe dans nos trois pays.
Tout, depuis l’invasion de l’Irak par les Américains,
pousse à la guerre civile inter-religieuse et inter-ethnique.
Tout, en Syrie depuis qu’elle a été
forcée de quitter le Liban (où elle n’avait
pu s’établir qu’avec la bénédiction
des USA), tout pousse à la désagrégation
inter-religieuse (la sortie d’Abdel Hamid Khaddam
n’est pas un hasard). Tout au Liban depuis la série
d’assassinats politiques pousse à la désagrégation.
Explication ? Le Grand Moyen-Orient et le principe éternel
du «Diviser pour régner». La réponse
? En deux temps, je crois :
1-
Respecter les indépendances de chacun de nos trois
pays.
2-
Serrer les rangs et, malgré vents et orages, développer
une confiance mutuelle qui ne peut exister que par une loyauté
réciproque. Et, avant tout, une loyauté à
toute épreuve envers nos pays respectifs. Ne rien
attendre des autres, mais de nos propres efforts.
Ce
que j’en dis là, c’est de l’idéalisme
stupide. Je sais.
Joseph
Berbery
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