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J’ai pris quelques jours de recul et de réflexion pour tenter de trouver une explication à la publication des caricatures et aux réactions violentes qui l’ont suivie.

Car il ne s’agit pas d’une caricature parue dans un journal par hasard en vue d’illustrer un événement ou une information. Il s’agit d’un acte qui a été commis hors de tout contexte politique et de tout événement méritant d’être évoqué ou caricaturé. Il ne s’agit pas seulement d’un dessin, mais d’une série de 12 caricatures publiées par un même journal danois.Le style n’en est pas anodin. Le prophète Mahomet y est représenté avec les yeux globuleux et exorbités, le nez crochu et la barbe hirsute dans le plus pur style fasciste et antisémite des années 30. On aurait pu considérer cette publication comme un acte isolé. Mais non. Elles ont été reprises aussitôt par de nombreux journaux à travers toute l’Europe. C’est donc de la provocation délibérée et préméditée. Arguer de la liberté d’expression pour justifier un tel acte relève du mensonge et de l’hypocrisie doublés de la bêtise la plus crasse. Rien que pour la France, Edgar Morin, Dieudonné, Alain Ménargues et quelques autres pourraient donner un témoignage brûlant sur la compréhension que la France, par exemple, se fait de cette fameuse liberté d’expression. Cette même France où la scélérate loi Gayssot impose au citoyen un mode de penser auquel il ne peut déroger sous peine de sanction pénale.

Notre époque, ne l’oublions pas est marquée par ce qu’on appelle pudiquement «la communication», et qui n’est rien d’autre, le plus souvent que la propagande et la manipulation des masses.

Comment faire pour manipuler des sociétés occidentales post-modernes, hyper-technologiques, post-démocratiques, hyper-individualistes, gavées de libertés individuelles confinant à l’absence de toute morale (quand il faut absolument l’évoquer, on parle frileusement d’éthique), sociétés habituées, en outre, à user de concepts, à débattre d’idées dans des cadres institutionnels prévus à cet effet (parlements, syndicats, associations de toutes sortes, et même assemblées d’actionnaires) ?

Mais surtout, comment faire pour manipuler, en même temps grâce au même événement, d’autres sociétés pré-modernes, pré-technologiques, plutôt grégaires, peu familières avec la notion de libertés individuelles au sens occidental du moins, régies par une morale stricte et une confiance très grande dans les traditions et les coutumes, plus aptes à exprimer des émotions collectives qu’à user de concepts ou à en débattre individuellement, et ne disposant d’ailleurs pas des structures sociales nécessaires à cet effet ? Oui, comment faire ? Mais d’abord, dans quel but?

En me basant sur des faits connus et avérés, je me permets d’avancer une hypothèse qui ne me semble pas absurde. Personne n’ignore le concept de «Clash des civilisations» repris à Daniel Lewis par Samuel Huntington et développé par lui, pour être adopté tel quel par l’administration Bush. L’Europe restait réticente à cette vision des choses et privilégiait l’ordre juridique international dans le cadre de l’ONU. Tout cela, ce sont des faits.

Il y a quelques mois un incident (la mort violente de deux enfants dans une banlieue parisienne) déclenchait des émeutes dans certaines banlieues parisiennes. Les déclarations incendiaires du ministre de l’intérieur jetaient de l’huile sur le feu qui devenait brasier, et s’étendait même un moment à la Belgique et à l’Allemagne. Depuis, le calme est revenu, on ne sait comment. Mais le mal était fait. Et une distance inhabituelle jusqu’ici était établie maintenant entre les Français de souche et ceux d’origine maghrébine ou africaine.

D’autre part, nul n’ignore les projets grandioses de changements que les USA et leurs indéfectibles alliés israéliens ambitionnent de provoquer dans ce qu’il est convenu d’appeler maintenant «le Grand Moyen-Orient». Tout cela a commencé en Afghanistan, s’est poursuivi en Irak et se continue en Iran, en Syrie et au Liban.

1- Qu’est-ce que les USA essayent de faire de la Syrie et de l’Iran ? Ils cherchent à les isoler, à les affaiblir et à les neutraliser suffisamment pour réussir à :

a. Faire passer un pipe-line depuis la mer Caspienne jusqu’à l’Océan Indien, à travers l’Afghanistan et le Pakistan, en évitant l’Iran jugé difficilement contrôlable (vieille nation et vieille civilisation, contrairement au Pakistan sans passé et à l’Afghanistan tribal).

b. Dévier le pipe line irakien qui débouchait à Tripoli, pour le ramener à Haïfa comme c’était le cas avant 1948.

c. Créer un banthoustan palestinien qui permettrait d’annexer la plus grande partie de la Cisjordanie , et d’asservir le reste.

d. Implanter les Palestiniens de la diaspora là où ils sont, particulièrement au Liban.

e. Comme les monarchies arabes doivent aux USA jusqu’à leur existence, maintenir leur emprise sur elles, tout en renforçant l’influence américaine dans le reste du monde arabe. En contrepartie, ces monarchies signeraient une capitulation avec Israël, consacrant sa puissance nucléaire exclusive dans la région.

2- Mais, au même moment qu’arrive-t-il ?

a. Les Irakiens, le plus démocratiquement du monde, donnent le pouvoir à des chiites proches de l’Iran.

b. Au moment où le mystérieux assassinat de Hariri (promu martyr) permet de sortir les Syriens du Liban, que se passe-t-il ? Les Palestiniens, le plus démocratiquement du monde élisent majoritairement le Hamas. Mais, qui est le Hamas ? L’élève studieux et appliqué du Hezbollah qui lui a enseigné ses propres méthodes mises au point en Iran : Combattre les Israéliens chez eux, et non à partir du Liban. Organiser l’aide sociale, médicale et scolaire que l’État libanais (ou l’autorité palestinienne), trop corrompus, négligent de dispenser aux populations.

Conclusion : les Iraniens et les Syriens ne sont plus si isolés que cela. En particulier, la Syrie à qui on a confisqué ses billes au Liban, en a récupéré d’autres, aussi importantes, en Palestine. Et les USA-Israël ont zéro pointé sur toute la ligne. L’Europe risque de ruer à nouveau dans les brancards, elle qu’on avait réussi à amadouer jusqu’ici.

Les caricatures tombent donc à point nommé. Pour les Européens, elles seront proclamées tout simplement «manifestation de la liberté d’expression». Pas de quoi fouetter un chat. Un commentateur français de TV5 (cette France si admirablement laïque !!!!!) dit mot à mot : «les musulmans ont, partout dans le monde arabe, brûlé des drapeaux danois portant la croix . Manifestement, ils s’en prennent aux symboles du Christianisme, et donc au Christianisme lui-même.» .Voici pour le conditionnement des esprits par la manipulation des concepts.

En même temps, ces caricatures ont pour effet d’échauffer les émotions des Arabes qui vocifèrent au lieu d’argumenter, brûlent et détruisent au lieu de débattre, réussissant à monter l’opinion européenne contre eux. De part et d’autre, l’incompréhension est totale. Coup double de bourrage de crâne royalement réussi. Les dirigeants politiques, les ulémas, les intellectuels arabes ont beau lancer des appels au calme (appels souvent écoutés puisque dans la plupart des cas le calme est rétabli). Rien n’y fait : Dans l’imaginaire européen, restera gravée l’image d’un prophète arabe sanguinaire, les yeux exorbités, le regard cruel, le nez crochu, la barbe hirsute, coiffé d’une bombe en guise de turban. Désormais, l’Europe est, bon gré mal gré, attelée au char Israélo-américain.

Quelles conclusions tirer pour les Irakiens, les Syriens, les Libanais ? Regardons froidement ce qui se passe dans nos trois pays. Tout, depuis l’invasion de l’Irak par les Américains, pousse à la guerre civile inter-religieuse et inter-ethnique. Tout, en Syrie depuis qu’elle a été forcée de quitter le Liban (où elle n’avait pu s’établir qu’avec la bénédiction des USA), tout pousse à la désagrégation inter-religieuse (la sortie d’Abdel Hamid Khaddam n’est pas un hasard). Tout au Liban depuis la série d’assassinats politiques pousse à la désagrégation. Explication ? Le Grand Moyen-Orient et le principe éternel du «Diviser pour régner». La réponse ? En deux temps, je crois :

1- Respecter les indépendances de chacun de nos trois pays.

2- Serrer les rangs et, malgré vents et orages, développer une confiance mutuelle qui ne peut exister que par une loyauté réciproque. Et, avant tout, une loyauté à toute épreuve envers nos pays respectifs. Ne rien attendre des autres, mais de nos propres efforts.

Ce que j’en dis là, c’est de l’idéalisme stupide. Je sais.

Joseph Berbery

 
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