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Réaction à l'article de Georges Touma dans L’Orient-Le Jour du 12 décembre 2005

Par Joseph Berbery

Cher monsieur Touma,

Faut-il vous dire d’emblée qu’entre les billets infâmes de Zyad Makhoul et la constante insignifiance de Nagib Aoun, L’Orient-Le Jour qui connut des jours de gloire avec Gabriel Khabbaz, Georges Naccache, René Aggiouri, Jean Choueiri, Édouard Saab et tant d’autres, est devenu aujourd’hui une inqualifiable feuille de chou ? Quant à vous, vous jouissez à mes yeux d’un préjugé favorable du fait de l’amitié dont m’honore Claude (Samir) Jarjoura , et de ce qu’il me dit de vous. Aussi, m’arrive-t-il de vous lire sans trop de colère, alors même que je suis en désaccord avec vos analyses.

En particulier, à l’instar de beaucoup de Libanais résidants, il vous arrive trop souvent de vous cacher à vous-même de larges pans de la réalité en particulier historique, tant –et je peux vous comprendre, sans vous approuver pour autant- tant est grand le besoin de se raccrocher à un espoir. Par exemple, dans votre article d’aujourd’hui lundi 12 décembre, vous continuez à chevaucher le même dada depuis un bout de temps déjà, à savoir la prétendue mutation profonde du sunnisme libanais. Parlant de la «lente et progressive émergence d’une sensibilité libanaise», vous dites en particulier ceci : « il suffit de revivre l’historique rassemblement du 14 mars à la place des Martyrs et de remonter ensuite le temps jusqu’en 1920 lorsque la proclamation du Grand Liban avait suscité une véritable fronde dans les milieux populaires musulmans qui avaient à l’époque très mal accueilli qu’on leur impose d’être détachés de la Syrie et de l’hinterland arabe.»

J’aimerais, à cet égard vous soumettre deux petites observations :

1- Ce que vous appelez «milieux politiques musulmans» se résumaient au sunnisme libanais, les chiites n’ayant à l’époque nul autre choix que de suivre leurs chefs féodaux, eux-mêmes très discrets sur leurs sentiments véritables. Ajoutons que la bourgeoisie maronito-chrétienne que les Français ont portée au pouvoir à bout de bras ne s’est pas beaucoup souciée de ces lointains compatriotes habitant les confins du Liban, et n’ayant pas accès au grand commerce et au négoce lucratifs de la place de Beyrouth. Les sunnites seront partiellement satisfaits à la proclamation de l’indépendance. Ce ne sera pas encore l’unité arabe, mais du moins le départ des Français. Le pacte de 1943 scellera l’alliance entre cette bourgeoisie chrétienne essentiellement beyroutine (même si les maronites urbanisés qui en font partie se réclament abusivement de
la Montagne ) et la non moins beyroutine bourgeoisie sunnite sous l’égide de la Ligue Arabe d’obédience essentiellement sunnite. Ceci explique l’état d’insurrection permanente de Kamal Joumblat dont la communauté n’aura pas plus d’importance, désormais, que les melkites catholiques. Les chiites, alors moins combatifs et plus soumis que les druzes, se résigneront. Le Liban du Pacte de 1943 reposera, en réalité, sur l’exclusion des régions périphériques –Nord, Sud, Békaa- et la marginalisation des communautés tierces.

2- Quand vous vous émerveillez de cette «émergence d’une sensibilité libanaise» chez les sunnites auxquels vous pensez sans les nommer, vous négligez un élément important, essentiel, fondamental : il s’agit de la communauté qui détient aujourd’hui le pouvoir en Syrie (pour le meilleur ou pour le pire, là n’est pas la question). Les sunnites libanais ne prennent pas aujourd’hui leurs distances à l’égard de la Syrie , mais à l’égard des alaouites qu’ils honnissent et méprisent au même titre que les chiites, d’ailleurs. Observons-nous sans complaisance : à cet égard, nous nous efforçons de singer les sunnites (longtemps les maîtres au temps des Ottomans), en dépit de nos intérêts les plus évidents. Détrompez-vous. Le communautarisme et les vieux atavismes de l’époque ottomane sont aujourd’hui infiniment plus puissants qu’ils ne l’ont jamais été.

Je me permettrai, étant donné mon âge avancé, d’évoquer des souvenirs de mon enfance et de ma jeunesse qui en disent long. Sur la place Assour (Riad Solh), il y avait un cinéma (le grand Théâtre) qui voisinait avec de nombreuses librairies de langue arabe. À partir du début décembre, toutes ces librairies proposaient le même calendrier formé d’une surface cartonnée sur laquelle était imprimée une photographie, et au bas de laquelle était fixé un bloc calendrier dont on arrachait une feuille chaque jour. La photographie était parfois, plutôt rarement, celle de Riad Solh. Mais le plus souvent, et au fil des ans, c’était le roi Fayçal 1er, le roi Ghazi, le roi Abdallah, Chucri Kouatly, le roi Fouad, le roi Farouk, plus tard Fayçal II, le régent Abdul Ilah ou encore Hussein, jusqu’au moment où Abdel Nasser détrôna tout ce beau monde.

Si l’on veut un jour dépasser le communautarisme, il faudra bien commencer par l’analyser froidement et en détail. Il n’y a pas eu de révolution du Cèdre. Pas plus qu’il n’y eut de révolution en Ukraine, comme la suite l’a montré dans les deux cas.

Les premiers au Liban à avoir amorcé une véritable révolution politique, ce sont précisément les chiites à qui vous semblez demander dans votre article de faire marche arrière. Ils se sont débarrassés des féodaux. Le mouvement Amal de Nabih Berri, trop marqué par les compromissions, n’a pu combler le vide ainsi laissé. Hezbollah, en palliant les insuffisances de l’État, en offrant aide sociale, soins médicaux, scolarisation, sécurité sociale, a comblé ce vide. La société chiite profonde n’est pas plus fondamentaliste ni intégriste pour autant. Faut-il vous rappeler l’étonnante vitalité, naguère encore, de l’Action Communiste de Mohsen Ibrahim en son sein ? Le hezbollah lui-même est capable, je crois, de concevoir et d’adopter des formes avancées de co-existence avec la laïcité. En tout cas, je me sens personnellement capable de parier là-dessus. À voir aller le général Aoun, je pense être en bonne compagnie.

D’ailleurs, avec la dernière élection et en dépit des résultats biaisés par le système –mis au point par ceux-là même qui ont fait mine de le dénoncer, alors qu’ils lui doivent une éphémère survie politique- les chrétiens semblent avoir commencé leur propre révolution. Preuve en est l’affolement de Walid Joumblat et de ses alliés chrétiens de Kornet Chehouan qui se sont tous jetés dans les bras de Hariri.

L’avenir me semble bien plus du côté de la jonction de ces deux embryons de révolution (le chiite et le chrétien), de leur maturation vers la définition d’une laïcité à la libanaise et d’un programme économique et social modernes (cf. le programme du CPL), mais aussi et surtout de leur élargissement à toutes les composantes de la société libanaise, les encourageant ainsi à amorcer leur propre démarche vers cette révolution qui alors, et alors seulement, sera nationale. Je crois fermement que la survie des chrétiens au Liban et en Orient dépend dans une très large mesure de leur capacité d’être utiles au pays et à la région. Là où nous pourrions devenir indispensables, ce sera dans notre faculté de dialoguer sincèrement avec l’Islam du Liban, de définir ensemble les conditions d’une citoyenneté commune, et de démontrer à la face du monde qu’il est possible de transcender la «guerre des civilisations». Même Israël pourrait avoir besoin d’une telle démonstration. Voyez comme ce pays qui a si longtemps attisé le communautarisme, en est aujourd’hui menacé. Et comment Sharon se sent obligé de prendre ses distances avec ses propres intégristes devenus outrageusement envahissants, et du même coup menaçants, pour la société israélienne tout entière.

Un mot pour finir : qu’est-ce que le haririsme aujourd’hui ?

Réponse : C’est le sunnisme libanais qui, après avoir reluqué vers Bagdad et les Hashémites, regardé vers Damas et les héritiers des Omeyades, cédé à la séduction du moderne pharaon d’Égypte que fut Nasser, se tourne aujourd’hui vers un nouveau pôle moins glorieux que les précédents, mais tellement plus lucratif ! : Riad. Et derrière Riad les USA, Israël et un traité de paix basé sur l’atomisation de la Palestine , la perte de tout Jérusalem, l’implantation sur place des Palestiniens de la diaspora, l’enterrement de l’idée même de retour, ainsi qu’un adieu au Golan et à nos eaux du Liban-Sud . Pour les changements profonds que nous attendons tous passionnément du sunnisme libanais, il faudra du temps encore. En tout état de cause, ces changements ne naîtront pas du haririsme, enfant taré du wahabisme et d’un père bushiste.

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