En
particulier, à l’instar de beaucoup de Libanais
résidants, il vous arrive trop souvent de vous
cacher à vous-même de larges pans de la réalité
en particulier historique, tant –et je peux vous
comprendre, sans vous approuver pour autant- tant est
grand le besoin de se raccrocher à un espoir. Par
exemple, dans votre article d’aujourd’hui
lundi 12 décembre, vous continuez à chevaucher
le même dada depuis un bout de temps déjà,
à savoir la prétendue mutation profonde
du sunnisme libanais. Parlant de la «lente et
progressive émergence d’une sensibilité
libanaise», vous dites en particulier ceci
: « il suffit de revivre l’historique
rassemblement du 14 mars à la place des Martyrs
et de remonter ensuite le temps jusqu’en 1920 lorsque
la proclamation du Grand Liban avait suscité une
véritable fronde dans les milieux populaires musulmans
qui avaient à l’époque très
mal accueilli qu’on leur impose d’être
détachés de la Syrie et de l’hinterland
arabe.»
J’aimerais,
à cet égard vous soumettre deux petites
observations :
1-
Ce que vous appelez «milieux politiques musulmans»
se résumaient au sunnisme libanais, les chiites
n’ayant à l’époque nul autre
choix que de suivre leurs chefs féodaux, eux-mêmes
très discrets sur leurs sentiments véritables.
Ajoutons que la bourgeoisie maronito-chrétienne
que les Français ont portée au pouvoir à
bout de bras ne s’est pas beaucoup souciée
de ces lointains compatriotes habitant les confins du
Liban, et n’ayant pas accès au grand commerce
et au négoce lucratifs de la place de Beyrouth.
Les sunnites seront partiellement satisfaits à
la proclamation de l’indépendance. Ce ne
sera pas encore l’unité arabe, mais du moins
le départ des Français. Le pacte de 1943
scellera l’alliance entre cette bourgeoisie chrétienne
essentiellement beyroutine (même si les maronites
urbanisés qui en font partie se réclament
abusivement de
la Montagne ) et la non moins beyroutine bourgeoisie sunnite
sous l’égide de la Ligue Arabe d’obédience
essentiellement sunnite. Ceci explique l’état
d’insurrection permanente de Kamal Joumblat dont
la communauté n’aura pas plus d’importance,
désormais, que les melkites catholiques. Les chiites,
alors moins combatifs et plus soumis que les druzes, se
résigneront. Le Liban du Pacte de 1943 reposera,
en réalité, sur l’exclusion des régions
périphériques –Nord, Sud, Békaa-
et la marginalisation des communautés tierces.
2-
Quand vous vous émerveillez de cette «émergence
d’une sensibilité libanaise» chez
les sunnites auxquels vous pensez sans les nommer, vous
négligez un élément important, essentiel,
fondamental : il s’agit de la communauté
qui détient aujourd’hui le pouvoir en Syrie
(pour le meilleur ou pour le pire, là n’est
pas la question). Les sunnites libanais ne prennent pas
aujourd’hui leurs distances à l’égard
de la Syrie , mais à l’égard des alaouites
qu’ils honnissent et méprisent au même
titre que les chiites, d’ailleurs. Observons-nous
sans complaisance : à cet égard, nous nous
efforçons de singer les sunnites (longtemps les
maîtres au temps des Ottomans), en dépit
de nos intérêts les plus évidents.
Détrompez-vous. Le communautarisme et les vieux
atavismes de l’époque ottomane sont aujourd’hui
infiniment plus puissants qu’ils ne l’ont
jamais été.
Je
me permettrai, étant donné mon âge
avancé, d’évoquer des souvenirs de
mon enfance et de ma jeunesse qui en disent long. Sur
la place Assour (Riad Solh), il y avait un cinéma
(le grand Théâtre) qui voisinait avec de
nombreuses librairies de langue arabe. À partir
du début décembre, toutes ces librairies
proposaient le même calendrier formé d’une
surface cartonnée sur laquelle était imprimée
une photographie, et au bas de laquelle était fixé
un bloc calendrier dont on arrachait une feuille chaque
jour. La photographie était parfois, plutôt
rarement, celle de Riad Solh. Mais le plus souvent, et
au fil des ans, c’était le roi Fayçal
1er, le roi Ghazi, le roi Abdallah, Chucri Kouatly, le
roi Fouad, le roi Farouk, plus tard Fayçal II,
le régent Abdul Ilah ou encore Hussein, jusqu’au
moment où Abdel Nasser détrôna tout
ce beau monde.
Si
l’on veut un jour dépasser le communautarisme,
il faudra bien commencer par l’analyser froidement
et en détail. Il n’y a pas eu de révolution
du Cèdre. Pas plus qu’il n’y eut de
révolution en Ukraine, comme la suite l’a
montré dans les deux cas.
Les
premiers au Liban à avoir amorcé une véritable
révolution politique, ce sont précisément
les chiites à qui vous semblez demander dans votre
article de faire marche arrière. Ils se sont débarrassés
des féodaux. Le mouvement Amal de Nabih Berri,
trop marqué par les compromissions, n’a pu
combler le vide ainsi laissé. Hezbollah, en palliant
les insuffisances de l’État, en offrant aide
sociale, soins médicaux, scolarisation, sécurité
sociale, a comblé ce vide. La société
chiite profonde n’est pas plus fondamentaliste ni
intégriste pour autant. Faut-il vous rappeler l’étonnante
vitalité, naguère encore, de l’Action
Communiste de Mohsen Ibrahim en son sein ? Le hezbollah
lui-même est capable, je crois, de concevoir et
d’adopter des formes avancées de co-existence
avec la laïcité. En tout cas, je me sens personnellement
capable de parier là-dessus. À voir aller
le général Aoun, je pense être en
bonne compagnie.
D’ailleurs,
avec la dernière élection et en dépit
des résultats biaisés par le système
–mis au point par ceux-là même qui
ont fait mine de le dénoncer, alors qu’ils
lui doivent une éphémère survie politique-
les chrétiens semblent avoir commencé leur
propre révolution. Preuve en est l’affolement
de Walid Joumblat et de ses alliés chrétiens
de Kornet Chehouan qui se sont tous jetés dans
les bras de Hariri.
L’avenir
me semble bien plus du côté de la jonction
de ces deux embryons de révolution (le chiite et
le chrétien), de leur maturation vers la définition
d’une laïcité à la libanaise
et d’un programme économique et social modernes
(cf. le programme du CPL), mais aussi et surtout de leur
élargissement à toutes les composantes de
la société libanaise, les encourageant ainsi
à amorcer leur propre démarche vers cette
révolution qui alors, et alors seulement, sera
nationale. Je crois fermement que la survie des chrétiens
au Liban et en Orient dépend dans une très
large mesure de leur capacité d’être
utiles au pays et à la région. Là
où nous pourrions devenir indispensables, ce sera
dans notre faculté de dialoguer sincèrement
avec l’Islam du Liban, de définir ensemble
les conditions d’une citoyenneté commune,
et de démontrer à la face du monde qu’il
est possible de transcender la «guerre des civilisations».
Même Israël pourrait avoir besoin d’une
telle démonstration. Voyez comme ce pays qui a
si longtemps attisé le communautarisme, en est
aujourd’hui menacé. Et comment Sharon se
sent obligé de prendre ses distances avec ses propres
intégristes devenus outrageusement envahissants,
et du même coup menaçants, pour la société
israélienne tout entière.
Un
mot pour finir : qu’est-ce que le haririsme aujourd’hui
?
Réponse
: C’est le sunnisme libanais qui, après avoir
reluqué vers Bagdad et les Hashémites, regardé
vers Damas et les héritiers des Omeyades, cédé
à la séduction du moderne pharaon d’Égypte
que fut Nasser, se tourne aujourd’hui vers un nouveau
pôle moins glorieux que les précédents,
mais tellement plus lucratif ! : Riad. Et derrière
Riad les USA, Israël et un traité de paix
basé sur l’atomisation de la Palestine ,
la perte de tout Jérusalem, l’implantation
sur place des Palestiniens de la diaspora, l’enterrement
de l’idée même de retour, ainsi qu’un
adieu au Golan et à nos eaux du Liban-Sud . Pour
les changements profonds que nous attendons tous passionnément
du sunnisme libanais, il faudra du temps encore. En tout
état de cause, ces changements ne naîtront
pas du haririsme, enfant taré du wahabisme et d’un
père bushiste.
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