La
Prorogation du mandat
du
président en exercice Un scrutin
sous la contrainte des S.R. libanais et syriens
Entretien
conduit par Marie-Claude Saadé-Hélou
(22/9/2004)
La Constitution libanaise
aurait-elle été malmenée?
L'Ordre des Avocats
aurait-il encore un rôle à jouer?
L'ordre juridique serait-il victime de
coutumes ancestrales?
Le vote en faveur de
l'amendement aurait-il été obtenu sous
l'empire de la contrainte et serait-il par conséquent
passible d'annulation?
La lettre de la Constitution
devrait-elle être sacrifiée au profit de
considérations diverses?
Quelle marge d'action aux 29 "grands"
de l'hémicycle?
1- La Constitution
libanaise aurait-elle été malmenée?
En
dépit des réserves et des mises en garde qui se sont
succédées pendant plusieurs semaines à un rythme
soutenu de la part d'instances diplomatiques, politiques, juridiques,
religieuses et médiatiques, en dépit de la résolution
1559 du Conseil de Sécurité de l'ONU, le parlement libanais
s'est prononcé, dans sa grande majorité en faveur de
la prorogation du mandat du président en exercice. En
tant que juriste, que vous inspire cette attitude?
Michel
Lyan :
Notre
Constitution est une Constitution rigide et ce qui s’est passé
entre le 28 août et le 3 septembre n’a pas de lien étroit
avec la loi. C’est une question purement politique, menée
avec beaucoup d’habileté par nos voisins syriens, vu
que la vie politique libanaise est inexistante depuis les accords
de Taef.
Les
grands amendements de notre Constitution ont été faits
en 1943 et 1990 (lors des accords de Taef). Mais l’article 49
de notre Constitution, a lui, fait l’objet de plusieurs amendements,
du temps de Béchara el-Khoury en 1949, puis en 1990, 1995 et
1998, toujours dans des buts politiques, afin de proroger le mandat
du président concerné.
En
1949, l’amendement avait pour but de renouveler le mandat du
président; en 1990, les amendements privaient le Gouverneur
de la Banque Centrale et le Général en chef de l’armée
de la possibilité de se porter candidat à la Présidence
de la République, à moins de démissionner 2 ans
avant la tenue des élections ; en 1995, l’amendement
qui avait donné lieu à une prorogation de 3 ans du mandat
du Président Hraoui avait été réalisé
avec l’acquiescement des puissances régionales et internationales
; en 1998, l’amendement avait profité au président
actuel, à l’époque Général en chef
de l’armée.
Mais
cette fois, en 2004, l’amendement a été effectué
dans des circonstances politiques tellement critiques et accompagné
de conflits si aigus, qu’il a causé cette large opposition.
La Constitution a, cette fois, été très malmenée,
à cause de la manière dont a été mené
l’amendement qui n’avait pour but que de servir des intérêts
personnels et politiques.
2-
L'Ordre des Avocats aurait-il
encore un rôle à jouer?
Le
Conseil de l'Ordre des avocats avait rappelé la veille du scrutin
les règles de principe devant nécessairement régir
tout amendement constitutionnel: le consensus entre libanais, l'intérêt
supérieur de l'Etat, l'absence de contrainte, l'obligation
pour les députés de refléter la volonté
populaire source de légitimité politique et l'alternance
au niveau du pouvoir dans toute démocratie parlementaire. Seule
une minorité de parlementaires s'est conformée à
ces directives. L'appel du Conseil de l'Ordre des avocats ayant été
ignoré par une majorité de parlementaires, quel devrait
être selon vous, l'attitude de cette instance professionnelle
au lendemain du scrutin?
Michel
Lyan :
Le Conseil de l’Ordre
qui a publié ce communiqué aurait du continuer car le
contenu de ce communiqué était plus légal que
politique. Mais j’ai appris par la suite que l’actuel
bâtonnier a considéré que les termes du communiqué
pouvaient être interprétés politiquement.
L’Ordre des
avocats a 2 rôles : national et professionnel. Sur le plan national,
le bâtonnier jouit d’un grand crédit auprès
du groupe et sa personnalité influe sur la position de l’Ordre
des avocats.
Le communiqué
avait été rédigé par le Conseil de l’Ordre
sous la présidence du bâtonnier, mais ce dernier n’a
pas continué car il craignait une interprétation politique
de toute démarche éventuelle.
3- L'ordre juridique
serait-il victime de coutumes ancestrales?
L'Orient
Le Jour dans une analyse du 1er septembre 2004 faisait état
d'une étrange affirmation "souvent entendue durant
ces dernières années, dans la bouche de plusieurs hommes
politiques libanais" et selon laquelle "au Liban,
il n'y a pas de Constitution, il n'y a que de la politique".
Et l'auteur de l'analyse de commenter que cela signifierait: "qu'au
pays du Cèdre, la légalité n'a aucune valeur
et que ce sont finalement des rapports de force d'un jeu politique
pragmatique, voir même franchement machiavélique qui
l'emportent à tous les coups sur les principes, les usages,
les coutumes constitutionnels ... que des phénomènes
sociopolitiques prévalent sur l'ordre et l'espace constitutionnels"
avant d'ajouter qu'il s'agit bien là de la "légitimité
libanaise fondée sur le consensus et la culture du pacte".
Seraient-ils
nombreux à votre avis les hommes politiques libanais qui feraient
l'amalgame entre Constitution et politique? Que penser de ces politiciens
et de leur responsabilité dans la déliquescence de l'Etat
de Droit? Présenteraient-ils un danger à l'avenir dans
le cas d'une réédification de l'Etat et de ses institutions?
Michel
Lyan:
Oui
c’est malheureusement vrai! La responsabilité incombe
aux citoyens libanais qui élisent ces mêmes hommes politiques
tous les 4 ans aux législatives. Le « complot »
consistait à appauvrir les Libanais afin qu’ils ne puissent
plus penser à la politique, mais plutôt à essayer
de s’assurer une vie décente.
Le
citoyen est responsable de l’élection. Si aujourd’hui
les élections devaient se tenir, 90% des hommes politiques
actuels reviendraient à la Chambre des députés.
Et c’est cela, entre autres, qui provoque l’émigration
des jeunes ; ils quittent d’avantage pour des raisons politiques
que matérielles : mauvais traitements infligés à
ces jeunes, arrestations arbitraires etc.
Le
citoyen libanais devrait se réveiller et se révolter
contre ce manque de respect de la Constitution et de la loi, non par
un coup d’Etat bien sûr, mais par des élections.
4- Le vote en faveur
de l'amendement aurait-il été obtenu sous l'empire de
la contrainte et serait-il par conséquent passible d'annulation?
Michel Lyan:
Certainement
qu’il y a eu contrainte ! 58 députés s’étaient
prononcés contre l’amendement. Ils se sont réduits
à 29. La contrainte est claire, menée par les services
de renseignements libanais et syriens.
En principe, l’amendement
est passible d’annulation devant le Conseil constitutionnel.
Mais en l’état actuel des choses, les 10 députés
ne l’ont pas présentée devant le Conseil constitutionnel
mais devant le peuple car le Conseil constitutionnel actuel n’est
pas légal du point de vue de sa composition. Le mandat du
Président et de 4 membres a expiré depuis juillet
2003. Et si la loi a autorisé la continuité dans l’exercice
des fonctions, cette période est une période provisoire
et limitée et se compte en termes de jours et de semaines
et non en termes de mois et d’années. Tel est l’esprit
de la loi et on aurait du pourvoir aux postes vacants.
De plus, le Conseil constitutionnel
qui aurait du attendre l’expiration du délai de recours
de 15 jours à dater de la promulgation de la loi, s’est
empressé d’aller présenter ses félicitations
au Président de la République, avant même que
le délai n’ait expiré.
Donc les députés ont
très bien fait de ne pas présenter de recours en annulation
devant le Conseil constitutionnel
5- La lettre de la Constitution
devrait-elle être sacrifiée au profit de considérations
diverses?
L'Orient
Le Jour dans son édition du 1er septembre 2004
rapporte que l'un des ministres du gouvernement a défendu
le principe même de l'amendement de la Constitution en affirmant
que "plus importants que la lettre sont le but de la Constitution,
la convivialité islamo-chrétienne, la paix civile,
l'unité nationale, la solidarité interarabe".
Estimant que la région est "à un tournant
crucial" ce ministre s'est interrogé: "A quoi sert
de préserver la Constitution, si l'on vient à perdre
notre paix civile?"
Pareille
interrogation constituerait-elle, à votre avis, un aveu implicite
(et peut-être même explicite) de non-respect de la Constitution?
Comment un juriste pourrait-il réagir à l'affirmation
que "plus important que la lettre est le but de la Constitution?" Michel
Lyan:
Il
faut tout d’abord s’interroger sur la manière
avec laquelle ce genre de responsables est arrivé à
ses positions. Il n’y a pas de relation de cause à
effet entre amendement de Constitution et paix civile. La paix civile
est présente grâce à l’entente profonde
des libanais alors que l’amendement de la Constitution était
un sujet de discorde. Cet homme politique n’a pas de culture
juridique pour commettre cette grave erreur.
6- Quelle marge d'action aux 29 "grands"
de l'hémicycle?
"Voilà
qui commande un immense respect pour les 29 députés
qui, jusqu'au bout et sans le moindre espoir d'infléchir
la tendance, auront obéi à leurs seules convictions.
Grands, très grands dans la défaite auront été
ces élus parmi les élus" (Issa Goraieb,
Editorial OLJ, 4/9/2004).
Quelle est, selon vous, la marge d'action que pourraient se réserver
ces 29 "grands" dans les développements
futurs?
Michel
Lyan:
Aujourd’hui,
ils devraient faire un rassemblement politique et préparer
un plan pour des élections dans tout le Liban afin les "29"
se multiplient dans la Chambre des députés de 2005.
Ils devraient entamer une action d’opposition bien planifiée
avec un programme clair, net et accompagné d’un travail
d’orientation du citoyen pour que ces derniers élisent
en 2005 des personnes à leur image.
Me Michel Lyan
Ancien Bâtonnier (Barreau de Beyrouth).
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