La
Prorogation du mandat
du
président en exercice Une infraction à
la Constitution pour 3 raisons
Entretien
conduit par Marie-Claude Saadé-Hélou
(13/9/2004)
La Constitution libanaise
aurait-elle été malmenée?
L'Ordre des Avocats
aurait-il encore un rôle à jouer?
L'ordre juridique serait-il victime de
coutumes ancestrales?
Le vote en faveur de
l'amendement aurait-il été obtenu sous
l'empire de la contrainte et serait-il par conséquent
passible d'annulation?
La lettre de la Constitution
devrait-elle être sacrifiée au profit de
considérations diverses?
Quelle marge d'action aux 29 "grands"
de l'hémicycle?
1- La Constitution libanaise aurait-elle
été malmenée?
En
dépit des réserves et des mises en garde qui se sont
succédées pendant plusieurs semaines à un rythme
soutenu de la part d'instances diplomatiques, politiques, juridiques,
religieuses et médiatiques, en dépit de la résolution
1559 du Conseil de Sécurité de l'ONU, le parlement libanais
s'est prononcé, dans sa grande majorité en faveur de
la prorogation du mandat du président en exercice. En tant
que juriste, que vous inspire cette attitude?
Mikhael
el Daher:
Je
considère que cette question est une affaire interne et personnellement
– en tant que député – je ne me laisse
pas influencer, par les décisions qui viennent de l’extérieur.
J’ai adopté ma position de mon plein gré et
à la lumière des données constitutionnelles.
Je considère que l’amendement de l’article 49
enfreint la Constitution pour 3 raisons :
1-
En vertu de l’article 76, la Constitution peut être
amendée sur proposition du Président de la République.
Le Gouvernement présente alors un projet de loi en ce sens.
Or
ce qui s’est passé, c’est que le Président
de la République n’a présenté aucune
proposition. Il a seulement été rapporté en
son nom, par des visiteurs dont on ne connaît même pas
l’identité, qu’il était disposé
à continuer à assumer ses responsabilités,
dans le cas où la majorité des parlementaires le voudrait.
Cette
déclaration d’intention ne peut en aucune façon
être considérée comme une proposition d’amendement
de la Constitution.
Le
Président de la République n’a assisté
à la séance du Conseil des Ministres au cours de laquelle
le projet de loi a été adopté, que durant 5
minutes, se retirant avant même que le projet de loi ne soit
adopté par le Conseil des Ministres. Il a adressé
ses remerciements au Gouvernement pour la confiance qu’il
mettait en lui mais n’a présenté aucune proposition.
Or l’expression de remerciements ne constitue en aucune façon
une proposition claire, nette et précise, d’un amendement
de la Constitution.
C’est
la raison pour laquelle la proposition de loi portant amendement
de la Constitution enfreint le texte de l’article 76 de la
Constitution.
2-
En vertu de l’alinéa 2 de l’article 49,
le Président de la République est élu au
scrutin secret pour un mandat de 6 ans.
Le
Président de la République ne peut donc prendre en charge
ses fonctions que suite à une élection. Cela signifie
que le Président de la République n’est détenteur
de pouvoir que s’il est élu au scrutin secret par une
majorité parlementaire.
Par
conséquent, le Président de la République dont
le mandat a été prorogé de 3 ans, exerce son
pouvoir contrairement au texte de l’article 49, en raison du
fait qu’il n’a pas été élu pour cette
période au scrutin secret, la prorogation s’étant
faite au moyen d’un vote à main levée. La prorogation
sans élection est une falsification de la volonté du
parlement.
3-
La Constitution ne doit pas être changée au profit
d’une personne.
Déjà
la loi ordinaire, votée à la majorité simple,
ne se taille jamais à la mesure d’un individu et doit,
pour avoir valeur de loi, revêtir un caractère de généralité.
C'est le cas à fortiori de la Constitution qui est au sommet
de toutes les lois et à leur base.
Et
là, je souhaiterais m’arrêter à la différence
entre les systèmes parlementaire et présidentiel.
En France et aux Etats-Unis, la Constitution autorise le président
de la République à assumer un deuxième mandat
car c’est le peuple qui élit directement son président
et le président pour réussir sa réélection,
est obligé de satisfaire des dizaines de millions d’électeurs.
En conséquence, le Président de la République
garde en vue l’intérêt du peuple et celui du pays
afin de se faire réélire.
Alors que dans le système parlementaire, le Président
de la République est élu par quelques députés
et il lui est facile de les satisfaire afin d’obtenir un deuxième
mandat même si cela se fait au détriment du peuple et
de la patrie.
Aussi,
tous les débats parlementaires qui eurent lieu en 1926 confirment
la nécessité pour le Président de la République
de se contenter d’un seul mandat, quitte à ce qu’il
se représente à nouveau, une fois écoulées
les 6 années faisant suite à l’expiration de son
mandat. Et ces débats parlementaires ont confirmé le
fait que le Président de la République ne doit pas perdre
sa «pureté» en satisfaisant les députés
dans le but de se faire réélire.
2- L'Ordre des Avocats
aurait-il encore un rôle à jouer?
Le
Conseil de l'Ordre des avocats avait rappelé la veille du scrutin
les règles de principe devant nécessairement régir
tout amendement constitutionnel: le consensus entre libanais, l'intérêt
supérieur de l'Etat, l'absence de contrainte, l'obligation
pour les députés de refléter la volonté
populaire source de légitimité politique et l'alternance
au niveau du pouvoir dans toute démocratie parlementaire. Seule
une minorité de parlementaires s'est conformée à
ces directives. L'appel du Conseil de l'Ordre des avocats ayant été
ignoré par une majorité de parlementaires, quel devrait
être selon vous, l'attitude de cette instance professionnelle
au lendemain du scrutin?
Mikhael
el Daher:
L'Ordre
des Avocats a rappelé les principes. Ce rappel n'a aucun effet
sur la constitutionnalité des lois, mais c'est un avis qui
doit être pris en considération et qui ne l'a pas été
par la majorité des parlementaires.
3- Le vote en faveur
de l'amendement aurait-il été obtenu sous l'empire de
la contrainte et serait-il par conséquent passible d'annulation?
Mikhael
el Daher:
Tout
député a pleine liberté. Il est supposé
être indépendant. Cependant, s'il est influencé
par des pressions particulières, il assume la responsabilité
de son attitude.
Les voies de recours contre toute loi sont prévues par la Constitution.
Le Président de la République a le droit de renvoyer
une loi pour seconde lecture. Aussi, il est du droit du Président
de la République, du Président du Parlement et du Président
du Conseil des Ministres ainsi que de 10 députés d'exercer
une voie de recours devant le Conseil constitutionnel contre toute
loi émanant du Parlement.
Dans le cas où aucune voie de recours ne serait exercée,
la loi devient compatible avec la réalité constitutionnelle.
Ceux qui auraient négligé d'exercer leur droit assumeraient
la responsabilité des conséquences de cet amendement.
Cependant, il convient ici d'attirer l'attention sur le fait que 5
membres du Conseil constitutionnel continuent d'assumer leurs fonctions
contrairement à l'esprit de la loi car le mandat de ces 5 membres
a expiré depuis 13 mois sans que les autorités compétentes
(Parlement et Conseil des Ministres) ne procèdent à
l'élection ou à la désignation de remplaçants
et cela, même si la loi portant Organisation du Conseil constitutionnel
comporte un article prévoyant la continuation dans l'exercice
de leurs fonctions de ces membres jusqu'à l'élection
ou la désignation de remplaçants.
La raison est la suivante: la durée du mandat de chaque membre
est de 6 ans sans possibilité d'augmenter ou de diminuer la
période prévue. Ce qui signifie que la continuation
d'exercice des fonctions n'est possible que pour une courte période
destinée à permettre aux autorités compétentes
de pourvoir aux postes vacants. Cela sans compter que le Président
du Conseil constitutionnel et les membres de ce Conseil se sont rendus
au palais présidentiel pour féliciter le Président
de la République de son deuxième mandat alors que le
délai permettant le recours en annulation de l'amendement constitutionnel
n'était pas encore expiré.
4- L'ordre juridique
serait-il victime de coutumes ancestrales?
5-
L'Orient Le Jour dans son édition du 1er septembre 2004
rapporte que l'un des ministres du gouvernement a défendu le
principe même de l'amendement de la Constitution en affirmant
que
"plus
importants que la lettre sont le but de la Constitution, la convivialité
islamo-chrétienne, la paix civile, l'unité nationale,
la solidarité interarabe".
Comment un juriste pourrait-il réagir à l'affirmation
que "plus important que la lettre est le but de la Constitution?"
(Les questions 4 et 5
ont été groupées et ont donné lieu à
une seule réponse).
Mikhael
el Daher:
Ce
sont là des considérations qui n'ont aucun rapport avec
les principes constitutionnels. Ce sont des motifs à négliger
car l'amendement de la Constitution est sujet aux principes généraux
du Droit.
Depuis Béchara el Khoury, il y a eu un précédent
malheureux où la Constitution a été amendée
à son profit en 1948 et il a été réélu
pour 6 ans mais il n'a pas pu continuer son mandat en raison du refus
de l'opinion publique. Depuis lors, ce microbe est entré dans
l'esprit de plusieurs présidents qui ont aussi essayé
d'amender la Constitution à leur profit, ce qui dans la plupart
des cas a causé des guerres civiles.
6- Quelle marge
d'action aux 29 "grands" de l'hémicycle?
"Voilà
qui commande un immense respect pour les 29 députés
qui, jusqu'au bout et sans le moindre espoir d'infléchir la
tendance, auront obéi à leurs seules convictions. Grands,
très grands dans la défaite auront été
ces élus parmi les élus" (Issa Goraieb, Editorial
OLJ, 4/9/2004).
Quelle est, selon vous, la marge d'action que pourraient se réserver
ces 29 "grands" dans les développements
futurs?
Mikhael
el Daher:
Nous resterons toujours
les garants de la Constitution et des principes de la légalité.
Je voudrais simplement mentionner qu'en 1995, la Constitution a été
amendée au profit du président Hraoui et les opposants
étaient au nombre de 11 alors que maintenant le nombre est
monté à 29. Cela reflète le climat d'un plus
grand respect de la Constitution et des principes légaux. Les
29 resteront certainement vigilants pour s'opposer à toute
atteinte à la constitution et aux principes du Droit.
Me Mikhael el Daher
Ancien Ministre de l'Education Nationale, de la Jeunesse et des
Sports.
Ancien Président
de la Commission du Règlement Intérieur au Parlement.
Ancien Président de la Commission des Finances et du Budget
au Parlement.
Président de la Commission de l'Administration et de la Justice
au Parlement depuis 2000.
* Vos commentaires
seraient grandement appréciés.
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