La loi électorale est plus importante que le déroulement des élections
Entretien
conduit par Marie-Claude Saadé-Hélou
(9/11/2004)
La rationalisation des
Finances publiques serait-elle une tâche accessible
dans l’état actuel des choses ?
L’armée libanaise
serait-elle capable de prendre en charge la sécurité
sur l’ensemble du territoire libanais en cas de
retrait de l’armée syrienne ?
Peut-on dans les circonstances
actuelles prétendre élaborer une loi électorale
conforme aux aspirations des Libanais ?
Les incitations de l’Ambassadeur
des EU en direction de la transparence des élections
et de leur conformité aux normes internationales
seraient-elles réalistes ?
La survie politique du
régime pourrait-elle être remise en cause
?
1- La rationalisation
des Finances publiques serait-elle une tâche accessible en
l’état actuel des choses ?
Le
pays est au bord du gouffre sur le plan économique et social.
Le Ministre Siniora s'était proposé de rationaliser
les finances publiques à travers un plan global de réformes.
Plutôt que l’alourdissement des charges fiscales, dans
le collimateur de son projet de Budget pour 2005, les dépenses
publiques ou plutôt le gaspillage public. C’est donc
bien à cette graisse asphyxiante de l’Etat que M. Siniora
voulait s’attaquer.
Comment
réagissez-vous à cette initiative? Est-il possible
aujourd’hui de mener à bien pareille entreprise?
Nadim
Salem :
Avant de parler de rationaliser les Finances publiques,
il faudrait rationaliser la politique. Un pays ne peut survivre sans confiance. La confiance
du citoyen en ses responsables est une chose importante et primordiale.
Une fois la confiance établie, tout responsable
de l’exécutif doit assumer et commencer par mettre les bases
d’une politique stable, d’une politique qui incite à l’investissement
et naturellement, ceci implique des lois qui ne soient pas changeables
tous les mois, des lois stables, bien étudiées, bien pensées
pour pouvoir réellement inspirer confiance à long terme. Il
faut aussi une Justice qui soit équitable.
La situation financière du Liban n’est pas désespérée.
Avec un Etat fort, un Président de la République qui
inspire confiance, un Gouvernement à son image, un Parlement qui assume
ses responsabilités, je pense qu'à ce moment là on peut
commencer à planifier, non seulement le redressement de la situation
financière du pays, mais aussi tous les autres domaines: la Reconstruction,
l’Education, l’Environnement et faciliter les investissements
en établissant les bases sur lesquelles repose l’évolution
d’un pays.
Ce n’est donc pas simplement l’amélioration
de la situation financière du pays à laquelle il faut penser. C’est
une planification globale de toutes les infrastructures du pays.
2-
L’armée libanaise serait-elle
capable de prendre en charge la sécurité sur l’ensemble
du territoire libanais en cas de retrait de l’armée
syrienne ?
Issa
Goraieb, dans un éditorial du 18.9.04, écrit
ce qui suit:
« La Syrie, en effet, reste en mesure de
faire voler en éclats, même à
distance, cette fameuse stabilité dont elle
revendique la paternité exclusive: ce serait,
dans sa forme la plus extrême, le redoutable
"c’est nous ou le chaos". Et malgré
ses effectifs d’une ampleur sans précédent,
malgré le considérable budget qui lui
est alloué, malgré tous les slogans
lancés à sa gloire, ce n’est pas
l’armée régulière libanaise
qui serait à même de gérer ce
genre de chaos »
Un
dignitaire religieux cité par Emile Khoury
du Nahar (OLJ 16.9.04) ne semble pas être du
même avis: « Le Liban ne manque pas,
ne manque plus, des moyens d’assurer l’ordre
sur l’ensemble de son territoire par le truchement
de ses forces propres. Tout au contraire, et sans
fausse honte, ces cadres ne cessent d’affirmer
qu’en cas de départ des Syriens, la paix
civile s’effondrerait et la sécurité
serait balayée. Ainsi, 25 ans de tutelle ne
leur suffisent pas. Alors même que, sans crainte
de se contredire, ils se félicitent du haut
niveau atteint par notre armée nationale
».
Enfin,
une source du Pentagone a rejeté l’argumentation
développée par le gouvernement libanais
pour justifier la présence syrienne, affirmant
que l’armée est parfaitement capable d’assurer
la sécurité sur l’ensemble du pays.
Dans
l’hypothèse d’un retrait de l’armée
syrienne, l’armée libanaise serait-elle,
selon vous, capable de prendre en charge la sécurité
sur l’ensemble du territoire libanais ?
Nadim
Salem :
Je suis convaincu que
l’armée libanaise est complètement capable
de prendre en charge la sécurité sur le territoire
à condition que la Syrie ne se mêle pas de fomenter
des troubles dans les différents foyers (camps palestiniens,
formations confessionnelles et sectaires qu’ils
manipulent). Je pense que l’armée libanaise
est tout à fait à même de prendre en charge la sécurité
et ce serait catastrophique si elle ne le pouvait pas
après tout ce qui a été dépensé
sur elle. Le Budget du Ministère de la Défense
représente 37% du Budget de l’Etat. Avec ces montants
là, on doit pouvoir avoir une armée qui soit à
même de prendre en charge la sécurité.
J’ai suivi la
politique libanaise depuis assez longtemps. Je me rappelle
que l’armée libanaise depuis l’Indépendance
et jusqu’à 1975 comptait 15.000 à 20. 000 soldats.
Elle a été présente et a assumé ses responsabilités. Aujourd’hui nous avons 80.000 soldats sur lesquels
beaucoup d’argent a été dépensé,
donc pas d’excuses ! Je prône également le fait
que l’armée se doit d’assurer la
sécurité sur tout le territoire, y compris au
Sud Liban, car j’estime, contrairement à tout
ce qui se dit, que l’armée est faite pour
défendre les frontières de son propre pays et non les
frontières des pays voisins.
3- Peut-on
dans les circonstances actuelles prétendre élaborer
une loi électorale conforme aux aspirations des
Libanais ?
Le
chef de l’État a signifié sa position
en faveur d’une loi électorale équilibrée
et représentative.
Un
ancien bâtonnier de l’Ordre des avocats
s’exprimant dans le cadre d’un entretien
accordé à la LBCI, a estimé que
la prochaine loi électorale, « élaborée
à l’étranger », paraîtrait
à la toute dernière minute et qu’«
elle sera pire que la précédente
».
La
Rencontre démocratique de Walid Joumblat affirme
que «depuis le début des années
90, les lois électorales ont été
taillées à la mesure de situations précises,
allant à l’encontre de nombreux objectifs
fixés par Taëf. Elles ont contribué
à approfondir les divisions communautaires
et confessionnelles, à porter un coup au principe
de la représentation parlementaire authentique,
à neutraliser la valeur de la voix de l’électeur,
et sont devenues un instrument pour écarter
et marginaliser certaines parties ». Tout
en soulignant la nécessité de ramener
la majorité électorale à 18 ans,
«la Rencontre démocratique met en
garde contre toute loi prévoyant un découpage
électoral qui considère le Liban comme
une circonscription unique. Toute loi électorale
qui ne prendrait pas en considération la composition
et la diversité de la société
libanaise ainsi que les principes qui assurent une
représentation authentique de la population
serait en réalité un projet destiné
à imposer une hégémonie quantitative
et à porter un coup au principe de la participation
garantie par la Constitution».
En
conséquence, la Rencontre démocratique
appelle à « un vaste dialogue autour
d’une loi électorale qui prévoit
un découpage électoral fondé
sur la petite circonscription ».
Peut-on
dans les circonstances actuelles prétendre
élaborer une loi électorale conforme
aux aspirations des Libanais ?
Nadim
Salem :
On le peut naturellement
si cela revient aux Libanais d’élaborer une loi
électorale et non à ceux de la majorité des responsables actuels qui désireraient faire une
loi à leur mesure.
Personnellement, je
suis pour les petites circonscriptions, car elles reflètent
réellement l’opinion du citoyen et comme
je l’ai dit précédemment, le citoyen peut alors
suivre son représentant et en fin de compte lui
donner sa confiance s’il a été bien représenté
ou la lui retirer, le cas échéant.
Au cas où on voudrait
faire une circonscription unique ou des élections au
niveau du Mohafazat, je suis alors pour des élections
à la proportionnelle. A ce moment là, toutes les factions
seront représentées selon le pourcentage de voix
reçu. Mais ma préférence va aux petites circonscriptions
jusqu’au jour où on pourra instaurer une loi électorale
au niveau des partis (avec 2 ou 3 grands partis au
maximum). Ce serait alors plus intéressant et plus fonctionnel
mais cela demande plus de temps car il faudrait une
certaine préparation et à long terme mais cela peut être
envisagé.
Je viens de parler de
la solution idéale, mais dans l’état actuel
des choses, je suis convaincu que la loi électorale
sera, sinon pire que la précédente, du
moins comme celle de l’an 2000 à causes des ingérences
syriennes dans le découpage des régions et ensuite dans
la formation des listes.
Il ne faut pas oublier
qu’en 2007, on aura des élections présidentielles
et comme les Syriens ont eu un grand problème
pour reconduire Emile Lahoud et pour avoir les 2/3 nécessaires
à l’amendement de la Constitution, je pense donc
que cette fois, ils vont essayer d’avoir une plus
grande majorité pour qu'ils n’aient pas
de problèmes à faire réélire la
personne qu’ils voudraient en 2007, et ce, si
l’hégémonie syrienne persiste. Mais naturellement, avec tout ce qui se passe au niveau de la région,
beaucoup des choses pourraient changer.
4-
Les incitations de l’Ambassadeur
des EU en direction de la transparence des élections
et de leur conformité aux normes internationales
seraient-elles réalistes ?
Lors
d’une réunion le 24 septembre 2004 avec
le Ministre de l’Intérieur M. Elias Murr,
l’Ambassadeur des EU, M. Feltman a, selon ses
propres termes, « incité le ministre
à tout faire pour que ces élections
soient transparentes, crédibles, à caractère
libanais et conformes aux normes électorales
internationales ».
Le
même jour, le Ministre Sleiman Frangieh déclarait
en substance que « les législatives
auront lieu prochainement et le gouvernement qui sera
formé persistera jusqu’à ces élections
».
Dans
la conjoncture actuelle, la proposition de l’Ambassadeur
Feltman vous semble-t-elle réaliste et accessible?
Si l’idée de conformité aux normes
internationales était retenue quel en serait
le mécanisme d’application et selon quel
calendrier ?
Nadim
Salem :
Il est normal que l’Ambassadeur
des EU parle de transparence des élections vu
qu’il est originaire d’un pays démocratique
par excellence, qui respecte les normes internationales
dans tout ce qui est élection. Est ce que cette
transparence est réalisable ? Là est la vraie
question.
Il faudrait faire la
distinction entre la loi électorale et le déroulement
des élections. A mon sens, la loi électorale
est beaucoup plus importante que le déroulement des
élections vu qu’on peut faire une loi avec
des découpages sur mesure qui servent les intérêts
des décideurs comme on l’a déjà
vu dans les trois lois qui ont passé en 1992,
1996, et 2000. Quant au déroulement des élections, elles peuvent se passer normalement dans presque
toutes les circonscriptions électorales à
cause des alliances arrangées.
Ce qui m’inquiète
le plus, c’est donc la loi électorale plutôt
que le déroulement des élections. Je pense
qu’avec Sleiman Frangieh, le déroulement
se passera d’une façon acceptable. Par contre,
concernant la loi électorale, j’ai beaucoup
de points d’interrogations là-dessus.
5-
La survie politique du régime
pourrait-elle être remise en cause ?
L’OLJ
dans son édition du 2 octobre 2004, citant
sa correspondante aux NU, rapporte ce qui suit :
« Concernant les élections présidentielles
au Liban et la prorogation du mandat du Président
Lahoud, le Secrétaire Général
a exprimé clairement son opinion lors de
la conférence de l’Union africaine
d’Addis-Abeba en juillet dernier. Il s’oppose
à l’extension des mandats des leaders
et des gouvernements au-delà des limites
de leur mandat ».
De
plus, nous savons tous que Walid Joumblat a appelé
le Président de la République à
démissionner et à l’organisation
de nouvelles élections conformes à
la légalité.
Pourtant
les EU n’ont pas l’intention de rompre
avec le pouvoir libanais en place ni lui retirer
leur reconnaissance suite à la prorogation.
Ils considèrent au contraire le problème
de la prorogation dépassé et entendent
dialoguer avec les autorités libanaises au
plus haut niveau.
Entre
l’opposition du Secrétaire Général
de l’ONU aux extensions de mandats, les appels
à la démission du Président
de la République lancés par Walid
Joumblat, le rejet de l’amendement par le
Rassemblement de Kornet Chehwan et le dépassement
par les EU de l’épisode de la prorogation,
sans compter les autres paramètres, s’achemine-t-on
vers le naufrage ou la survie politique du régime
?
Nadim
Salem : On
ne peut nier que l’amendement de la Constitution
et par la suite, le renouvellement du mandat Lahoud
ont été exécutés selon les normes requises. L’illégalité réside dans les pressions
exercées par les Syriens sur les députés: il était clair qu’au moins 50%
des 96 députés qui ont voté l’amendement
et par la suite le renouvellement du mandat Lahoud,
étaient contre (Rafic Hariri et son groupe,
Soleiman Frangieh et son groupe pour ne citer que
ceux-là).
C’est
la raison pour laquelle, nous en tant qu’opposants
nous demandons au Président de la République
de démissionner pour que nous ayons une élection
présidentielle conforme à la volonté des Libanais,
de tous les Libanais, toute tendances confondues. Il
est important de prendre un nouveau départ
et d’oublier toutes les promesses non tenues
par le régime Lahoud (le discours d’investiture
et toutes les déclarations journalières
du Président) et de se concentrer sur la prochaine
échéance des élections législatives
qui, si elle se déroule selon une loi électorale
acceptable, donnera aux Libanais la latitude de choisir
librement leurs représentants. Suite aux élections, un Gouvernement d’Union nationale doit être
formé qui pourra à son tour appliquer strictement
l’accord de Taef. Ce n’est qu’à
partir de là qu’on pourra assister à la résurrection
du Liban.
M.
Nadim Salem Ancien
Ministre de l'Industrie et de l'Environnement. Ancien Ministre d'Etat. Ancien
Député.
* Vos commentaires
seraient grandement appréciés.
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