Le
problème de l’Opposition doit être posé
en fonction de l’activité qu’elle déploie
en ce moment, mais surtout des objectifs qui doivent être
les siens. L’Opposition doit commencer d’abord par se
poser, se poser face au contexte politique libanais, aux pouvoirs
publics et à ce qu’on appelle «l’autre
bord», c’est-à-dire les partis favorables au
pouvoir actuel.
La
première constatation que j’aimerais faire est que
l’Opposition a manifesté, ces derniers temps, une cohésion
suffisante. Peut-être devrait-elle s’engager encore
plus loin sur cette voie. Mais, ce que l’on pouvait redouter,
c’est-à-dire un effritement ou une dispersion ou des
antagonismes qui auraient déchiré l’Opposition,
ne se sont pas produits.
Cette
Opposition est une Opposition plurale et il ne peut pas en être
autrement au Liban en raison de la multiplicité des partis
et aussi en raison de la multiplicité des pôles idéologiques,
des sensibilités politiques, des traditions, des liens familiaux.
Donc, rêver d’un parti unique est d’abord impossible
et ensuite pas souhaitable. En revanche, ce qui est indispensable,
ce qui s’impose à tout prix, c’est que l’Opposition
manifeste suffisamment de cohérence et de convergence et
je crois qu’on est sur la bonne voie. Et ensuite, une fois
ceci assuré, il s’agit d’établir un programme
à partir d’objectifs communs et ce programme doit englober
le plan institutionnel, le redressement de l’Etat, le changement
des moeurs politiques, l’avenir en somme du pays qui est à
reconstruire intellectuellement, spirituellement, moralement et
institutionnellement. Faute d’un programme commun, l’Opposition
est vouée, par la force des choses, à s’essouffler.
Je ne pense pas que tel sera le cas.
Maintenant,
l’Opposition a à affronter une rude partie. Il y a
d’abord le pouvoir coriace et qui s’agrippe d’autant
plus qu’il se sent en perte de vitesse. Il est coincé,
le dos au mur et il manifeste une pugnacité qui relève
de la volonté de se maintenir à tout prix. Et il est
possible, pour ne pas dire probable, que le pouvoir pourrait être
tenté de franchir le Rubicon et de recourir à des
méthodes autoritaires de type dictatorial ou para dictatorial.
C’est pourquoi l’Opposition doit rester vigilante et
ferme. Non seulement elle ne doit pas désarmer, non seulement
elle ne doit pas réduire la pression, mais il faut encore
qu’elle la renforce en utilisant tous les moyens légaux
qui peuvent être utilisés sur le plan local et en mettant
à contribution aussi l’opinion mondiale à travers
la presse internationale, à travers les gouvernements étrangers,
les instances internationales, ce qui est entrain d’être
fait.
Ensuite,
la tâche de l’Opposition est d’autant plus délicate
qu’elle a à faire face, il faut bien le dire, à
un parti de type totalitaire et théocratique. Il s’agit
du Hezbollah, bien entendu, qui lui refuse, sinon dans l’immédiat,
du moins à terme, toute conception pluraliste du Liban. Et
c’est un parti qui aspire manifestement au pouvoir et à
un pouvoir de type monopolistique. Il est mû par un rêve
mystico politique qui se traduit par des manifestations de temps
à autre de masse mais qui est révélateur, en
même temps, d’une volonté de puissance et d’une
conception des institutions politiques qui ne laisse pas de place
aux autres partis, sinon en les satellisant.
Il
faut donc faire attention à ce phénomène, à
ce risque de dérapage totalitaire et théocratique
d’autant plus que des facteurs militent en faveur actuellement
des thèses du Hezbollah. Ils peuvent se prévaloir
d’appuis internationaux et de fortes positions à l’intérieur
du pays. Sur le plan international, bien entendu, il s’agit
de l’appui de l’Iran qui ne lui a jamais été
marchandée et il s’agit également de l’appui
de la Syrie. Ce sont là deux avantages dont il s’est
prévalu jusqu’à présent et dont il tentera
de continuer à se prévaloir aussi longtemps que possible.
Mais il a aussi pour lui des éléments d’ordre
interne qui militent en sa faveur, en particulier le poids démographique
de la communauté chiite et, peut-être plus que cela,
l’encadrement idéologique qu’il est parvenu à
établir sur une grande partie de cette communauté,
de sorte que son projet n’est pas seulement un projet de caractère
institutionnel, mais un projet social, culturel qui englobe tout
le champ de l’activité publique et une très
grande partie également du domaine de la vie privée.
Donc
le problème des relations avec le Hezbollah se pose déjà
et continuera à se poser. Il ne faut pas l’esquiver,
il ne faut pas l’aborder dans un esprit nécessairement
combatif ou polémique. Mais, il faut en mesurer l’importance,
il faut prendre acte de ce qu’il représente sur le
terrain politique, sur le terrain idéologique et agir en
tenant compte de cet élément de la vie politique libanaise
qui est devenu incontournable. Je pense qu’il appartient à
l’Opposition d’abord d’être parfaitement
consciente de ces problèmes et surtout de la gravité
de ces problèmes qui vont au-delà des antagonismes
politiques traditionnels au Liban. Il ne s’agit plus de la
volonté d’évincer l’autre pour prendre
sa place, pour occuper le pouvoir. Il ne s’agit plus simplement
de cette conquête, normale finalement dans tous les pays du
monde, de cette lutte pour le pouvoir. Il s’agit ici de la
conception même qui pourrait être celle du Liban futur,
c’est-à-dire de son encadrement idéologique,
institutionnel, social et encore une fois culturel.
La
tâche est donc lourde et délicate. Mais il faut évidemment
d’abord commencer par le plus urgent, c’est-à-dire
obtenir la restitution par le Liban d’une décision
véritablement autonome, ce qui suppose la fin de la tutelle
qui a pesé sur lui pendant de si longues années. Cela
dit, dans la perspective présente, il me semble que l’on
est sur le bonne voie et qu’on peut espérer, peut-être
pas dans l’immédiat le plus proche, mais relativement
à court terme, un déblocage de la crise très
grave, même si elle n’a pas encore pris un caractère
dramatique, à laquelle le Liban actuellement fait face.
- Mais
qu’en est-il de la question du désarmement du Hezbollah
?
J’ai
déjà dit que le problème des relations avec
le Hezbollah est un problème global, total qui va au-delà
de la simple question du désarmement. Il s’agit de
savoir très bien quelles sont les ambitions du Hezbollah
? Jusqu’où veut-il arriver ? Rêve-t-il d’une
république théocratique ? Cherche-t-il à imposer
un pouvoir de type totalitaire comme en Iran ? Alors, il s’agit
d’avoir, présent à l’esprit, l’ensemble
du problème et donc l’ensemble du projet du Hezbollah.
Le
règlement de la question du désarmement est une partie,
un élément de cette question globale qu’il ne
faut pas isoler de l’ensemble du problème. Le Hezbollah
n’est pas un parti de type traditionnel comme le Bloc National
et les Kataeb ou même Amal. Le Hezbollah est une formation
de caractère sui generis, spécifique parce que justement
l’idéologie qui le meut est une idéologie de
type exclusiviste et qui possède une dynamique interne, profonde
qui détermine toute sa stratégie, même si le
Hezbollah est conscient, même si ses chefs sont conscients
qu’il leur faut travailler étape par étape,
progressivement, graduellement. Mais il reste qu’au bout du
parcours, ce qu’ils envisagent est évidemment incompatible
avec le pluralisme libanais. C’est donc l’ensemble du
problème des relations avec le Hezbollah qui doit être
posé et non pas seulement la seule question du désarmement
militaire de cette formation.
|