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LE STATUT DE L'OPPOSITION

Quelle Opposition avons-nous ?
Comment devrait-elle évoluer ?

M. Jean Salem
Professeur de Droit à l'USJ

L’Opposition a manifesté ces derniers temps une cohésion suffisante. Peut-être devrait-elle s’engager encore plus loin sur cette voie. Ensuite, une fois ceci assuré, il s’agit d’établir un programme à partir d’objectifs communs. L'Opposition a à affronter une rude partie: le pouvoir coriace qui s'agrippe et un parti de type totalitaire et théocratique

Le problème de l’Opposition doit être posé en fonction de l’activité qu’elle déploie en ce moment, mais surtout des objectifs qui doivent être les siens. L’Opposition doit commencer d’abord par se poser, se poser face au contexte politique libanais, aux pouvoirs publics et à ce qu’on appelle «l’autre bord», c’est-à-dire les partis favorables au pouvoir actuel.

La première constatation que j’aimerais faire est que l’Opposition a manifesté, ces derniers temps, une cohésion suffisante. Peut-être devrait-elle s’engager encore plus loin sur cette voie. Mais, ce que l’on pouvait redouter, c’est-à-dire un effritement ou une dispersion ou des antagonismes qui auraient déchiré l’Opposition, ne se sont pas produits.

Cette Opposition est une Opposition plurale et il ne peut pas en être autrement au Liban en raison de la multiplicité des partis et aussi en raison de la multiplicité des pôles idéologiques, des sensibilités politiques, des traditions, des liens familiaux. Donc, rêver d’un parti unique est d’abord impossible et ensuite pas souhaitable. En revanche, ce qui est indispensable, ce qui s’impose à tout prix, c’est que l’Opposition manifeste suffisamment de cohérence et de convergence et je crois qu’on est sur la bonne voie. Et ensuite, une fois ceci assuré, il s’agit d’établir un programme à partir d’objectifs communs et ce programme doit englober le plan institutionnel, le redressement de l’Etat, le changement des moeurs politiques, l’avenir en somme du pays qui est à reconstruire intellectuellement, spirituellement, moralement et institutionnellement. Faute d’un programme commun, l’Opposition est vouée, par la force des choses, à s’essouffler. Je ne pense pas que tel sera le cas.

Maintenant, l’Opposition a à affronter une rude partie. Il y a d’abord le pouvoir coriace et qui s’agrippe d’autant plus qu’il se sent en perte de vitesse. Il est coincé, le dos au mur et il manifeste une pugnacité qui relève de la volonté de se maintenir à tout prix. Et il est possible, pour ne pas dire probable, que le pouvoir pourrait être tenté de franchir le Rubicon et de recourir à des méthodes autoritaires de type dictatorial ou para dictatorial. C’est pourquoi l’Opposition doit rester vigilante et ferme. Non seulement elle ne doit pas désarmer, non seulement elle ne doit pas réduire la pression, mais il faut encore qu’elle la renforce en utilisant tous les moyens légaux qui peuvent être utilisés sur le plan local et en mettant à contribution aussi l’opinion mondiale à travers la presse internationale, à travers les gouvernements étrangers, les instances internationales, ce qui est entrain d’être fait.

Ensuite, la tâche de l’Opposition est d’autant plus délicate qu’elle a à faire face, il faut bien le dire, à un parti de type totalitaire et théocratique. Il s’agit du Hezbollah, bien entendu, qui lui refuse, sinon dans l’immédiat, du moins à terme, toute conception pluraliste du Liban. Et c’est un parti qui aspire manifestement au pouvoir et à un pouvoir de type monopolistique. Il est mû par un rêve mystico politique qui se traduit par des manifestations de temps à autre de masse mais qui est révélateur, en même temps, d’une volonté de puissance et d’une conception des institutions politiques qui ne laisse pas de place aux autres partis, sinon en les satellisant.

Il faut donc faire attention à ce phénomène, à ce risque de dérapage totalitaire et théocratique d’autant plus que des facteurs militent en faveur actuellement des thèses du Hezbollah. Ils peuvent se prévaloir d’appuis internationaux et de fortes positions à l’intérieur du pays. Sur le plan international, bien entendu, il s’agit de l’appui de l’Iran qui ne lui a jamais été marchandée et il s’agit également de l’appui de la Syrie. Ce sont là deux avantages dont il s’est prévalu jusqu’à présent et dont il tentera de continuer à se prévaloir aussi longtemps que possible. Mais il a aussi pour lui des éléments d’ordre interne qui militent en sa faveur, en particulier le poids démographique de la communauté chiite et, peut-être plus que cela, l’encadrement idéologique qu’il est parvenu à établir sur une grande partie de cette communauté, de sorte que son projet n’est pas seulement un projet de caractère institutionnel, mais un projet social, culturel qui englobe tout le champ de l’activité publique et une très grande partie également du domaine de la vie privée.

Donc le problème des relations avec le Hezbollah se pose déjà et continuera à se poser. Il ne faut pas l’esquiver, il ne faut pas l’aborder dans un esprit nécessairement combatif ou polémique. Mais, il faut en mesurer l’importance, il faut prendre acte de ce qu’il représente sur le terrain politique, sur le terrain idéologique et agir en tenant compte de cet élément de la vie politique libanaise qui est devenu incontournable. Je pense qu’il appartient à l’Opposition d’abord d’être parfaitement consciente de ces problèmes et surtout de la gravité de ces problèmes qui vont au-delà des antagonismes politiques traditionnels au Liban. Il ne s’agit plus de la volonté d’évincer l’autre pour prendre sa place, pour occuper le pouvoir. Il ne s’agit plus simplement de cette conquête, normale finalement dans tous les pays du monde, de cette lutte pour le pouvoir. Il s’agit ici de la conception même qui pourrait être celle du Liban futur, c’est-à-dire de son encadrement idéologique, institutionnel, social et encore une fois culturel.

La tâche est donc lourde et délicate. Mais il faut évidemment d’abord commencer par le plus urgent, c’est-à-dire obtenir la restitution par le Liban d’une décision véritablement autonome, ce qui suppose la fin de la tutelle qui a pesé sur lui pendant de si longues années. Cela dit, dans la perspective présente, il me semble que l’on est sur le bonne voie et qu’on peut espérer, peut-être pas dans l’immédiat le plus proche, mais relativement à court terme, un déblocage de la crise très grave, même si elle n’a pas encore pris un caractère dramatique, à laquelle le Liban actuellement fait face.

  • Mais qu’en est-il de la question du désarmement du Hezbollah ?

J’ai déjà dit que le problème des relations avec le Hezbollah est un problème global, total qui va au-delà de la simple question du désarmement. Il s’agit de savoir très bien quelles sont les ambitions du Hezbollah ? Jusqu’où veut-il arriver ? Rêve-t-il d’une république théocratique ? Cherche-t-il à imposer un pouvoir de type totalitaire comme en Iran ? Alors, il s’agit d’avoir, présent à l’esprit, l’ensemble du problème et donc l’ensemble du projet du Hezbollah.

Le règlement de la question du désarmement est une partie, un élément de cette question globale qu’il ne faut pas isoler de l’ensemble du problème. Le Hezbollah n’est pas un parti de type traditionnel comme le Bloc National et les Kataeb ou même Amal. Le Hezbollah est une formation de caractère sui generis, spécifique parce que justement l’idéologie qui le meut est une idéologie de type exclusiviste et qui possède une dynamique interne, profonde qui détermine toute sa stratégie, même si le Hezbollah est conscient, même si ses chefs sont conscients qu’il leur faut travailler étape par étape, progressivement, graduellement. Mais il reste qu’au bout du parcours, ce qu’ils envisagent est évidemment incompatible avec le pluralisme libanais. C’est donc l’ensemble du problème des relations avec le Hezbollah qui doit être posé et non pas seulement la seule question du désarmement militaire de cette formation.

Le 12.3.05
   

 

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