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Cheikh
Pierre Gemayel
Pour
éviter des résultats faussés:
Un retrait de l'armée syrienne est nécessaire
avant les élections
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Entretien
conduit par Marie-Claude Saadé-Hélou
(19/10/2004)
La rationalisation des
Finances publiques serait-elle une tâche accessible
dans l’état actuel des choses ?
L’armée libanaise
serait-elle capable de prendre en charge la sécurité
sur l’ensemble du territoire libanais en cas de
retrait de l’armée syrienne ?
Peut-on dans les circonstances
actuelles prétendre élaborer une loi électorale
conforme aux aspirations des libanais ?
Les incitations de l’Ambassadeur
des EU en direction de la transparence des élections
et de leur conformité aux normes internationales
seraient-elles réalistes ?
La survie politique du
régime pourrait-elle être remise en cause
?
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1- La rationalisation
des Finances publiques serait-elle une tâche accessible en
l’état actuel des choses ?
Le
pays est au bord du gouffre sur le plan économique et social.
Le Ministre Siniora se propose aujourd’hui de rationaliser
les finances publiques à travers un plan global de réformes.
Plutôt que l’alourdissement des charges fiscales, dans
le collimateur de son projet de Budget pour 2005, les dépenses
publiques ou plutôt le gaspillage public. C’est donc
bien à cette graisse asphyxiante de l’Etat que M. Siniora
veut s’attaquer.
Comment
réagissez-vous à cette initiative? Est-il possible
aujourd’hui de mener à bien pareille entreprise?
Pierre
Gemayel :
Evidemment
lorsqu'on doit discuter de la politique économique du pays,
on ne peut discuter économie sans discuter politique. Les
institutions de l'Etat qu'elles soient juridiques, administratives
ou même économiques sont sous mainmise politique totale
et aucun changement ou redressement économique n'est possible
sans la mise en place d'un système politique adéquat.
A mon avis, une politique économique élaborée
ne suffit pas. Plusieurs choses
sont nécessaires:
Il convient, tout d'abord, de réformer
le système judiciaire qui doit contrôler l'administration
et devenir un recours efficace capable de régler toute fuite
et indépendant des politiciens ayant des intérêts
dans les institutions ce qui étouffe tout travail correct
de ces institutions.
Aussi, nous avons besoin de stabilité
politique, de protéger les lois qui régissent un bon
fonctionnement du système et d'élections libres.
Il faut également essayer
de faire baisser les taxes car toute hausse directe ou indirecte
mènerait à une baisse de rendement de l'Etat car les
gens s'appauvrissent. Or en appauvrissant les gens, l'Etat s'appauvrit
aussi, alors qu'en essayant d'aider les gens à devenir compétitifs
et à s'enrichir, l'Etat trouvera des bénéfices.
C'est une façon de voir les choses.
Aujourd'hui, nous avons 38 milliards
de dettes et un Paris II vis-à-vis duquel l'Etat n'a pas
réussi à tenir ses engagements. L'Etat est dans une
mauvaise position économique et politique et tout changement
doit être global. L'économique et le politique vont
de pair.
M. Siniora ne peut réformer
l'économie à lui seul (augmenter les recettes ou les
baisser etc.). Ce n'est pas une question de chiffres. Il y a la
confiance, la stabilité, la planification sur les 5 années
à venir. Après un laisser-faire de dix ans, il est
impossible aujourd'hui de trouver des solutions magiques. Il faut
essayer de voir comment, par exemple, l'Allemagne et le Japon ont
fait au lendemain de la guerre. Le Liban peut devenir un second
Dubaï si nous visons le tourisme. Nous sommes un pays de services.
Cela peut devenir notre point fort.
Ni le gouvernement Hoss n'a pu faire
quelque chose, ni M. Siniora et ni le pouvoir actuel ne peuvent
faire un redressement économique et je vous signale que depuis
3 semaines jusqu'à aujourd'hui, il y a eu une fuite d'1 milliard
600 millions de dollars de capitaux bruts!
2-
L’armée libanaise serait-elle
capable de prendre en charge la sécurité sur l’ensemble
du territoire libanais en cas de retrait de l’armée
syrienne ?
Issa
Goraieb, dans un éditorial du 18.9.04, écrit ce qui
suit:
« La Syrie, en effet, reste en mesure de faire voler en
éclats, même à distance, cette fameuse stabilité
dont elle revendique la paternité exclusive: ce serait, dans
sa forme la plus extrême, le redoutable "c’est
nous ou le chaos". Et malgré ses effectifs d’une
ampleur sans précédent, malgré le considérable
budget qui lui est alloué, malgré tous les slogans
lancés à sa gloire, ce n’est pas l’armée
régulière libanaise qui serait à même
de gérer ce genre de chaos »
Un
dignitaire religieux cité par Emile Khoury du Nahar (OLJ
16.9.04) ne semble pas être du même avis: « Le
Liban ne manque pas, ne manque plus, des moyens d’assurer
l’ordre sur l’ensemble de son territoire par le truchement
de ses forces propres. Tout au contraire, et sans fausse honte,
ces cadres ne cessent d’affirmer qu’en cas de départ
des Syriens, la paix civile s’effondrerait et la sécurité
serait balayée. Ainsi, 25 ans de tutelle ne leur suffisent
pas. Alors même que, sans crainte de se contredire, ils se
félicitent du haut niveau atteint par notre armée
nationale ».
Enfin,
une source du Pentagone a rejeté l’argumentation développée
par le gouvernement libanais pour justifier la présence syrienne,
affirmant que l’armée est parfaitement capable d’assurer
la sécurité sur l’ensemble du pays.
Dans
l’hypothèse d’un retrait de l’armée
syrienne, l’armée libanaise serait-elle, selon vous,
capable de prendre en charge la sécurité sur l’ensemble
du territoire libanais ?
Pierre
Gemayel :
Il faut savoir que pendant
dix ans, l'Etat n'a pas construit une armée mais des Services
de renseignement. Evidemment, les Syriens peuvent actuellement, s'ils
le veulent, créer des problèmes militaires ou une instabilité
militaire. Ils le peuvent car ils tiennent le pays et l'armée
est à leur merci.
Il n'y a qu'à
voir les « carrés protégés ».
Ces « carrés » sont des zones interdites
à l'armée et à la police et ces zones là
protègent des groupes déterminés qu'ils soient
fanatiques ou militaires comme le Hezbollah (Dahiyé, Beyrouth).
Nous ne savons pas ce qui se passe dans ces zones. Dans le Akkar ou
à Denniyé, il y a un an ou deux, il y avait une milice
protégée et grâce à cette zone protégée
elle pouvait faire tout ce qu'elle voulait.
Dans l'armée,
nous avons des cadres efficaces et un bon armement. Il faut la laisser
faire mais à condition qu'il y ait une décision politique
de protéger les gens. Oui, nous avons une armée et nous
pouvons compter sur elle. Ce qui nous manque, c'est une volonté.
Mon père, le Président Amine Gemayel, avait militarisé
l'armée en 1 an. Donc s'il y a une décision politique
de laisser l'armée faire son travail, l'armée peut régler
tout problème perturbateur sur le territoire libanais. L'armée
syrienne peut faire du grabuge mais si l'armée fait son travail,
il n'y a pas de problème.
En 1990, lorsque l'armée
avait démantelé les milices, il n'y a pas eu de grabuge.
Donc l'armée n'est neutralisée que par une décision
en haut lieu de l'Etat. Or aujourd'hui, ce qui peut neutraliser l'armée,
c'est un pouvoir politique soumis à la décision syrienne.
Les Syriens ont tous les moyens de créer des problèmes.
3- Peut-on
dans les circonstances actuelles prétendre élaborer
une loi électorale conforme aux aspirations des Libanais ?
Le
chef de l’État a signifié sa position en faveur
d’une loi électorale équilibrée et représentative.
Un
ancien bâtonnier de l’Ordre des avocats s’exprimant
dans le cadre d’un entretien accordé à la LBCI,
a estimé que la prochaine loi électorale, « élaborée
à l’étranger », paraîtrait à
la toute dernière minute et qu’« elle sera
pire que la précédente ».
La
Rencontre démocratique de Walid Joumblat affirme que «depuis
le début des années 90, les lois électorales
ont été taillées à la mesure de situations
précises, allant à l’encontre de nombreux objectifs
fixés par Taëf. Elles ont contribué à approfondir
les divisions communautaires et confessionnelles, à porter
un coup au principe de la représentation parlementaire authentique,
à neutraliser la valeur de la voix de l’électeur,
et sont devenues un instrument pour écarter et marginaliser
certaines parties ». Tout
en soulignant la nécessité de ramener la majorité
électorale à 18 ans, «la Rencontre démocratique
met en garde contre toute loi prévoyant un découpage
électoral qui considère le Liban comme une circonscription
unique. Toute loi électorale qui ne prendrait pas en considération
la composition et la diversité de la société
libanaise ainsi que les principes qui assurent une représentation
authentique de la population serait en réalité un projet
destiné à imposer une hégémonie quantitative
et à porter un coup au principe de la participation garantie
par la Constitution».
En
conséquence, la Rencontre démocratique appelle à
« un vaste dialogue autour d’une loi électorale
qui prévoit un découpage électoral fondé
sur la petite circonscription ».
Peut-on
dans les circonstances actuelles prétendre élaborer
une loi électorale conforme aux aspirations des Libanais ?
Pierre
Gemayel :
Tant que nous sommes
sous mainmise étrangère, les élections seront
falsifiées. Comment avoir une loi équilibrée
et correcte ? Tout dépend de la décision politique.
Le peuple doit pouvoir
élire un Parlement réformateur et libre. Le peuple doit
pouvoir choisir ses représentants. C'est facile. On peut découper
les circonscriptions comme dans tous les pays du monde. Tout problème
de découpage est un faux problème. Actuellement, les
détails sont mis en place pour neutraliser tout projet de loi
qui mettrait en place des élus représentatifs.
Ma réponse
est que Taef a été très clair. S'ils veulent
des élections libres, correctes et sans interférence
étrangère, il faut :
1- Que
l'armée syrienne se retire car on ne peut organiser des élections
sous tutelle étrangère;
2- Qu'il y ait des
représentants de l'ONU pour couper court à toute interférence
politique du gouvernement aux élections et nous pouvons à
ce moment là assumer des élections correctes et libres.
Priorité donc
au retrait de l'armée syrienne avant les élections sinon
les résultats seront faussés à un grand pourcentage.
Les listes par exemple ne peuvent être créées
en Békaa, au Nord ou au Sud sans interférence directe
des Syriens et de l'Etat.
4-
Les incitations de l’Ambassadeur des EU
en direction de la transparence des élections et de leur conformité
aux normes internationales seraient-elles réalistes ?
Lors
d’une réunion le 24 septembre 2004 avec le Ministre de
l’Intérieur M. Elias Murr, l’Ambassadeur des EU,
M. Feltman a, selon ses propres termes, « incité
le ministre à tout faire pour que ces élections soient
transparentes, crédibles, à caractère libanais
et conformes aux normes électorales internationales ».
Le
même jour, le Ministre Sleiman Frangieh déclarait en
substance que « les législatives auront lieu prochainement
et le gouvernement qui sera formé persistera jusqu’à
ces élections ».
Dans
la conjoncture actuelle, la proposition de l’Ambassadeur Feltman
vous semble-t-elle réaliste et accessible? Si l’idée
de conformité aux normes internationales était retenue
quel en serait le mécanisme d’application et selon quel
calendrier ?
Pierre
Gemayel
:
L'Ambassadeur des Etats-Unis
a bien choisi la personne pour poser ce problème car le Ministre
Elias Murr est lui-même coupable du transfert qui a eu lieu
au Metn. Le transfert qui a été fait par le Ministre
Murr a consisté à amener d'autres régions, des
gens qui ne sont pas votants au Metn, pour voter au Metn.
Je peux avancer le
chiffre de 4000 personnes. Par exemple, au Metn, nous avons 72.000
votants et le candidat de l'Etat commence avec un acquis de 10.000
arméniens soumis à l'autorité de l'Etat, 4.000
transférés et 8.000 à 10.000 naturalisés.
Il peut donc commencer avec 22.000 électeurs sur 72.000 « en
toute démocratie » !
C'est une façon
de truquer les élections. Le Ministre qui doit être arbitre
et protecteur des élections fausse les résultats en
faisant ces combines électorales. Et on peut voir ça
dans plusieurs régions du Mont Liban.
Celui qui arrête
l'application de Taef dans sa version électorale, c'est l'Etat
car il n'a pas intérêt à mettre le Metn en une
seule circonscription avec le Mont Liban et cela, pour empêcher
une alliance Joumblat-opposition qui prendrait le dessus sur les candidats
de l'Etat.
L'Ambassadeur des
EU sait ce que fait le Ministre Murr et le Ministre Murr sait ce qu'il
fait. La visite de l'Ambassadeur se comprend comme une façon
protocolaire de dire dans un langage diplomatique : nous ne sommes
pas d'accord avec ce que vous faites.
5- La
survie politique du régime pourrait-elle être remise
en cause ?
L’OLJ
dans son édition du 2 octobre 2004, citant sa correspondante
aux NU, rapporte ce qui suit : « Concernant les élections
présidentielles au Liban et la prorogation du mandat du Président
Lahoud, le Secrétaire Général a exprimé
clairement son opinion lors de la conférence de l’Union
africaine d’Addis-Abeba en juillet dernier. Il s’oppose
à l’extension des mandats des leaders et des gouvernements
au-delà des limites de leur mandat ».
De
plus, nous savons tous que Walid Joumblat a appelé le Président
de la République à démissionner et à l’organisation
de nouvelles élections conformes à la légalité.
Pourtant
les EU n’ont pas l’intention de rompre avec le pouvoir
libanais en place ni lui retirer leur reconnaissance suite à
la prorogation. Ils considèrent au contraire le problème
de la prorogation dépassé et entendent dialoguer avec
les autorités libanaises au plus haut niveau.
Entre
l’opposition du Secrétaire Général de l’ONU
aux extensions de mandats, les appels à la démission
du Président de la République lancés par Walid
Joumblat, le rejet de l’amendement par le Rassemblement de Kornet
Chehwan et le dépassement par les EU de l’épisode
de la prorogation, sans compter les autres paramètres, s’achemine-t-on
vers le naufrage ou la survie politique du régime ?
Pierre
Gemayel :
Ce régime
lui-même est un régime naufragé car il vit au
dépend total du régime syrien et il n'a aucune légalité
à partir du moment où il a été nommé
contrairement à la Constitution et par Damas.
Donc le Président
de la République à partir du moment où il a dépassé
ses six ans de mandat est dans l'illégalité constitutionnelle.
Les Etats-Unis sont
dans l'obligation de dépasser ce problème car il doit
y avoir un interlocuteur qui est Emile Lahoud à la tête
de cet Etat. Mais la façon dont Emile Lahoud a été
nommé (et non élu) en elle-même est un point de
non retour et c'est une personne vis-à-vis du peuple libanais
et peut-être de la Communauté internationale qui a été
nommé contrairement à la Constitution. Et on est en
droit de le dire, c'est un Président non légal. C'est
un Président de fait.
Le régime peut-il
échapper à ce qui a été fait ? Peut-il
regagner la confiance nationale et internationale ? Je doute.
Je ne crois pas que ce régime pourra survivre à l'opposition
nationale et à la résolution 1559 du Conseil de Sécurité.
Je ne crois pas qu'il pourra regagner la confiance et prendre sa vitesse
de croisière.
Le Président
Emile Lahoud n'a pas pu faire un gouvernement depuis deux mois. Il
n'a pas pu faire de réformes comme promis et n'arrive pas à
mettre sur pied une politique de redressement économique.