Alain
Rioux, Psychologue
Site Web : http://www.alainrioux.com
Introduction
Nous
savons tous que d'une personne à l'autre les façons
d'interpréter la réalité peuvent
varier. En psychiatrie le comportement d'un patient peut
être expliqué de plusieurs façons
qui dépendent de l'habileté du clinicien
à concevoir des interprétations mais aussi
de la grille de référence qu'il utilise
pour formuler ses hypothèses. Les phénomènes
mentaux étant, de par leur nature, complexes et
ne répondant actuellement à aucune loi mais
plutôt à des théories explicatives,
il est primordial pour le clinicien de pouvoir observer
le comportement du patient en se référant
à plusieurs grilles d'analyse. Les théories
psychanalytiques développées par Freud furent
parmi les premières explications plausibles et
originales des phénomènes de la pensée.
Les modèles behavioraux nous fournirent aussi d'autres
façons d'expliquer les comportements en utilisant
les concepts de "stimulus" et de "réponse".
Plus récemment dans les années 60 l'avènement
des neuroleptiques et une étude plus approfondie
du cerveau nous permirent de comprendre que toute une
série de réactions biochimiques d'une étonnante
complexité se produisaient. Quelques théories
furent établies, la plus connue concerne l'influence
d'un neurotransmetteur appelé la dopamine.
Notre
besoin comme thérapeute de pouvoir expliquer ce
qui se produit devant nous, nous amène à
adopter une grille d'analyse plus qu'une autre et à
se spécialiser dans ce domaine particulier. Chaque
être humain cherche à comprendre les faits
et le monde qui l'entoure. Il adopte alors un certain
point de vue et tend à le généraliser
à l'ensemble de sa réalité.
Dans
cet article nous vous proposons une explication des problèmes
psychiatriques à partir d'un point de vue totalement
différent mais qui nous apparaît extrêmement
instructif de par son originalité et sa façon
de prendre position par rapport à certains postulats
de la psychiatrie et de la psychothérapie conventionnelle.
Ce point de vue différent, c'est celui de la "Thérapie
par le réel" développé par le
Dr William Glasser dans les années 60.
Qui
est William Glasser ?
Le
Dr William Glasser est un psychiatre américain
de renommée internationale. Il a exercé
à Los Angeles dans plusieurs programmes de réadaptation
de jeunes délinquants et toxicomanes. Il a aussi
travaillé avec le Dr G.L. Harrington dans le traitement
des patients psychotiques hospitalisés. Ils développèrent
ensemble la "Reality Therapy" ou thérapie
par le réel. L'essentiel de leur approche est d'ailleurs
exposé dans le livre du Dr Glasser (1971) intitulé:
"La thérapie par le réel" et publié
aux éditions "EPI".
A
la fin de son internat en psychiatrie le Dr Glasser interrompit
sa formation à la psychanalyse pour bâtir
cette approche qu'il voulait davantage collée au
réel. Il s'inquiétait du fait que la durée
moyenne des cures analytiques tendait à s'allonger
démesurément et que certains patients étaient
très difficiles à analyser de la façon
classique. Il reprochait d'ailleurs à certains
thérapeutes freudiens et disciples de Lacan d'abandonner
toute ambition thérapeutique pour leurs patients
au profit d'une expérience philosophico-mystique
de l'inconscient. Ainsi il en vient à construire
une approche réactionnelle à la théorie
freudienne qui se situe aussi à la frontière
de l'antipsychiatrie en basant la philosophie de son programme
sur l'axiome: "La maladie mentale n'existe pas".
Les
bases de la théorie
Le
point de départ de la "thérapie par
le réel" réside dans la question suivante:
Qu'est-ce qui ne va pas chez ceux qui ont besoin d'un
traitement psychiatrique ? Selon le Dr Glasser, la personne
qui a besoin d'un traitement psychiatrique souffre d'abord
et avant tout d'inadaptation et cela quelle que soit la
façon dont elle exprime son problème (psychose,
troubles du comportement, dépression, etc.) Cette
inadaptation de base signifie que le patient est incapable
de satisfaire ses besoins essentiels. Plus l'individu
sera incapable de satisfaire ses besoins à un degré
élevé et plus la sévérité
des symptômes sera grande.
La
deuxième question posée par le psychiatre
américain concerne les personnes les plus adaptées.
Comment les personnes vivant dans la société
arrivent-elles à satisfaire leurs besoins ? Pour
répondre à cette question le Dr Glasser
suggère qu'à tout moment de notre vie nous
devons être lié à au moins une personne
qui peut elle-même satisfaire ses besoins de façon
adéquate. Sans cette personne clé qui nous
aide à supporter le quotidien de la vie et nous
donne le courage de continuer notre route, nous commençons
à satisfaire nos besoins de façon irréaliste.
Ceci peut entraîner l'éclosion de symptômes
anxieux et aller jusqu'au refus complet de la réalité.
Les
besoins essentiels
Quels
sont les besoins essentiels à l'être humain
? D'abord il y a les besoins d'ordre physiologiques et
de repos. Ceux-ci ne varient pas selon les cultures, il
sont inhérents à la race humaine. Ce ne
sont généralement pas à ces besoins
que s'intéresse la psychiatrie. L'essentiel de
la "thérapie par le réel" c'est
plutôt d'aider le patient psychiatrique à
satisfaire deux besoins d'ordre psychologique: le besoin
d'aimer et d'être aimé, et le besoin de sentir
que nous sommes utiles à nous-mêmes et aux
autres.
Selon
le Dr Glasser, de la naissance jusqu'au vieillissement
et à la mort, le besoin d'aimer et d'être
aimé est constant. Tout au long de notre vie notre
santé et notre bonheur dépendra de notre
capacité à satisfaire ce besoin. Il ne suffit
pas d'aimer ou d'être aimé uniquement, les
deux doivent se réaliser sinon nous vivons de l'inconfort,
de l'angoisse, de la dépression, etc.
De
la même façon se sentir utile à soi-même
et aux autres est un autre besoin essentiel. Certains
diront qu'aimer permet quelquefois d'être utile
mais l'amour ne signifie pas accepter tout de l'autre
et la façon de satisfaire ces besoins psychologiques
doit demeurer responsable et réaliste.
La
plupart des personnes ayant recours aux traitements psychiatriques
n'ont pas réussi à satisfaire ces deux besoins
psychologiques essentiels. De plus, elles n'avaient pas
dans leur entourage une personne qui s'intéressait
vraiment à elles et qui aurait pu les aider.
A
travers la "thérapie par le réel"
le thérapeute sera cette personne qui s'intéressera
vraiment au malade et l'accompagnera dans une prise de
responsabilité progressive. Le thérapeute
dans son intervention confrontera le patient à
la réalité en mentionnant que nous devons
tous satisfaire nos besoins en tenant compte de la réalité
environnante et des vrais possibilités. Il discutera
aussi la notion du bien et du mal pour permettre au patient
de tenir compte des normes sociales et de la moralité
dans l'apprentissage d'une façon plus adaptée
de satisfaire ses besoins.
Maladie
mentale ou irresponsabilité
Nous
allons maintenant détailler de quelle façon
la "thérapie par le réel" se distingue
des postulats généralement admis en psychothérapie
traditionnelle et en psychiatrie.
La
distinction la plus importante repose sans doute sur le
fait que la psychiatrie conventionnelle croit fermement
que la maladie mentale existe, que les gens qui en sont
atteints peuvent être classés de façon
significative et que l'on doit les traiter d'après
les catégories diagnostiques. Cette équation
est incompatible avec la pratique de la thérapie
par le réel. Selon le Dr Glasser "les gens
n'agissent pas de façon irresponsable parce qu'ils
sont malades; ils sont malades parce qu'ils agissent de
façon irresponsable".
Il
est important que le patient ne puisse se lier avec le
thérapeute en tant que malade mental qui ne porte
pas la responsabilité de son comportement. Situer
les causes des problèmes du patient dans la maladie
contribue à le rendre victime de son état.
Dans cette situation le patient se considère comme
le récepteur d'une aide extérieure et peu
de progrès est effectué.
Dans
la thérapie par le réel, il n'y a pas de
différence dans le traitement des différents
problèmes psychiatriques car ceux-ci ne sont que
des façons différentes d'exprimer un comportement
irresponsable. Il y a sous le titre de maladie mentale
de nombreux diagnostics tels que: schizophrénie,
névrose, dépression, troubles de la personnalité
et troubles psychosomatiques, chacun décrivant
une sorte de comportement irresponsable. Pour le Dr Glasser
ces différents termes décrivent seulement
ce que le patient a pu faire de mieux dans son effort
pour satisfaire ses besoins. Ainsi le diagnostic n'est
pas nécessaire au traitement car c'est l'irresponsabilité
qui doit être traitée.
La
vie passée du malade
La
psychiatrie traditionnelle soutient qu'une des parties
essentielles du traitement consiste à pénétrer
dans le passé du malade et à chercher les
racines psychologiques de son problème parce qu'une
fois que le malade comprend clairement ses racines, sa
compréhension peut l'aider à modifier son
attitude envers la vie. A partir de ce changement d'attitude,
il peut développer des modèles de vie plus
réalistes qui résoudront ses difficultés
psychologiques. William Glasser considère que l'étude
du passé peut être importante car elle fournit
de l'information contribuant à développer
des généralisations psychologiques. Mais
cette information a peu de rapport avec la thérapie.
L'histoire détaille simplement à l'infini
les tentatives infructueuses du patient pour satisfaire
ses besoins. Quel intérêt y-a-t-il à
savoir que vous avez peur de vous affirmer parce que vous
avez eu un père dominateur ? Le patient et le thérapeute
peuvent tous deux connaître cette circonstance et
en discuter pendant des années mais cette connaissance
n'aidera pas le patient à s'affirmer dans le présent.
Traditionnellement,
le thérapeute a toujours beaucoup compté
sur l'aptitude du patient à changer son attitude
et finalement son comportement, en prenant connaissance
de ses conflits inconscients et de son inadaptation. En
thérapie par le réel, c'est le comportement
qui importe, on ne compte pas sur la compréhension
pour changer les attitudes car la plupart du temps elles
ne changeront jamais. Le thérapeute par le réel
utilisera son lien avec le patient pour lui apprendre
de meilleurs modèles comportementaux. Son attitude
changera qu'il comprenne ou non sa nouvelle façon
d'être et sa nouvelle attitude favorisera un changement
ultérieur du comportement.
Le
transfert
En
utilisant le concept appelé transfert, le thérapeute
conventionnel revit avec le malade ses difficultés
passées et lui explique ensuite comment il est
en train de répéter le même comportement
inadapté dans la relation thérapeutique.
Grâce aux interprétations du thérapeute
le client peut pénétrer son passé.
Il pourra abandonner ses attitudes anciennes et apprendre
à améliorer ses rapports avec les autres.
Dans la thérapie par le réel le thérapeute
entre en relation avec le patient en tant que personne
et non en tant que figure de transfert. Selon le Dr Glasser,
les patients relevant de la psychiatrie ne cherchent pas
à répéter des liens manqués
présents ou passés. Ils cherchent un lien
humain authentique grâce auquel ils pourront satisfaire
leurs besoins. Le thérapeute pour favoriser l'établissement
de ce lien doit donc rejeter le concept non-thérapeutique
de transfert, se lier avec le patient en tant que personne
nouvelle et distincte et apprendre au patient, au moyen
de ce nouveau lien, à satisfaire ses besoins dans
le monde réel du présent.
L'inconscient
L'approche
analytique a toujours suggéré que les conflits
mentaux inconscients sont plus importants que les problèmes
conscients. Les faire connaître au malade à
l'aide de l'interprétation des rêves, du
transfert et d'associations libres est nécessaire
au succès de la thérapie. Toutefois l'établissement
du lien thérapeutique de la thérapie du
réel ne peut s'établir et viser la responsabilisation
du patient si on le laisse se livrer en excusant son comportement
sur la base de motivations inconscientes. Le Dr Glasser
constate que comme tout le monde les patients psychiatriques
ont sûrement des raisons inconscientes de se conduire
comme ils le font. Mais faire de la thérapie ne
signifie pas faire la recherche des causes du comportement
humain. Même si un client connaît la raison
inconsciente de chaque geste qu'il pose, il ne change
pas nécessairement son comportement parce que le
fait de connaître les causes ne le conduit pas à
la satisfaction de ses besoins. En somme, mettre l'accent
sur l'inconscient éloigne le patient de son irresponsabilité
et lui donne une autre bonne excuse pour éviter
de faire face à la réalité.
Un
comportement moral
En
considérant l'existence de la maladie mentale,
le thérapeute traditionnel évite scrupuleusement
le problème de la moralité à savoir:
le comportement du malade est-il bon ou mauvais ? Le comportement
déviant est considéré comme un sous-produit
de la maladie et le malade ne peut ainsi en être
tenu pour moralement responsable parce qu'il est considéré
comme ne pouvant rien y changer. Cependant pour le thérapeute
par le réel, mettre l'accent sur la moralité
du comportement et affronter la notion du bien et du mal,
renforce le lien. Toute la société est basée
sur des considérations d'ordre moral et si les
personnes importantes de la vie du patient, comme le thérapeute,
ne s'occupent pas de savoir si son comportement est bon
ou mauvais, la réalité ne peut lui être
inculquée.
Glasser
croit que pour faire cesser un comportement insatisfaisant,
le malade doit pouvoir satisfaire ses besoins de façon
réaliste et responsable. Pour y arriver, le patient
doit faire face au monde réel qui l'entoure et
ce monde inclut des normes de comportement. Le rôle
du thérapeute est de confronter les comportements
du patient à ces normes et lui faire juger la qualité
de ce qu'il fait. Si les patients psychiatriques ne jugent
pas leur propre comportement ils ne changeront pas.
Le
Dr Glasser est conscient des critiques et des arguments
contre l'introduction de la morale en psychothérapie.
Il ne prétend pas avoir découvert la clé
du bien universel ou être expert en matière
d'éthique, toutefois il demeure convaincu que le
thérapeute au mieux de son aptitude en tant qu'être
humain responsable, doit aider les patients à arriver
à une décision concernant la qualité
morale de leur comportement.
Le
thérapeute : un enseignant
L'enseignement
ne fait pas partie des rôles du thérapeute
conventionnel qui considère que le malade apprendra
lui-même de nouvelles façons de se conduire
lorsqu'il comprendra les origines à la fois historiques
et inconscientes de son problème. Dans la thérapie
par le réel on apprend au patient de meilleures
façons de répondre à ses besoins.
Le lien nécessaire ne sera pas maintenu si nous
n'aidons pas le patient à découvrir des
modèles de comportement plus satisfaisants. Cette
partie est le centre de l'intervention du thérapeute
par le réel. La thérapie ne s'arrête
pas avec la connaissance du problème. L'affrontement
de la réalité est une étape importante
mais le patient doit apprendre à satisfaire ses
besoins dans le monde réel et chaque occasion qui
se présente est favorable à cette éducation.
En fait, une fois que le lien est crée et la réalité
affrontée, la thérapie devient une sorte
de programme éducatif. Le patient apprend à
vivre plus efficacement ce qui se fait mieux et plus rapidement
si le thérapeute accepte le rôle de professeur.
Conclusion
La
thérapie par le réel nous fournit une perception
innovatrice de la réalité du malade psychiatrique.
Partant d'une théorie expliquant l'inadaptation
du malade et son incapacité à satisfaire
ses besoins, cette approche se dissocie des principaux
postulats de la pratique de la psychiatrie ou de la psychothérapie
conventionnelle. Le rôle du thérapeute prend
dans cette approche des proportions importantes où
il doit interagir comme personne et favoriser l'établissement
d'un lien qui sera le moyen privilégié pour
permettre au patient de reprendre progressivement sa responsabilité.
En
terminant voici comment William Glasser définit
les qualités du thérapeute par le réel:
"Le
thérapeute doit être une personne très
responsable, solide, se sentant concernée, humaine
et sensible. Il doit être capable de satisfaire
ses besoins et doit être disposé à
discuter de quelques unes de ses propres difficultés
afin de prouver au patient qu'il est possible d'agir
de façon responsable même si c'est parfois
difficile.... Il doit avoir la force de se lier, de
voir ses qualités éprouvées et
de supporter une violente critique de la part de la
personne qu'il essaie d'aider.... Il doit accepter les
patients sans critique et comprendre leur comportement.
Il ne doit jamais être effrayé ou rebuté
par le comportement d'un patient aussi aberrant soit-il...
Enfin, le thérapeute doit être capable
de se lier émotionnellement avec chaque patient.
Le thérapeute qui peut travailler avec des gens
gravement irresponsables sans être affecté
par leurs souffrances, ne se liera jamais assez pour
faire un bon thérapeute." (William Glasser,
La thérapie par le réel, 1971, pages 46
et 47).
Bibliographie
Glasser,
W. (1971). La thérapie par le réel, la "reality
therapy", Paris: Édition française
EPI, collection Hommes et Groupes.
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