Après
la Prorogation,
oeuvrons tous pour une patrie
libérée de toute tutelle
Entretien
conduit par Marie-Claude Saadé-Hélou
(21/9/2004)
La Constitution libanaise
aurait-elle été malmenée?
L'Ordre des Avocats
aurait-il encore un rôle à jouer?
L'ordre juridique serait-il victime de
coutumes ancestrales?
Le vote en faveur de
l'amendement aurait-il été obtenu sous
l'empire de la contrainte et serait-il par conséquent
passible d'annulation?
La lettre de la Constitution
devrait-elle être sacrifiée au profit de
considérations diverses?
Quelle marge d'action aux 29 "grands"
de l'hémicycle?
1- La Constitution
libanaise aurait-elle été malmenée?
En
dépit des réserves et des mises en garde qui se sont
succédées pendant plusieurs semaines à un rythme
soutenu de la part d'instances diplomatiques, politiques, juridiques,
religieuses et médiatiques, en dépit de la résolution
1559 du Conseil de Sécurité de l'ONU, le parlement libanais
s'est prononcé, dans sa grande majorité en faveur de
la prorogation du mandat du président en exercice. En
tant que juriste, que vous inspire cette attitude?
Raymond
Chédid :
Avant de répondre,
je souhaiterais faire deux observations
:
1- D'abord, revenons
aux sources de la Constitution. Cette Constitution a été
amendée en 1990 dans un pays étranger (Taef).
Les députés ont souscrit
aux amendements sous des pressions et des menaces et cela est une
chose connue de tout le monde. Partant de là, je considère
que l’actuelle Constitution est viciée au départ,
d’autant plus que les députés qui ont voté
l’amendement avaient déjà eux-mêmes
renouvelé leurs mandats n’ayant été élus
qu’en 1972 et perdant toute légitimité.
2- Le même processus
a été adopté en 1995, lors de la décision
de proroger le mandat de Elias Hraoui de 3 années supplémentaires.
Ce processus a été mené à bien en 2004
avec les mêmes méthodes et avec presque les mêmes
députés.
Partant de là,
je me pose plusieurs questions, entre autres, comment expliquer l’attitude
de certains députés qui en 1995 étaient pour
et qui en 2004 sont devenus contre l'amendement. Aussi, en temps que
libanais, jaloux de mon amour-propre et de ma dignité patriotique,
je m'étonne comment la plupart des dirigeants qui juraient
par tous les dieux être contre tout amendement de la Constitution
et toute reconduction de mandat, acceptent de faire
volte-face du jour
au lendemain et de passer sur l’autre rive.
Tout ceci dénote
malheureusement que le sens patriotique n’existe pas chez la
plupart de ceux qui prétendent être nos représentants,
qui nous ont été imposés par l’occupant
et qui se comportent en vassaux envers leur suzerain, comme si le
pays, en tant qu’entité, n’existait pas, bafouant
de la sorte son indépendance, sa souveraineté et son
libre choix.
Ces observations,
je les émets indépendamment des personnes concernées
car ce qui m’intéresse, ce sont les principes, non les
personnes. Par la même occasion,
je me pose la question suivante : pourquoi dénigrer au Président
de la République, quel qu’il soit, le droit à
une reconduction en bonne et due forme, alors que le Président
du Parlement et le Président du Conseil sont presque inamovibles
? D’équité, j’aurais bien voulu que la Constitution
– puisqu’elle est tout le temps sujette à amendements
– puisse être révisée de façon à
permettre à tout Président de la République d’avoir
2 mandats successifs de 4 à 5 ans chacun et ce, pour sauvegarder
l’équilibre sur lequel est basée l’entente
nationale.
Mais au départ,
l’essentiel c’est d’élaborer une loi électorale
qui permettrait aux citoyens libanais de choisir eux-mêmes leurs
représentants et non de subir ceux qu’on leur impose,
à travers des listes préparées
d'avance, dans des circonscriptions électorales taillées
sur mesure.
Il est certain
que la Constitution a été malmenée car c’est
un ordre qui a été donné et auquel les députés
ont acquiescé. Ils ont obéi à un ordre déterminé.
Tant que le pays est occupé et n’est pas souverain, il
n’y aura pas de libre choix, les libertés et les Droits
de l’Homme seront bafoués. Le premier principe des Droits
de l’Homme est de choisir soi-même ses représentants.
Aujourd’hui, tout le monde a perdu confiance dans toutes les
institutions du pays même s’il y a parfois des
personnes de valeur qui constituent une levure.
2-
L'Ordre des Avocats aurait-il
encore un rôle à jouer?
Le
Conseil de l'Ordre des avocats avait rappelé la veille du scrutin
les règles de principe devant nécessairement régir
tout amendement constitutionnel: le consensus entre libanais, l'intérêt
supérieur de l'Etat, l'absence de contrainte, l'obligation
pour les députés de refléter la volonté
populaire source de légitimité politique et l'alternance
au niveau du pouvoir dans toute démocratie parlementaire. Seule
une minorité de parlementaires s'est conformée à
ces directives. L'appel du Conseil de l'Ordre des avocats ayant été
ignoré par une majorité de parlementaires, quel devrait
être selon vous, l'attitude de cette instance professionnelle
au lendemain du scrutin?
Raymond
Chédid :
D’abord, je souhaiterais
préciser ceci. Je n’ai ni la prétention, ni le
droit, de m’exprimer au nom du Conseil de l’Ordre car
c’est le bâtonnier qui le fait en notre nom. De tout temps,
l’Ordre des avocats, tout en ne se mêlant pas de politique,
prend des positions sur le plan national et considère non seulement
qu’il a le droit mais le devoir de le faire.
De part sa constitution,
le Barreau est une institution libre, indépendante et souveraine
et n’est soumis à aucune
tutelle. Il s’exprime librement et au nom de la collectivité
qu’il représente et conformément aux principes
de l’entente nationale et des intérêts de la patrie,
sans aucune autre considération et ne subit aucune influence,
qu’elle soit interne ou externe et de quelque source qu’elle
soit. Il considère que chaque fois que les droits sont bafouées
et les lois enfreintes, il est de son devoir de
sonner l'alarme et d’attirer l’attention des responsables
sur leurs devoirs et des citoyens sur leurs droits.
C’est pour cela
qu’à l’occasion du débat sur l’opportunité
ou la non opportunité de l’amendement de la Constitution,
il a pris la position qui s’imposait et le manifeste qui a été
diffusé a été bien pensé et bien réfléchi
et a été accepté à l’unanimité
et représente l’avis des avocats, loin de toute considération
politique ou partisane.
De ce fait, le Barreau
de Beyrouth jouit d’un prestige sans limite auprès des
instances internationales. Je le sens personnellement lorsque je participe
(souvent) à des congrès et colloques internationaux
où j'ai le sentiment que j’appartiens
à une institution qui fait la fierté du Liban.
Partant de là,
il est normal et naturel que le Barreau
s’exprime comme il l’a fait.
L’Ordre des
avocats doit persévérer
dans cette voie de même qu’il doit continuer à
jouer un rôle essentiel sur la scène nationale dans l’intérêt
du pays. Il militera toujours pour la sauvegarde de l’indépendance,
de la souveraineté du pays, des institutions, des Droits de
l’Homme et de leur libre exercice.
Cependant, le pays
ne verra pas de beaux jours tant qu’il n’est pas doté
d’un pouvoir judiciaire indépendant et libre, de gouvernants
intègres et compétents et surtout indépendants
et courageux et ayant une vision futuriste. Il faut surtout arrêter
l’hémorragie de l’émigration des jeunes
car de ce fait, c’est le pays qui s’appauvrit et les étrangers
qui s’enrichissent de l’apport qu’il tirent de chez
nous.
3- L'ordre juridique
serait-il victime de coutumes ancestrales?
L'Orient
Le Jour dans une analyse du 1er septembre 2004 faisait état
d'une étrange affirmation "souvent entendue durant
ces dernières années, dans la bouche de plusieurs hommes
politiques libanais" et selon laquelle "au Liban,
il n'y a pas de Constitution, il n'y a que de la politique".
Et l'auteur de l'analyse de commenter que cela signifierait: "qu'au
pays du Cèdre, la légalité n'a aucune valeur
et que ce sont finalement des rapports de force d'un jeu politique
pragmatique, voir même franchement machiavélique qui
l'emportent à tous les coups sur les principes, les usages,
les coutumes constitutionnels ... que des phénomènes
sociopolitiques prévalent sur l'ordre et l'espace constitutionnels"
avant d'ajouter qu'il s'agit bien là de la "légitimité
libanaise fondée sur le consensus et la culture du pacte".
Seraient-ils
nombreux à votre avis les hommes politiques libanais qui feraient
l'amalgame entre Constitution et politique? Que penser de ces politiciens
et de leur responsabilité dans la déliquescence de l'Etat
de Droit? Présenteraient-ils un danger à l'avenir dans
le cas d'une réédification de l'Etat et de ses institutions?
Raymond
Chédid :
Ma réponse
à ceci découle de ce que j’ai dit précédemment.
Ceux qui nous représentent ne nous représentent pas
car ils nous ont été imposés et
ce sont eux qui font l’amalgame et ne se gênent
pas pour ignorer la Constitution et les lois afin de réaliser
objectifs et intérêts personnels. Le pays, surtout depuis
1990, n’est gouverné que par les intérêts
personnels des gouvernants. Et tous les jours, on voit comment les
affaires prennent le dessus et les affairistes sont des politiciens
ou leurs parents et protégés.
Je suis donc tout à fait d’accord avec l’analyse
de l’Ordre des avocats que nous venons d’évoquer
ensemble.
4-
Le vote en faveur de l'amendement aurait-il été obtenu
sous l'empire de la contrainte et serait-il par conséquent
passible d'annulation?
Raymond Chédid:
Il
n’y a pas eu d’amendement dans le vrai sens juridique.
Il y a eu reconduction à main levée. Mais comme ceci
a dégénéré en un amendement – aussi
exceptionnel soit-il – les députés peuvent en
principe se pourvoir devant le Conseil constitutionnel pour
demander l’annulation de l’amendement.
5- La lettre de la Constitution
devrait-elle être sacrifiée au profit de considérations
diverses?
L'Orient
Le Jour dans son édition du 1er septembre 2004
rapporte que l'un des ministres du gouvernement a défendu
le principe même de l'amendement de la Constitution en affirmant
que "plus importants que la lettre sont le but de la Constitution,
la convivialité islamo-chrétienne, la paix civile,
l'unité nationale, la solidarité interarabe".
Estimant que la région est "à un tournant
crucial" ce ministre s'est interrogé: "A quoi sert
de préserver la Constitution, si l'on vient à perdre
notre paix civile?"
Pareille
interrogation constituerait-elle, à votre avis, un aveu implicite
(et peut-être même explicite) de non-respect de la Constitution?
Comment un juriste pourrait-il réagir à l'affirmation
que "plus important que la lettre est le but de la Constitution?" Raymond
Chédid :
Il
va de soi qu’il y a là un mépris flagrant de
tout ce qui est institutions et lois organiques ou lois ordinaires.
Cela relève d’une mentalité de suivisme. Cependant
du point de vue du principe, je ne considère pas que la Constitution
est quelque chose de sacro-saint auquel on ne peut toucher. Car
chaque Constitution est élaborée en un temps déterminé,
pour une société déterminée et dans
un contexte de pays déterminé et elle doit être
sujette à amendement, chaque fois que l’intérêt
du pays et de la société civile l’exigent, mais
jamais pour servir des intérêts personnels.
S’il s’avère
que la Constitution de 1926 ne s’accommode plus à l’état
actuel des choses et tout en sauvegardant le principe de
la souveraineté, il n’y a pas de mal à
réviser la Constitution pour l’adapter aux aspirations
des citoyens et à l’évolution qui s’impose
à travers le monde, car nous allons vers la mondialisation,
mais cela ne veut pas dire qu’il faut hypothéquer la
Constitution et la soumettre aux intérêts des uns et
des autres ainsi qu’aux intérêts de ceux qui
convoitent notre pays et ne lui veulent que du mal depuis qu’il
existe.
Dans les pays démocratiques
(en France par exemple) la Constitution est souvent sujette à
amendement pour la faire évoluer. Malheureusement,
cela n’est pas le cas chez nous.
En 1990, l’amendement a été fait pour paralyser
les institutions, pour un équilibre qui, en fait, était
un déséquilibre paralysant avec des prérogatives
ambiguës égarées, comme par exemple, le fait
que le Président de la République soit soumis à
des astreintes auxquelles ni les ministres, ni le Premier ministre
ne sont soumis.
Par exemple, le Président
de la République a un temps limité pour se prononcer
sur la promulgation des lois et décrets
alors qu’un ministre peut passer outre un décret. L’exemple
le plus flagrant, c’était il y a 7 ou 8 ans, le Conseil
des ministres a approuvé avec
plus du ¾ des ministres le mariage civil
facultatif et le Président du Conseil a enterré
la décision dans son tiroir, chose que le Président
de la République n’aurait pu faire.
Aucun recours n’est plus
possible en cette situation. Je souhaite donc un amendement pour
rééquilibrer les prérogatives et donner à
chaque pouvoir les droits qui lui reviennent dans les pays à
tradition démocratique.
De toute façon, il est heureux
que nous puissions encore nous exprimer et que le Liban reste encore
une oasis d'espérance dans cette
partie du monde et que nous puissions clamer notre attachement aux
principes démocratiques dont les principaux piliers sont
la liberté d’expression et l’exercice des Droits
de l’Homme.
Raymond
Chédid:
6- Quelle marge d'action aux 29 "grands"
de l'hémicycle?
"Voilà
qui commande un immense respect pour les 29 députés
qui, jusqu'au bout et sans le moindre espoir d'infléchir
la tendance, auront obéi à leurs seules convictions.
Grands, très grands dans la défaite auront été
ces élus parmi les élus" (Issa Goraieb,
Editorial OLJ, 4/9/2004).
Quelle est, selon vous, la marge d'action que pourraient se réserver
ces 29 "grands" dans les développements
futurs?
Il
faut dire que nous sommes actuellement dans un contexte régional
et dans un climat international propices. Preuve en est la crainte
de beaucoup de politiciens des effets de la 1559. Mais personnellement,
je ne crois pas aux promesses des puissances étrangères
car elles sont guidées par leur propre intérêt.
Quant à ceux qui ont accepté depuis 1969 que le Liban
tombe, qu’il soit dominé par des forces étrangères
et qui ont laissé sévir sur son terrain la multitude
des guerres des autres, je ne vois pas pour quelles raisons, autres
que l’intérêt de leurs projets dans la région
et leur vision stratégique des choses, souhaiteraient-ils
voir le Liban libéré.
Donc
je ne crois pas beaucoup à l’efficacité de ce
qui nous vient de l’étranger ni à une large
marge d'actions pour les députés contestataires.
Ce qui importe, c’est d’œuvrer pour enraciner la
démocratie et édifier à l’avenir un pays
où la laïcité remplacerait les intérêts
confessionnels et communautaires et créer un citoyen libanais
n’ayant d’obédience que pour son pays et non
la communauté à laquelle il appartient de par sa naissance.
Je
crois que les circonstances ont amené certains (pas tous)
à prendre les positions qu’ils ont prises. Pourquoi
ne l’ont-ils pas fait dans le passé alors que la situation
était encore plus dure et plus difficile ?
Afin
déviter le naufrage, unissons-nous et oeuvrons ensemble à
édifier l'Etat de Droit digne du pays des Cèdres et
luttons tous ensemble pour une patrie libérée de toute
tutelle, modèle de concorde et de convivialité.
Me Raymond Chédid
Ancien Bâtonnier de l'Ordre
des avocats de Beyrouth.
Membre Fondateur et membre du Conseil du Barreau Pénal
International et son représentant auprès du Monde
arabe.
Directeur de l’Institut des Droits de l’Homme auprès
du Barreau de Beyrouth.
Membre du Conseil de l’Institut des Droits de l’Homme
de l’Union des avocats arabes.
* Vos commentaires
seraient grandement appréciés.
Pour nous les envoyer, écrivez-nous à: