Je
crois que le désintérêt que nous sentons dans
notre société sur le plan national et politique
est dû au fait que les gens ont le sentiment que la participation
à la vie politique ne peut pas changer les choses, ne peut
pas changer la situation à cause des forces qui gèrent
le pays de façon illégale et anticonstitutionnelle,
des lois électorales, et de l’absence totale d’un
contrôle constitutionnel sur les travaux du Gouvernement
et des parlementaires.
Tout
cela n’encourage pas les gens de bonne volonté sur
lesquels on peut compter à régénérer
la vie politique, à s’engager dans la vie politique.
Il y a un désintérêt et une indifférence
dus à ce facteur psychologique qui, en fin de compte, est
fatal pour nous et pour les intellectuels du pays. Car, si l’on
parle d’une vie politique active avec la participation des
forces actives du pays, on ne peut compter que sur les intellectuels
et les gens cultivés. Or les gens cultivés sont
les plus indifférents. Ils considèrent que sur le
plan social, ils n’arrivent pas à vivre comme il
faut car les données économiques et sociales ne
sont pas bonnes et en ce qui concerne l’avenir, ils sont
inquiets. C’est d’ailleurs à cause de cela
qu’on voit une hémorragie tuante des forces actives
de la société.
Comment
régénérer ? C’est une grande question.
A mon avis, on ne peut pas régénérer dans
les conditions actuelles du pays surtout que (je l’avoue
et je suis de l’opposition) l’opposition en elle-même
ne se présente pas comme une force novatrice dans le pays.
Elle n’est pas vue comme une unité ayant un programme.
L’opposition, ce sont des gens qui se plaignent à
haute voix, qui n’ont pas réellement de programme
commun mais qui, incidemment, se rencontrent et la plupart du
temps se critiquent.
C’est
la raison pour laquelle les intellectuels et les personnes cultivées
dont je vous parlais ne trouvent pas dans la vie politique du
pays un espoir leur permettant de miser sur un changement et c’est
pour cela que je suis réellement inquiet. Le changement
au niveau de l’Education tout d’abord, dans le sens
de l’obligation de respecter les principes et les pactes
qui régissent notre société, la modification
de la Constitution et des données présentes peuvent
être source d’espoir. Mais dans les conditions actuelles,
je suis désolé de vous dire que je suis écoeuré
!
Inviter
des personnes qui n’ont pas d’appartenances très
radicales ou qui ne sont pas motivées par des ambitions
personnelles ? Il y a une partie des Libanais, des intellectuels
qui croient dans le pays et luttent pour le pays. Ils ne sont
pas nombreux et c’est pour cela que je trouve que le plus
grand parti du pays, ce sont les indifférents.
Je
suis parfois un peu perplexe lorsque je vois qu’il y a,
par exemple, une partie des Libanais qui me font sentir qu’ils
ont une cause. Je les envie (non en tant que personne mais en
tant que société) car en général,
dans notre environnement, on a l’impression que la cause
n’est pas la même pour tout le monde et même
que la cause est limitée et ne va pas au-delà. Il
y a des gens qui pensent, par exemple, que notre seule cause est
de reconstituer notre indépendance, que notre problème,
c’est le Syrien. Ce n’est pas vrai. Ce n’est
pas seulement cela. C’est un problème parmi tant
d’autres car, à mon avis, si les Syriens quittent
en amis, ils ne créeront pas de problèmes.
Mais
si nous allons continuer avec la même mentalité,
la même éducation civique, la même conception
du pouvoir et de notre participation au pouvoir, nous pourrons
reperdre dans quelques années notre indépendance
et la volonté libre et c’est ce qui m’effraie.
Et c’est là que je considère que nous ne sommes
pas arrivés (moi-même et d’autres comme moi)
à créer un courant de redressement moral et national
qui permette le lancement d’un mouvement de réformes,
non seulement au niveau de l’Etat, mais au niveau de la
mentalité des gens. C’est un grand problème
que nous avons.
Faut-il
attendre que l’on atteigne notre vitesse de croisière,
la normalisation, pour commencer une chose pareille ? Peut-être
qu’on n’y arrivera jamais si pareil mouvement n’est
pas lancé car l’une est la conséquence de
l’autre. Mais d’un autre côté, essayer
de créer maintenant ce mouvement, avec les contributions
qui existent dans les clans du refus, c’est encore plus
difficile, car les plus grands ennemis d’un mouvement de
réforme ne sont pas ceux qui sont au Gouvernement mais
ceux qui ne veulent pas qu’un courant se crée car
il pourrait éventuellement toucher au halo des forces de
l’opposition. Que vous le vouliez ou pas, il y a des gens
qui sont là dans l’opposition qui ont un certain
halo. Si un courant de vraies réformes, de réformes
sociales, politiques se crée, ces gens se considèrent
comme étant lésés. C’est pour cela
qu’ils réagissent par le refus et n’encouragent
pas le changement.
Ce
qui est aussi malheureux, c’est notre jeunesse dans les
universités. Ils sont monopolisés, pris au départ
pour les canaliser dans une voie, dans tel ou tel front. Ce qui
réunit les gens, ce sont seulement les slogans de souveraineté
et d’indépendance, des slogans qui ne constituent
pas un Etat. Ce sont des questions très importantes mais
ce ne sont pas les seules importantes. Il y a donc un problème
de fond que l’on doit affronter sérieusement.
Il
faudra que se crée un courant qui ne provoque pas chez
les autres des réactions, un instinct de refus, qui ne
les incite pas à le refuser par le fait même qu’il
soit là. Si ce courant est bien conçu, il pourrait
englober toutes ces forces de refus. Il ne serait pas là
pour lutter politiquement pour avoir le pouvoir mais pour changer
la situation, notre mentalité, notre façon de voir
l’avenir.
Malheureusement,
on est tellement terre à terre qu’ils sont très
rares ceux qui peuvent concevoir un mouvement pareil et qui considèrent
que ce mouvement n’aura pas d’arrière pensées,
de buts non déclarés. C’est pour cela qu’ils
en ont peur.
Il
est certain que l’un des fondements de base de toute société,
de tout Etat est d’avoir son indépendance mais, comme
je l’ai dit, limiter notre bataille serait commencer dans
l’inconnu parce qu’au Liban nous avons beaucoup de
problèmes intérieurs, de grands problèmes
intérieurs et rien ne sauverait la situation que la création
d’un Etat de Droit qui serait la seule garantie pour tout
le monde. Aujourd'hui, la nouvelle génération est
divisée : fanatisme d’un côté, fanatisme
de l’autre…