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LA REGENERATION
DE LA VIE POLITIQUE AU LIBAN

Comment régénérer la vie politique libanaise ?

Me Camille Ziadé
Ancien Député

Par la réconciliation du citoyen avec la vie politique, l'incitation au devoir de Participation et l'apprentissage du Vouloir-vivre en commun

La vie politique au Liban, à la sortie de la guerre, est passée par une très profonde léthargie. La Guerre en est, bien sûr, responsable, le décès d’une partie de la classe politique du pays et la présence syrienne. Les gens ont été très traumatisés par la guerre et le pays en est sorti presque mortellement blessé.

La présence syrienne a facilité l’arrivée d’une nouvelle classe politique qui n’avait de politique que le nom et cette classe politique était là pendant plusieurs années, mais sans vraiment jouer son rôle. Il y a eu alors une espèce de désenchantement de la part des citoyens, principalement chez les chrétiens, mais non uniquement les chrétiens, concernant la politique et la chose publique. Les gens ne croient plus qu’elle en vaut la peine, ne croient plus aux partis dont la plupart pendant la guerre se sont transformés en milices (les miliciens ayant sévi à droite et à gauche, ils avaient mauvaise réputation) et ne croient plus à l’alternance car, pour eux, rien ne va changer. La présence syrienne se fait lourde; dégradation des mœurs et des valeurs durant la guerre, une dégradation que l’on n’a pas fini d’effacer !

Les gens se sentent plus dirigés vers la société civile, les jeunes surtout. Ils pensent qu’ils sont plus efficaces dans les ONG, les associations. Ils ne croient pas qu’en participant aux différentes élections, aux différents échelons, les choses changeraient, alors que dans les ONG (Croix Rouge ou associations pour l’environnement etc) ils voient des résultats plus rapides qu’en politique. Pour toutes ces raisons, l’image des hommes politiques était très dégradée, très ternie. Il y a donc eu un fossé entre le citoyen et la classe politique.

Avec le temps, les choses sont quand même entrain de changer, pour beaucoup de raisons. Les gens ne peuvent plus rester sur la touche. Ils trouvent que la chose publique, après tout, les concerne et ils doivent s’en mêler. Il y a eu les élections municipales (plus que les élections législatives) qui ont fait que les gens se sont intéressés à participer aux élections, à faire parvenir des gens pour la gestion très proche, de tous les jours, dans les villages. Il y a donc eu une nouvelle classe politique locale qui s’est occupée de choses faciles à régler : une lampe, un escalier à arranger, des rigoles d’eau, alors qu’avec ce moloch qui est l’Etat, quand vous avez un problème, il faut des mois avant qu’une chose simple ne soit réglée. De plus, ils peuvent contrôler, si ça s’est fait vite ou pas...ça se passe devant eux. Tout ceci a fait que, petit à petit, les gens sont de nouveau rentrés dans le circuit politique.

Je ne dis pas que cette cassure n’a pas laissé de séquelles. Elle a laissé beaucoup de séquelles. La grande séquelle a été occasionnée par la fameuse abstention des élections de 92, tacitement encouragée par l’Eglise (elle ne l’a pas demandée) et à ce moment là, les gens, en 1992, n’ont plus participé, au processus électoral. Ils ont repris un peu plus en 1996, puis en l’an 2000.

Entre-temps, il y a eu des élections municipales. Donc d’un côté, ils n’ont plus participé et il y a eu même une espèce de ricanement concernant la chose publique, la classe politique, faite de gens qui ne font que leur intérêt, qui n’ont aucune espèce de valeur en eux-mêmes et qui sont là pour assister à des enterrements et pour des choses tout à fait utilitaires : rendre des services ou faire avancer des formalités.

Tout ceci est la situation sur laquelle on a vécu pendant une dizaine d’années. Mais progressivement, il y a quand même eu des choses qui se sont faites. On parle surtout du côté chrétien, car c’est surtout là qu’il y avait un grand désenchantement et un grand désintérêt politique.

  • Premièrement : Il y a eu, à mon avis, la visite du Pape qui a été excessivement importante puisqu’elle a donné conscience aux chrétiens du rôle qu’ils doivent jouer et le Pape l’a fermement demandé dans ses homélies pendant les 24 heures qu’il a passées au Liban.
  • Deuxièmement : Il y a eu l’Exhortation apostolique pour le Liban qui est un document remarquable. C’est une espèce de Bible, on peut dire de Constitution, de livre de chevet des chrétiens d’Orient et spécialement du Liban où le Pape encourage fermement les chrétiens à s’incruster, à participer, en disant et avec des mots très clairs : Vous avez un devoir de participer en Orient, vous avez des traditions que vous devez continuer à assumer, vous avez à bâtir avec les musulmans la « Maison commune » . Vous avez aussi un rôle à jouer, vous l’avez joué pendant longtemps, pendant des siècles et vous devez continuer à le jouer. Vous n’avez pas le droit de ne pas faire de la politique, vous devez faire de la politique. Il y a des mots qui reviennent tout le temps, presque à chaque paragraphe : « avec détermination », « avec courage », « avec persévérance », des mots qui reviennent inlassablement.
  • Troisièmement : il y a eu le Rassemblement de Kornet Chehwane qui est important. C’est un Rassemblement d’hommes politiques chrétiens qui se sont regroupés autour de la position prise par le Patriarche et les évêques en l’an 2000. En septembre 2000, il y a eu un document violent, fort qu’ils ont appuyé et depuis, ils constituent sur la scène politique chrétienne ce Rassemblement de Kornet Chehwane.

L'intérêt de ce Rassemblement est qu’il se réunit à peu près une fois par mois et à chaque fois, il publie un communiqué. Ce communiqué est très important car généralement, il passe en revue les évènements du mois et prend position. Donc petit à petit, il a constitué une espèce de doctrine, en tout cas pour les chrétiens et ceci est publié. La presse en fait écho mais c’est aussi publié sous forme de petite brochure. Petit à petit, il y a eu une espèce de corps, de rassemblement des prises de position et les chrétiens ont commencé à avoir des croyances politiques si on peut dire, une espèce d’idéologie, très proche de celle du Patriarche et des évêques axée sur les problèmes de souveraineté, de main tendue aux autres dans le pays, sur le rôle du Liban dans le monde arabe, les problèmes économiques...Donc il y a tout le temps des prises de positions. C’est très important et c’est le premier intérêt de la chose.

Evidemment, notre main était tendue mais jusqu’à présent, il n’y avait aucun musulman qui osait s’approcher. Au contraire, avec la pression des Syriens, c’était tout le temps des reproches : vous êtes chrétiens, il vaut mieux que ce soit un mélange (mais le mélange est interdit), pourquoi c’est un évêque qui vous préside, pourquoi vous vous réunissez dans un archevêché etc.? Chaque semaine et chaque mois, on prédisait que nous allions nous effriter, que ça n’allait pas tenir etc.. Or non, nous sommes passés par des moments difficiles, à la veille d’élections, on s’est souvent chamaillés, on n’a pas réussi à dégager des positions communes mais disons que, sur les principes importants, ce Rassemblement a tenu le cap.

D'un autre côté, il y a eu une chose importante sur le plan de la Régénération de la vie politique au Liban, c’est que brusquement, depuis sa formation, ce Rassemblement a pratiquement conquis tous les médias (radios, TV..) et un large débat s’est ouvert dans le pays alors qu’avant, personne n’osait ouvrir le débat. Il s’est ouvert sur les grandes questions, entre autres la question syrienne. Tout ceci a créé des problèmes et il y a eu des tiraillements avec les autres formations politiques prosyriennes mais n’empêche que ce Rassemblement était là et pratiquement, il n’ y avait plus un soir où on ouvrait la télé sans qu’il n’y ait un débat. Tout ceci a fait que ce fut une contribution excessivement importante à la Régénération de la vie politique au Liban. Ce Rassemblement a duré. Il a créé pour les chrétiens un corpus d’idéologies politiques, de références politiques. Il ne s’est pas effrité sur les choses importantes, il a réussi à maintenir le cap malgré le fait qu’il était très combattu. Déjà en 2001, il y a eu une tentative de rapprochement avec Walid Joumblatt qui n’a pas duré longtemps. Elle a repris maintenant.

  • Quatrièmement : Il y a eu chez les maronites plus particulièrement, le Synode qui n’est pas encore terminé. Il y a déjà eu 2 sessions du Synode où plusieurs dizaines de personnes, de délégués, ont participé à la rédaction de textes, ont réfléchi ensemble sur le renouveau de l’Eglise maronite. Là on peut dire, il est vrai, qu’il y a des pans entiers qui concernent l’Eglise en tant qu’Eglise mais aussi des pans entiers qui concernent la vie publique. Il y a un chapitre sur l’Eglise et la Politique qui est très intéressant, un autre sur l’Enseignement supérieur, un troisième sur la Culture (l’Eglise maronite et la Culture), un chapitre sur les Jeunes, un autre sur les Laïcs, l’Economie, les Affaire sociales…

Donc tout ceci a également incité les chrétiens et spécialement les maronites à participer. A mon avis, c'est une tendance qui a commencé avec l’arrivée du Pape et qui a continué sur 3 étapes.

Entre-temps, il y avait quelques hommes politiques* qui ont essayé de montrer autre chose que ce qu’il y avait, autre chose que la classe politique actuelle. Ils ont essayé de montrer qu’on pouvait faire de la politique tout en étant honnête, tout en essayant d’être compétent, tout en essayant de séparer affaires publiques et privées, en essayant de montrer que la politique est une action noble et non une chose sale, des combines et qu’on pouvait donc faire de la politique et avoir la confiance des citoyens. Je crois que ces quelques personnes ont réussi à s’imposer comme étant des personnes capables de mener cette bataille de régénération. C’est vrai que le résultat n’a pas été vraiment, jusqu’à présent, très papable, mais n’empêche que c’est une tendance et c’est la bonne voie.

Evidemment, la politique est une chose à la fois noble, puisqu’on s’occupe de la chose publique et terre à terre, car ceci se passe à travers des élections, des contacts avec les gens etc. Ce ne sont pas uniquement des idées et des principes. On peut militer pour les Libertés, les Droits de l’Homme, on peut manifester, écrire, il y a mille façons, mais si on veut les réaliser et c’est ce qui est demandé aux politiciens, c’est un art difficile. Ce n’est pas un art facile d’adapter les idées à la réalité, à la fois ne pas perdre de vue les principes (on ne va pas tomber dans l’opportunisme) mais avoir assez de souplesse pour pouvoir les adapter à la réalité ; c’est un art qui est excessivement difficile et au service des autres. Les citoyens sont demandeurs de ceci, c’est-à-dire d’hommes politiques honnêtes, compétents, qui s’occupent de la chose publique et non de leurs propres affaires, qui font de la politique à un certain niveau. Et je ne dis pas que tout ceci est utopique parce que nous sommes entourés d’opportunistes ou de gens qui mettent l’argent au service des campagnes électorales mais, petit à petit, nous essayons de montrer que ceci est faisable et que ceci est nécessaire.

A mon avis, la régénération de la vie politique au Liban doit donc passer par inciter, le plus possible, les citoyens à s’occuper d’eux-mêmes et de leur affaires (c'est-à-dire de la chose publique) et de leur dire clairement : si vous ne vous occupez pas vous-mêmes de vos propres affaires, vous laissez la place à d’autres et ce sont les moins vertueux, les moins capables qui eux vont mettre la main sur vos affaires. Alors ne vous plaignez pas car c’est vous, par votre abstention, qui êtes entrain d’ouvrir la voie à ces gens là. Donc ceci est une première chose.

Une deuxième chose, il faut expliquer que ceci est nécessaire et que ceci est un devoir. Ce n’est pas facile en Orient, sortant d’une guerre, dans un pays multiconfessionnel, lui-même excessivement mercantile, d’expliquer cela.

Il faut donc insister sur la participation. Les hommes politiques doivent être un exemple et les gens connaissent ceux qui sont honnêtes et compétents et ceux qui ne le sont pas, ceux qui font leur travail comme il faut et ceux qui ne le font pas.

Il faut donc bien préciser quels sont les problèmes.

J’ai eu moi-même l’occasion de participer au Synode comme délégué dans la commission politique et j’ai donc travaillé à ce texte : l’Eglise maronite et la Politique. L’Eglise maronite a dégagé 3 grands problèmes politiques et ceci est valable pour les chrétiens mais aussi pour tout le monde, pour tous les Libanais.

  • Premièrement: Réconcilier le citoyen avec la politique, la véritable politique. Réconcilier le citoyen avec la politique par la participation, par le choix de l’homme politique qui répond aux critères et participer à la politique en appliquant les valeurs évangéliques qui sont aussi les valeurs humaines d’honnêteté, de dialogue, de respect de l’adversaire. Essayer aussi de diffuser, le plus possible, une culture démocratique chez les gens et montrer l’importance du régime démocratique parlementaire, spécialement au Liban où la société est formée de plusieurs communautés. Il faut bien qu’il y ait un endroit où tout le monde dialogue et cet endroit, c’est le Parlement. Importance des Droits de l’Homme, des Libertés publiques, des principes démocratiques comme l’alternance, donc refuser tout amendement de la Constitution pour proroger des mandats comme celui du Président de la République. Tout ceci fait une espèce de culture démocratique qu’il faut diffuser chez les gens. Donc réconcilier les citoyens avec la politique, réhabiliter la politique.
  • Deuxièmement: Le vouloir vivre en commun qui est une deuxième tâche. Je ne vais pas m’étendre là-dessus, il faut apprendre aux Libanais à vivre ensemble à construire ensemble cette « Maison » qui leur appartient à tous qui est le Liban et cela nécessite aussi toute une culture, une convivialité, le respect de l’autre.
  • Troisièmement: Le rôle de l’Eglise dans le monde arabe, particulièrement le rôle de l’Eglise maronite dans le monde arabe et on peut dire des Libanais de toutes tendances, toutes confessions confondues, le rôle des Libanais dans le monde arabe. Ils ont un rôle plus particulier à jouer, concernant justement les Libertés, le côté démocratique etc.

Donc je pense qu’il y a une régénération dans la vie politique qui commence. Elle a commencé comme toute entreprise qui nécessite un changement des mentalités, de l’esprit. C’est une entreprise longue qui échouera à certains moments mais qui rebondira, mais disons que la tendance est partie. En tout cas, c’est ce que je crois et c’est ce qui doit être fait.

Les homélies du Patriarche maronite vont dans ce sens et les campagnes électorales aident aussi puisque vous vous réunissez, vous parlez aux gens, vous expliquez. Les gens sont sceptiques évidemment au début parce qu’ils pensent que vous êtes utopique, mais nous savons que nous ne le sommes pas et si nous voulons arriver à ce genre de résultats, il faut bien passer par là.

Q : Ce que vous avez dégagé au niveau du Synode s’applique-t-il à la Communauté non chrétienne ?

Il y a des choses particulières aux chrétiens, mais disons que dans l’ensemble, quand vous demandez aux gens de participer, de prendre leurs affaires en main, quand vous demandez aux chrétiens d’appliquer les Valeurs évangéliques, on peut dire humaines, quand vous dites qu’on a ensemble à construire la « Maison commune », les chrétiens ou les musulmans, c’est à peu près la même chose. Quand vous parlez du rôle des chrétiens dans le monde arabe, il y a bien le rôle des chrétiens, mais il y a aussi le rôle du Liban dans le monde arabe. D’ailleurs la formule libanaise qui consiste à mettre chrétiens et musulmans sous le vocable Libanais est justement pour leur faire jouer un rôle dans le monde arabe.

Donc je ne crois pas qu’il y ait vraiment, fondamentalement, des divergences entre les deux.

Pour donner un exemple de ce vers quoi nous nous acheminons, je viens de donner la semaine dernière à la Faculté de Théologie de l’Université du Saint-Esprit (ils ont ce qu’ils appellent une "Leçon annuelle") une conférence d’1 heure sur un sujet que la Faculté de Théologie a choisi qui est un sujet académique , on m’avait demandé cette année de traiter du pouvoir civique par opposition au pouvoir de l’Eglise, donc autrement dit, du pouvoir politique, depuis Vatican II. Depuis Vatican II, il y a eu beaucoup d’Encycliques, de documents traitant de la question. Il y a eu plusieurs documents d’évêques français sur la politique (« Politique, affaire pour tous », « Réhabiliter la Politique »). Ce sont des documents intéressants, les évêques ont beaucoup réfléchi. Il y a les Encycliques des différents Papes depuis Vatican II : Jean XXIII, Paul VI, Jean-Paul II, sur la façon de faire de la politique et comment l’Eglise voit cela. Donc ceci aussi va dans ce sens puisque nous dégageons là, un peu, l’enseignement officiel de l’Eglise catholique sur la chose publique.

* Me Ziadé fait partie de ce groupe qui s’occupe de la chose publique et essaye de faire quelque chose en ce sens.

 

Entretien conduit par Marie-Claude Saadé-Hélou le 10.12.04
   

Me Camille Ziadé
Membre du Rassemblement de Kornet Chehwane
Membre du Bureau politique du Mouvement "Le Renouveau Démocratique"

 

 

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