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La vie politique au Liban, à la sortie
de la guerre, est passée par une très profonde léthargie.
La Guerre en est, bien sûr, responsable, le décès
d’une partie de la classe politique du pays et la présence
syrienne. Les gens ont été très traumatisés
par la guerre et le pays en est sorti presque mortellement blessé.
La
présence syrienne a facilité l’arrivée
d’une nouvelle classe politique qui n’avait de politique
que le nom et cette classe politique était là pendant
plusieurs années, mais sans vraiment jouer son rôle.
Il y a eu alors une espèce de désenchantement de la
part des citoyens, principalement chez les chrétiens, mais
non uniquement les chrétiens, concernant la politique et
la chose publique. Les gens ne croient plus qu’elle en vaut
la peine, ne croient plus aux partis dont la plupart pendant la
guerre se sont transformés en milices (les miliciens ayant
sévi à droite et à gauche, ils avaient mauvaise
réputation) et ne croient plus à l’alternance
car, pour eux, rien ne va changer. La présence syrienne se
fait lourde; dégradation des mœurs et des valeurs durant
la guerre, une dégradation que l’on n’a pas fini
d’effacer !
Les
gens se sentent plus dirigés vers la société
civile, les jeunes surtout. Ils pensent qu’ils sont plus efficaces
dans les ONG, les associations. Ils ne croient pas qu’en participant
aux différentes élections, aux différents échelons,
les choses changeraient, alors que dans les ONG (Croix Rouge ou
associations pour l’environnement etc) ils voient des résultats
plus rapides qu’en politique. Pour toutes ces raisons, l’image
des hommes politiques était très dégradée,
très ternie. Il y a donc eu un fossé entre le citoyen
et la classe politique.
Avec
le temps, les choses sont quand même entrain de changer, pour
beaucoup de raisons. Les gens ne peuvent plus rester sur la touche.
Ils trouvent que la chose publique, après tout, les concerne
et ils doivent s’en mêler. Il y a eu les élections
municipales (plus que les élections législatives)
qui ont fait que les gens se sont intéressés à
participer aux élections, à faire parvenir des gens
pour la gestion très proche, de tous les jours, dans les
villages. Il y a donc eu une nouvelle classe politique locale qui
s’est occupée de choses faciles à régler
: une lampe, un escalier à arranger, des rigoles d’eau,
alors qu’avec ce moloch qui est l’Etat, quand vous avez
un problème, il faut des mois avant qu’une chose simple
ne soit réglée. De plus, ils peuvent contrôler,
si ça s’est fait vite ou pas...ça se passe devant
eux. Tout ceci a fait que, petit à petit, les gens sont de
nouveau rentrés dans le circuit politique.
Je
ne dis pas que cette cassure n’a pas laissé de séquelles.
Elle a laissé beaucoup de séquelles. La grande séquelle
a été occasionnée par la fameuse abstention
des élections de 92, tacitement encouragée par l’Eglise
(elle ne l’a pas demandée) et à ce moment là,
les gens, en 1992, n’ont plus participé, au processus
électoral. Ils ont repris un peu plus en 1996, puis en l’an
2000.
Entre-temps,
il y a eu des élections municipales. Donc d’un côté,
ils n’ont plus participé et il y a eu même une
espèce de ricanement concernant la chose publique, la classe
politique, faite de gens qui ne font que leur intérêt,
qui n’ont aucune espèce de valeur en eux-mêmes
et qui sont là pour assister à des enterrements et
pour des choses tout à fait utilitaires : rendre des services
ou faire avancer des formalités.
Tout
ceci est la situation sur laquelle on a vécu pendant une
dizaine d’années. Mais progressivement, il y a quand
même eu des choses qui se sont faites. On parle surtout du
côté chrétien, car c’est surtout là
qu’il y avait un grand désenchantement et un grand
désintérêt politique.
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Premièrement
: Il y a eu, à mon avis, la visite du Pape
qui a été excessivement importante puisqu’elle
a donné conscience aux chrétiens du rôle
qu’ils doivent jouer et le Pape l’a fermement demandé
dans ses homélies pendant les 24 heures qu’il a
passées au Liban.
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Deuxièmement
: Il y a eu l’Exhortation apostolique
pour le Liban qui est un document remarquable. C’est une
espèce de Bible, on peut dire de Constitution, de livre
de chevet des chrétiens d’Orient et spécialement
du Liban où le Pape encourage fermement les chrétiens
à s’incruster, à participer, en disant et
avec des mots très clairs : Vous avez un devoir de participer
en Orient, vous avez des traditions que vous devez continuer
à assumer, vous avez à bâtir avec les musulmans
la « Maison commune » . Vous avez aussi
un rôle à jouer, vous l’avez joué
pendant longtemps, pendant des siècles et vous devez
continuer à le jouer. Vous n’avez pas le droit
de ne pas faire de la politique, vous devez faire de la politique.
Il y a des mots qui reviennent tout le temps, presque à
chaque paragraphe : « avec détermination »,
« avec courage », « avec persévérance
», des mots qui reviennent inlassablement.
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Troisièmement
: il y a eu le Rassemblement de Kornet Chehwane
qui est important. C’est un Rassemblement d’hommes
politiques chrétiens qui se sont regroupés autour
de la position prise par le Patriarche et les évêques
en l’an 2000. En septembre 2000, il y a eu un document
violent, fort qu’ils ont appuyé et depuis, ils
constituent sur la scène politique chrétienne
ce Rassemblement de Kornet Chehwane.
L'intérêt
de ce Rassemblement est qu’il se réunit à
peu près une fois par mois et à chaque fois, il
publie un communiqué. Ce communiqué est très
important car généralement, il passe en revue les
évènements du mois et prend position. Donc petit
à petit, il a constitué une espèce de doctrine,
en tout cas pour les chrétiens et ceci est publié.
La presse en fait écho mais c’est aussi publié
sous forme de petite brochure. Petit à petit, il y a eu
une espèce de corps, de rassemblement des prises de position
et les chrétiens ont commencé à avoir des
croyances politiques si on peut dire, une espèce d’idéologie,
très proche de celle du Patriarche et des évêques
axée sur les problèmes de souveraineté, de
main tendue aux autres dans le pays, sur le rôle du Liban
dans le monde arabe, les problèmes économiques...Donc
il y a tout le temps des prises de positions. C’est très
important et c’est le premier intérêt de la
chose.
Evidemment,
notre main était tendue mais jusqu’à présent,
il n’y avait aucun musulman qui osait s’approcher.
Au contraire, avec la pression des Syriens, c’était
tout le temps des reproches : vous êtes chrétiens,
il vaut mieux que ce soit un mélange (mais le mélange
est interdit), pourquoi c’est un évêque qui
vous préside, pourquoi vous vous réunissez dans
un archevêché etc.? Chaque semaine et chaque mois,
on prédisait que nous allions nous effriter, que ça
n’allait pas tenir etc.. Or non, nous sommes passés
par des moments difficiles, à la veille d’élections,
on s’est souvent chamaillés, on n’a pas réussi
à dégager des positions communes mais disons que,
sur les principes importants, ce Rassemblement a tenu le cap.
D'un
autre côté, il y a eu une chose importante sur le
plan de la Régénération de la vie politique
au Liban, c’est que brusquement, depuis sa formation, ce
Rassemblement a pratiquement conquis tous les médias (radios,
TV..) et un large débat s’est ouvert dans le pays
alors qu’avant, personne n’osait ouvrir le débat.
Il s’est ouvert sur les grandes questions, entre autres
la question syrienne. Tout ceci a créé des problèmes
et il y a eu des tiraillements avec les autres formations politiques
prosyriennes mais n’empêche que ce Rassemblement était
là et pratiquement, il n’ y avait plus un soir où
on ouvrait la télé sans qu’il n’y ait
un débat. Tout ceci a fait que ce fut une contribution
excessivement importante à la Régénération
de la vie politique au Liban. Ce Rassemblement a duré.
Il a créé pour les chrétiens un corpus d’idéologies
politiques, de références politiques. Il ne s’est
pas effrité sur les choses importantes, il a réussi
à maintenir le cap malgré le fait qu’il était
très combattu. Déjà en 2001, il y a eu une
tentative de rapprochement avec Walid Joumblatt qui n’a
pas duré longtemps. Elle a repris maintenant.
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Quatrièmement
: Il y a eu chez les maronites plus particulièrement,
le Synode qui n’est pas encore terminé.
Il y a déjà eu 2 sessions du Synode où
plusieurs dizaines de personnes, de délégués,
ont participé à la rédaction de textes,
ont réfléchi ensemble sur le renouveau de l’Eglise
maronite. Là on peut dire, il est vrai, qu’il
y a des pans entiers qui concernent l’Eglise en tant
qu’Eglise mais aussi des pans entiers qui concernent
la vie publique. Il y a un chapitre sur l’Eglise et
la Politique qui est très intéressant, un autre
sur l’Enseignement supérieur, un troisième
sur la Culture (l’Eglise maronite et la Culture), un
chapitre sur les Jeunes, un autre sur les Laïcs, l’Economie,
les Affaire sociales…
Donc
tout ceci a également incité les chrétiens
et spécialement les maronites à participer. A mon
avis, c'est une tendance qui a commencé avec l’arrivée
du Pape et qui a continué sur 3 étapes.
Entre-temps,
il y avait quelques hommes politiques*
qui ont essayé de montrer autre chose que ce qu’il
y avait, autre chose que la classe politique actuelle. Ils ont essayé
de montrer qu’on pouvait faire de la politique tout en étant
honnête, tout en essayant d’être compétent,
tout en essayant de séparer affaires publiques et privées,
en essayant de montrer que la politique est une action noble et
non une chose sale, des combines et qu’on pouvait donc faire
de la politique et avoir la confiance des citoyens. Je crois que
ces quelques personnes ont réussi à s’imposer
comme étant des personnes capables de mener cette bataille
de régénération. C’est vrai que le résultat
n’a pas été vraiment, jusqu’à présent,
très papable, mais n’empêche que c’est
une tendance et c’est la bonne voie.
Evidemment,
la politique est une chose à la fois noble, puisqu’on
s’occupe de la chose publique et terre à terre, car
ceci se passe à travers des élections, des contacts
avec les gens etc. Ce ne sont pas uniquement des idées et
des principes. On peut militer pour les Libertés, les Droits
de l’Homme, on peut manifester, écrire, il y a mille
façons, mais si on veut les réaliser et c’est
ce qui est demandé aux politiciens, c’est un art difficile.
Ce n’est pas un art facile d’adapter les idées
à la réalité, à la fois ne pas perdre
de vue les principes (on ne va pas tomber dans l’opportunisme)
mais avoir assez de souplesse pour pouvoir les adapter à
la réalité ; c’est un art qui est excessivement
difficile et au service des autres. Les citoyens sont demandeurs
de ceci, c’est-à-dire d’hommes politiques honnêtes,
compétents, qui s’occupent de la chose publique et
non de leurs propres affaires, qui font de la politique à
un certain niveau. Et je ne dis pas que tout ceci est utopique parce
que nous sommes entourés d’opportunistes ou de gens
qui mettent l’argent au service des campagnes électorales
mais, petit à petit, nous essayons de montrer que ceci est
faisable et que ceci est nécessaire.
A
mon avis, la régénération de la vie politique
au Liban doit donc passer par inciter, le plus possible, les citoyens
à s’occuper d’eux-mêmes et de leur affaires
(c'est-à-dire de la chose publique) et de leur dire clairement
: si vous ne vous occupez pas vous-mêmes de vos propres affaires,
vous laissez la place à d’autres et ce sont les moins
vertueux, les moins capables qui eux vont mettre la main sur vos
affaires. Alors ne vous plaignez pas car c’est vous, par votre
abstention, qui êtes entrain d’ouvrir la voie à
ces gens là. Donc ceci est une première chose.
Une
deuxième chose, il faut expliquer que ceci est nécessaire
et que ceci est un devoir. Ce n’est pas facile en Orient,
sortant d’une guerre, dans un pays multiconfessionnel, lui-même
excessivement mercantile, d’expliquer cela.
Il
faut donc insister sur la participation. Les hommes politiques doivent
être un exemple et les gens connaissent ceux qui sont honnêtes
et compétents et ceux qui ne le sont pas, ceux qui font leur
travail comme il faut et ceux qui ne le font pas.
Il
faut donc bien préciser quels sont les problèmes.
J’ai
eu moi-même l’occasion de participer au Synode comme
délégué dans la commission politique et j’ai
donc travaillé à ce texte : l’Eglise maronite
et la Politique. L’Eglise maronite a dégagé
3 grands problèmes politiques et ceci est valable pour les
chrétiens mais aussi pour tout le monde, pour tous les Libanais.
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Premièrement:
Réconcilier le citoyen avec la politique,
la véritable politique.
Réconcilier le citoyen avec la politique par la participation,
par le choix de l’homme politique qui répond aux
critères et participer à la politique en appliquant
les valeurs évangéliques qui sont aussi les valeurs
humaines d’honnêteté, de dialogue, de respect
de l’adversaire. Essayer aussi de diffuser, le plus possible,
une culture démocratique chez les gens et montrer l’importance
du régime démocratique parlementaire, spécialement
au Liban où la société est formée
de plusieurs communautés. Il faut bien qu’il y
ait un endroit où tout le monde dialogue et cet endroit,
c’est le Parlement. Importance des Droits de l’Homme,
des Libertés publiques, des principes démocratiques
comme l’alternance, donc refuser tout amendement de la
Constitution pour proroger des mandats comme celui du Président
de la République. Tout ceci fait une espèce de
culture démocratique qu’il faut diffuser chez les
gens. Donc réconcilier les citoyens avec la politique,
réhabiliter la politique.
-
Deuxièmement:
Le vouloir vivre en commun qui est une deuxième
tâche. Je ne vais pas m’étendre là-dessus,
il faut apprendre aux Libanais à vivre ensemble à
construire ensemble cette « Maison » qui leur
appartient à tous qui est le Liban et cela nécessite
aussi toute une culture, une convivialité, le respect
de l’autre.
-
Troisièmement:
Le rôle de l’Eglise dans le monde arabe,
particulièrement le rôle de l’Eglise maronite
dans le monde arabe et on peut dire des Libanais de toutes tendances,
toutes confessions confondues, le rôle des Libanais dans
le monde arabe. Ils ont un rôle plus particulier à
jouer, concernant justement les Libertés, le côté
démocratique etc.
Donc
je pense qu’il y a une régénération dans
la vie politique qui commence. Elle a commencé comme toute
entreprise qui nécessite un changement des mentalités,
de l’esprit. C’est une entreprise longue qui échouera
à certains moments mais qui rebondira, mais disons que la
tendance est partie. En tout cas, c’est ce que je crois et
c’est ce qui doit être fait.
Les
homélies du Patriarche maronite vont dans ce sens et les
campagnes électorales aident aussi puisque vous vous réunissez,
vous parlez aux gens, vous expliquez. Les gens sont sceptiques évidemment
au début parce qu’ils pensent que vous êtes utopique,
mais nous savons que nous ne le sommes pas et si nous voulons arriver
à ce genre de résultats, il faut bien passer par là.
Q
: Ce que vous avez dégagé au niveau du Synode s’applique-t-il
à la Communauté non chrétienne ?
Il
y a des choses particulières aux chrétiens, mais disons
que dans l’ensemble, quand vous demandez aux gens de participer,
de prendre leurs affaires en main, quand vous demandez aux chrétiens
d’appliquer les Valeurs évangéliques, on peut
dire humaines, quand vous dites qu’on a ensemble à
construire la « Maison
commune »,
les chrétiens ou les musulmans, c’est à peu
près la même chose. Quand vous parlez du rôle
des chrétiens dans le monde arabe, il y a bien le rôle
des chrétiens, mais il y a aussi le rôle du Liban dans
le monde arabe. D’ailleurs la formule libanaise qui consiste
à mettre chrétiens et musulmans sous le vocable Libanais
est justement pour leur faire jouer un rôle dans le monde
arabe.
Donc
je ne crois pas qu’il y ait vraiment, fondamentalement, des
divergences entre les deux.
Pour
donner un exemple de ce vers quoi nous nous acheminons, je viens
de donner la semaine dernière à la Faculté
de Théologie de l’Université du Saint-Esprit
(ils ont ce qu’ils appellent une "Leçon annuelle")
une conférence d’1 heure sur un sujet que la Faculté
de Théologie a choisi qui est un sujet académique
, on m’avait demandé cette année de traiter
du pouvoir civique par opposition au pouvoir de l’Eglise,
donc autrement dit, du pouvoir politique, depuis Vatican II. Depuis
Vatican II, il y a eu beaucoup d’Encycliques, de documents
traitant de la question. Il y a eu plusieurs documents d’évêques
français sur la politique (« Politique, affaire pour
tous », « Réhabiliter la Politique »).
Ce sont des documents intéressants, les évêques
ont beaucoup réfléchi. Il y a les Encycliques des
différents Papes depuis Vatican II : Jean XXIII, Paul VI,
Jean-Paul II, sur la façon de faire de la politique et comment
l’Eglise voit cela. Donc ceci aussi va dans ce sens puisque
nous dégageons là, un peu, l’enseignement officiel
de l’Eglise catholique sur la chose publique.
*
Me Ziadé fait partie de ce groupe qui
s’occupe de la chose publique et essaye de faire quelque chose
en ce sens.
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