Vous
parlez de régénération de la vie politique
libanaise, il faudrait peut-être commencer par régénérer
les Libanais eux-mêmes. Il suffit de voir comment ils conduisent
dans la rue, avec quelle désinvolture ils méprisent
le code de la route et se permettent toutes sortes d'incartades,
qu'il s'agisse des feux rouges ou des sens interdits, pour se rendre
compte que ce peuple est un peuple indiscipliné, individualiste
et essentiellement réfractaire à la loi. Alors, comment
voulez-vous qu'un peuple réfractaire à la loi puisse
s'insérer dans le cadre d'une vie politique normale ?
Le
vice vient donc du Libanais. Ce sont des tares anthropologiques.
Pendant des siècles et des siècles, on a adopté
à l'égard de tout ce qui est loi, de tout ce qui est
autorité, de tout ce qui est pouvoir, une attitude de désinvolture
et de mépris et cela se répercute au niveau de la
vie quotidienne dans les comportements de chaque jour.
La
régénération devrait donc commencer par une
action civique, si elle est possible et je ne suis pas certain qu'elle
le soit. Mais si elle est possible, commencer par une action civique,
c'est-à-dire par un éveil à la prise de conscience
du citoyen. Faute de cette prise de conscience, aucune action ne
pourrait être efficace. Il faut donc commencer par cette action
éducative tendant à créer chez le Libanais
une conscience civique élémentaire sans laquelle il
n'est pas possible qu'il y ait une entreprise quelconque de restructuration
de l'Etat et de régénération de la vie politique.
Il faut donc commencer par la réforme du Libanais avant la
réforme de l'Etat libanais.
Cette
condition indispensable, première, sine qua non étant
posée, que peut-on faire, à supposer le problème
résolu sur ce plan, encore que sa solution soit très
malaisée parce que c'est le problème clé, le
problème majeur ?
Il
faut mettre fin aux 3 fléaux qui affligent notre vie politique
actuellement tant au niveau du Parlement qu'au niveau du Gouvernement
et de l'Administration, c'est-à-dire la corruption d'une
part et l'inféodation d'autre part et pour ce qui concerne
le Parlement et le Gouvernement, la non représentativité.
Ceci peut se faire partiellement à travers une réforme
électorale.
Mais
la réforme électorale ne doit pas tendre uniquement
à empêcher la fraude électorale, ce qui est
déjà beaucoup. Elle doit aussi viser à mettre
fin aux manipulations plus ou moins directes ou indirectes de la
consultation électorale par le pouvoir politique, par le
Gouvernement. Elle doit évidemment tendre à assurer
une représentation exacte du corps électoral, une
expression authentique de la volonté nationale ce qui suppose
un découpage des circonscriptions qui ne noie pas une partie
de l'électorat par l'apport d'un électorat de provenance
différente. Je veux parler de la sous représentation
actuelle de l'électorat chrétien. En raison du découpage
des circonscriptions, les élus de la communauté chrétienne
ne sont pas en fait désignés par les chrétiens
de la circonscription mais par un corps électoral en majorité
composé de non chrétiens. Il en résulte qu'il
y a bien entendu autant de députés chrétiens
que de députés non chrétiens à la Chambre
des Députés mais alors que les uns (ceux qui représentent
la communauté musulmane) sont authentiquement représentatifs
de la volonté du corps électoral qui les a élus,
il n'en est pas de même en ce qui concerne les chrétiens
qui ne sont pas élus par leurs coreligionnaires.
Alors
cela fausse tout le système. On ne peut pas établir
un système fondé sur la représentation confessionnelle
et faire en sorte que les confessions ne soient pas en fait représentées.
Il faut donc réviser le découpage des circonscriptions
électorales et assurer surtout l’impartialité
de la consultation en mettant fin à toute tentative, non
seulement de fraude, mais de manipulation électorale. Or
ce qu’on nous a laissé entendre n’augure rien
de bon à cet égard. Omar Karamé dans une déclaration
faite symptomatiquement à Damas a annoncé qu’il
n’y aura pas d’observateurs internationaux pour suivre
le scrutin et constater sa régularité. Ceci laisse
penser que les pratiques actuelles ne vont pas cesser, que les ingérences
et les interventions ne vont pas prendre fin et que rien en fait
ne changera.
Ce
qui est vrai au niveau du Parlement se répercute au niveau
du Gouvernement parce que le Gouvernement est une sorte de Parlement
en miniature comme le pensait déjà Michel Chiha, c'est-à-dire
que le Gouvernement devrait représenter toutes les tendances
et qu'en réalité toutes les tendances ne sont pas
représentées. Donc
le même vice dont souffre le Parlement se répercute
au niveau du Gouvernement. Ne parlons pas de l’Administration
où la corruption est devenue non seulement une pratique courante
mais presque une sorte de règle du jeu normale de laquelle
on ne doit pas avoir honte. Le fonctionnaire estime qu’il
est sous payé et qu’il est donc normal, presque au
vu et au su de ses supérieurs, de compléter son salaire
par le recours au pourboire et au favoritisme.
Donc
cette pratique héritée de la tradition ottomane se
perpétue et aucune réforme administrative n’a
été entreprise jusqu’à présent.
Tous les projets de réforme administrative depuis le temps
de Fouad Chéhab jusqu’à maintenant ont avorté
parce qu’il y a des caciques qui ont installé leurs
protégés et qui tiennent à ce que ces protégés
restent aux postes qu’ils occupent alors même qu’ils
seraient incompétents ou même indignes. Incompétents,
on n’a pas besoin de leurs services; pléthoriques,
ils sont de trop. Mais il y a plus que cela. Ils sont plus qu'incompétents
et pléthoriques, ils sont souvent indignes c'est-à-dire
dignes de sanctions pénales et passibles pour beaucoup d’entre
eux de peines de prison. Or,
non seulement on les laisse en place, mais ils bénéficient
d’avancements, de promotions, et beaucoup d‘entre eux
accèdent à des postes de très haute responsabilité
au sein de l’administration.
Le
tableau, comme vous le constatez n’est pas reluisant. Il est
même sombre, mais c’est hélas! la réalité
au sein de laquelle se débat le Liban et de laquelle souffre
le peuple libanais, en grande partie coupable et responsable de
ses malheurs, moins coupable d’ailleurs que responsable parce
qu’il est inconscient et qu’il est en fait victime d’atavismes
dont il n’arrive pas à se défaire.
L’étranger
qui vient pour la première fois au Liban est surpris de la
désorganisation totale de la vie au plan quotidien et j’ai
évoqué au début de ce bref entretien le problème
de la circulation. Il est symptomatique. Circuler en voiture est
une forme de style. C’est un style de vie. Or «
le style est l’homme même »
disait Buffon. A la manière dont tu conduis, je juge plus
ou moins qui tu es.
Donc
le travail est à reprendre à la base. Il faut commencer
par transformer ce qui est un peuple en une authentique nation.
Il faut faire prendre conscience des responsabilités élémentaires
de la vie en commun et de la vie civique avant de tenter toute réforme
de l’Etat et des Institutions.
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