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LA REGENERATION
DE LA VIE POLITIQUE AU LIBAN

Comment régénérer la vie politique libanaise ?

Jean Salem

M. Jean Salem
Professeur de Droit Constitutionnel (24.11.04)

Par la Régénération des Libanais eux-mêmes d'abord
et en mettant fin aux 3 fléaux de notre vie politique :
Corruption, Inféodation et Non Représentativité

Vous parlez de régénération de la vie politique libanaise, il faudrait peut-être commencer par régénérer les Libanais eux-mêmes. Il suffit de voir comment ils conduisent dans la rue, avec quelle désinvolture ils méprisent le code de la route et se permettent toutes sortes d'incartades, qu'il s'agisse des feux rouges ou des sens interdits, pour se rendre compte que ce peuple est un peuple indiscipliné, individualiste et essentiellement réfractaire à la loi. Alors, comment voulez-vous qu'un peuple réfractaire à la loi puisse s'insérer dans le cadre d'une vie politique normale ?

Le vice vient donc du Libanais. Ce sont des tares anthropologiques. Pendant des siècles et des siècles, on a adopté à l'égard de tout ce qui est loi, de tout ce qui est autorité, de tout ce qui est pouvoir, une attitude de désinvolture et de mépris et cela se répercute au niveau de la vie quotidienne dans les comportements de chaque jour.

La régénération devrait donc commencer par une action civique, si elle est possible et je ne suis pas certain qu'elle le soit. Mais si elle est possible, commencer par une action civique, c'est-à-dire par un éveil à la prise de conscience du citoyen. Faute de cette prise de conscience, aucune action ne pourrait être efficace. Il faut donc commencer par cette action éducative tendant à créer chez le Libanais une conscience civique élémentaire sans laquelle il n'est pas possible qu'il y ait une entreprise quelconque de restructuration de l'Etat et de régénération de la vie politique. Il faut donc commencer par la réforme du Libanais avant la réforme de l'Etat libanais.

Cette condition indispensable, première, sine qua non étant posée, que peut-on faire, à supposer le problème résolu sur ce plan, encore que sa solution soit très malaisée parce que c'est le problème clé, le problème majeur ?

Il faut mettre fin aux 3 fléaux qui affligent notre vie politique actuellement tant au niveau du Parlement qu'au niveau du Gouvernement et de l'Administration, c'est-à-dire la corruption d'une part et l'inféodation d'autre part et pour ce qui concerne le Parlement et le Gouvernement, la non représentativité. Ceci peut se faire partiellement à travers une réforme électorale.

Mais la réforme électorale ne doit pas tendre uniquement à empêcher la fraude électorale, ce qui est déjà beaucoup. Elle doit aussi viser à mettre fin aux manipulations plus ou moins directes ou indirectes de la consultation électorale par le pouvoir politique, par le Gouvernement. Elle doit évidemment tendre à assurer une représentation exacte du corps électoral, une expression authentique de la volonté nationale ce qui suppose un découpage des circonscriptions qui ne noie pas une partie de l'électorat par l'apport d'un électorat de provenance différente. Je veux parler de la sous représentation actuelle de l'électorat chrétien. En raison du découpage des circonscriptions, les élus de la communauté chrétienne ne sont pas en fait désignés par les chrétiens de la circonscription mais par un corps électoral en majorité composé de non chrétiens. Il en résulte qu'il y a bien entendu autant de députés chrétiens que de députés non chrétiens à la Chambre des Députés mais alors que les uns (ceux qui représentent la communauté musulmane) sont authentiquement représentatifs de la volonté du corps électoral qui les a élus, il n'en est pas de même en ce qui concerne les chrétiens qui ne sont pas élus par leurs coreligionnaires.

Alors cela fausse tout le système. On ne peut pas établir un système fondé sur la représentation confessionnelle et faire en sorte que les confessions ne soient pas en fait représentées. Il faut donc réviser le découpage des circonscriptions électorales et assurer surtout l’impartialité de la consultation en mettant fin à toute tentative, non seulement de fraude, mais de manipulation électorale. Or ce qu’on nous a laissé entendre n’augure rien de bon à cet égard. Omar Karamé dans une déclaration faite symptomatiquement à Damas a annoncé qu’il n’y aura pas d’observateurs internationaux pour suivre le scrutin et constater sa régularité. Ceci laisse penser que les pratiques actuelles ne vont pas cesser, que les ingérences et les interventions ne vont pas prendre fin et que rien en fait ne changera.

Ce qui est vrai au niveau du Parlement se répercute au niveau du Gouvernement parce que le Gouvernement est une sorte de Parlement en miniature comme le pensait déjà Michel Chiha, c'est-à-dire que le Gouvernement devrait représenter toutes les tendances et qu'en réalité toutes les tendances ne sont pas représentées. Donc le même vice dont souffre le Parlement se répercute au niveau du Gouvernement. Ne parlons pas de l’Administration où la corruption est devenue non seulement une pratique courante mais presque une sorte de règle du jeu normale de laquelle on ne doit pas avoir honte. Le fonctionnaire estime qu’il est sous payé et qu’il est donc normal, presque au vu et au su de ses supérieurs, de compléter son salaire par le recours au pourboire et au favoritisme.

Donc cette pratique héritée de la tradition ottomane se perpétue et aucune réforme administrative n’a été entreprise jusqu’à présent. Tous les projets de réforme administrative depuis le temps de Fouad Chéhab jusqu’à maintenant ont avorté parce qu’il y a des caciques qui ont installé leurs protégés et qui tiennent à ce que ces protégés restent aux postes qu’ils occupent alors même qu’ils seraient incompétents ou même indignes. Incompétents, on n’a pas besoin de leurs services; pléthoriques, ils sont de trop. Mais il y a plus que cela. Ils sont plus qu'incompétents et pléthoriques, ils sont souvent indignes c'est-à-dire dignes de sanctions pénales et passibles pour beaucoup d’entre eux de peines de prison. Or, non seulement on les laisse en place, mais ils bénéficient d’avancements, de promotions, et beaucoup d‘entre eux accèdent à des postes de très haute responsabilité au sein de l’administration.

Le tableau, comme vous le constatez n’est pas reluisant. Il est même sombre, mais c’est hélas! la réalité au sein de laquelle se débat le Liban et de laquelle souffre le peuple libanais, en grande partie coupable et responsable de ses malheurs, moins coupable d’ailleurs que responsable parce qu’il est inconscient et qu’il est en fait victime d’atavismes dont il n’arrive pas à se défaire.

L’étranger qui vient pour la première fois au Liban est surpris de la désorganisation totale de la vie au plan quotidien et j’ai évoqué au début de ce bref entretien le problème de la circulation. Il est symptomatique. Circuler en voiture est une forme de style. C’est un style de vie. Or « le style est l’homme même » disait Buffon. A la manière dont tu conduis, je juge plus ou moins qui tu es.

Donc le travail est à reprendre à la base. Il faut commencer par transformer ce qui est un peuple en une authentique nation. Il faut faire prendre conscience des responsabilités élémentaires de la vie en commun et de la vie civique avant de tenter toute réforme de l’Etat et des Institutions.

 

Entretien conduit par Marie-Claude Saadé-Hélou le 24.11.04
   

 

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