Telle que posée, la question suppose une
réponse de l’intérieur qui parte de l’idée
que la vie politique est stagnante, morte ou gelée. La question
suppose donc cette introduction et la prend pour base pour dire
que ce qui est demandé est la régénération
de la vie politique tout en s’interrogeant sur la manière
de le faire.
Je suis d’accord qu’il y a de grande défectuosités
dans la vie politique libanaise et l’expression la plus
couramment employée dans les milieux politiques et médiatiques,
c’est que la vie politique est « en panne
». Cela veut dire qu’elle est là, mais «
en panne », présente, mais comme dans un
dépôt ou un coffre dont la porte serait fermée
à clé de telle sorte que cette vie politique a besoin
d’être remise en mouvement et régénérée,
la porte rouverte et qu’une poussée soit donnée
à l’activité politique au Liban.
Bien sûr, le Liban s’est toujours caractérisé
par un dynamisme politique qui a marqué sa vie et constitué
un modèle unique dans une région où il n’y
a pas de vie politique, où l’individu fait la loi,
quelque soit cet individu, qu’il soit roi, prince, président,
cheikh ou autre. La vie politique est «en panne»
en ce sens qu’elle est stagnante, immobile et ne connaît
aucun changement, interaction ou vitalité.
Bien sûr, il y a des gens qui disent qu’il y a une
vie politique. Peut-être, mais cette vie politique n’est
autre qu’un transfert de directives, d’instructions
et d’ordres, du supérieur à l’inférieur,
ce qui veut dire que c’est une question de préceptes
à observer, de contrainte, de coercition et parfois cela
arrive à beaucoup plus que cela comme moyens de pression
et de sanction, à tout ce qu’une personne, au sommet
du pouvoir, peut exercer comme moyens pour affirmer sa domination.
Le Liban constituait le modèle unique dans le monde arabe.
Mais il faut signaler, en toute franchise, que ce modèle
subissait aussi des influences diverses, non seulement dans sa
dynamique mais aussi dans l’aspect démocratique car
le jeu politique était toujours influencé par l’extérieur
surtout dans les choix principaux.
Depuis l’Indépendance et jusqu’à Taef,
la position essentielle et peut-être la seule agissante
était la Présidence de la République comme
le prévoyait la Constitution. Les élections à
la Présidence de la République, dans la majorité
écrasante de ses échéances, donnaient lieu
à des interventions pour le choix de tel président
ou pour faire pencher la balance pour tel ou tel autre président.
Mais il n’ y avait pas de
« création » de Président. Ceci veut
dire qu'il y avait des candidats, mais au début, il y avait
une lutte franco-britannique pour le choix du Président
et nous avons tous lu ou nous nous en souvenons, si nous sommes
d’un âge avancé, comment les Britanniques ont
réussi à faire prévaloir Camille Chamoun
sur Hamid Frangié en 1958 et comment le grand leader arabe
Abdel Nasser s’est entendu avec l’éminent Président
Fouad Chéhab sur le fait que Abdel Nasser donnerait son
accord à l’accession de Fouad Chéhab à
la présidence laissant à celui-ci les coudées
franches au niveau de la politique intérieure en contre
partie d’une coordination totale en ce qui concerne la politique
étrangère, ce qui a eu pour conséquence le
choix par Fouad Chéhab de Charles Hélou comme Président
de la République en 1964. 1970 fut peut-être la seule
étape au cours de laquelle le jeu politique libanais fut
laissé aux calculs intérieurs et Sleiman Frangieh
remporta la victoire avec un écart d’une seule voix.
En 1976, l’élection du président Sarkis fut
le résultat d’une entente entre les Américains
et les Syriens. Puis, malheureusement, la décision devint
israélienne dans le choix de Béchir Gemayel et après
lui Amine Gemayel. A Taef, il y a eu un choix libanais au départ,
appuyé par les Arabes et l’accord se fit en faveur
de René Moawad. Puis après les changements rapides
qui eurent lieu, la décision a commencé à
être syro-libanaise et ce fut Elias Hraoui. Mais après
cela, la décision est devenue entièrement syrienne
pour la prorogation du mandat d’Elias Hraoui, l’élection
d’Emile Lahoud et la prorogation à Emile Lahoud.
Après Taef il y eu une autre position qui est devenue importante
et même plus qu’importante, c’était le
Conseil des ministres car il devenait l’autorité
de décision lorsqu’il se réunissait et le
Conseil des ministres ainsi que le Premier ministre prenaient
de l’importance. Après Taef le choix est donc devenu
syrien.
Ce que je veux dire par là, c’est que la personne
active dans la vie politique au Liban a des choix très
limités et que les décisions essentielles lui parviennent
préemballées. Ce n’est pas nous qui avons
choisi Emile Lahoud. Nous avons voté pour Emile Lahoud.
Ce n’est pas nous qui avons choisi Elias Hraoui. Les députés
d’alors ont voté pour le choix qui avait été
le résultat d’un accord et qui était Elias
Hraoui. Ce n’est pas nous qui avons décidé
la prorogation mais nous avons voté pour la prorogation
en tant que choix fait et décidé par les Syriens.
Comment régénérer la vie politique ?
1- Par le retour des éléments intérieurs
libanais en tant qu'éléments efficients dans toutes
les décisions et options, la sauvegarde des meilleures
relations privilégiées avec la Syrie et la prise
en considération des justes intérêts nationalistes
syriens. Aussi, si notre choix est ce qui a été
conclu à Taef, c'est-à-dire des relations privilégiées
avec la Syrie, cela doit être accompagné d’une
sincérité et d’une conviction dans les relations
avec la Syrie pour que le régime syrien soit tranquille
sur le fait que les Libanais traitent avec lui sur base qu’il
est le grand frère et que les relations privilégiées
sont le destin et le choix du Liban.
Si nous parvenons à cette conviction générale
des Libanais et que nous le traduisons par l'affirmation de ces
relations privilégiées, à mon avis, ceci
aidera beaucoup à la reformulation du rôle syrien
au Liban de manière à ce que ses droits nationalistes
soient sauvegardés et que les Libanais puissent réactiver
leur vie politique.
2- Naturellement, il y a également d’autres postulats
qu’il faut prendre en considération afin que la vie
politique se remette en mouvement. L’autre aspect des relations
privilégiées avec la Syrie, c’est la conviction
totale que notre unique ennemi est Israël et ceux qui appuient
Israël et donc que nous nous tenions entièrement et
en toute conviction aux côtés des Arabes dans la
question du conflit avec Israël et non pas que nous nous
tenions comme si nous n’avions rien à faire avec
cette question car cette affaire a été essayée
par certains dans le passé et le résultat fut la
destruction pour le Liban. Etre donc convaincu de la position
nationaliste qui est l’arabité du Liban, ce qui se
traduit en premier lieu, par les relations privilégiées
avec la Syrie et en deuxième lieu, par une position adverse
vis-à-vis d’Israël étant donné
qu’il s’agit là d’un projet sioniste
qui veut dominer toute la région et non pas seulement la
Palestine. Ceci serait le pas le plus grand et le plus important
pour régénérer notre vie politique.
3- Mais il y a aussi la question de la reconstitution des partis
car il n’y a pas de vie politique sans partis. Et il y a
deux choses importantes aujourd’hui : durant l’Indépendance,
bon nombre de ces partis avaient un cachet national et ils sont
presque tous entrés, surtout les plus actifs d’entre
eux, dans le cadre des communautés et sont malheureusement
devenus les partis des communautés.
Au début, seuls les « Kataeb » étaient
le parti des maronites. Puis ils ont été suivis
par le « PNL » après 1958. Avec le
temps, le parti socialiste progressiste, après que la proportion
des chrétiens, des sunnites et des chiites ait diminué,
s’est transformé en parti de la communauté
druze. Le mouvement « Amal » est le parti
de la communauté chiite. Le «Hezbollah»
qui a suivi la ligne de la résistance nationale se comporte
sur le plan nationaliste en tant que parti nationaliste pour tous
les Libanais mais, dans les questions intérieures, il se
comporte comme le parti le plus fort sur la scène chiite.
Lorsque je parle donc de reformuler la vie des partis, cela veut
dire qu’il faut encourager de nouveau la création
de partis nationaux dans lesquels se rassembleraient des membres
venus d’appartenances confessionnelles différentes
pour une même pensée et une même action politiques.
Il y a bien sûr des partis qui, à la base ne sont
pas confessionnels, mais ils se sont affaiblis. Le parti communiste
par exemple, est un parti non confessionnel mais qui s’est
affaibli à cause du fait qu’il a été
éloigné du pouvoir. Le parti nationaliste syrien
a accédé à une position au pouvoir mais qui,
à mon avis, est plus importante que son volume réel
en tant que parti ordinaire. Il occupe ce volume au Parlement
et au Conseil des ministres à cause de ses relations spéciales
avec la Syrie.
Mais il y a d’autres tentatives qui méritent d’être
relevées et dont la plus saillante, peut-être, est
le « Mouvement du Renouveau Démocratique
» présidé par le député Nassib
Lahoud qui a la confiance et le respect de tous les Libanais avec,
à ses côtés, des personnes éloignées
de tout esprit confessionnel comme le député Misbah
el Ahdab, Bassem al Jisr et d’autres comme eux.
A mon avis, encourager les partis politiques doit devenir notre
but dans l’étape prochaine et l’un des facteurs
qui contribuent à mettre en mouvement la vie politique
et encourage les partis politiques est le système électoral
ou la loi électorale. La loi électorale qui aide
nécessairement à la naissance et à l’évolution
des partis est le système proportionnel qui fait de la
candidature individuelle un acte suicidaire et parfois même
interdit par la loi. Par conséquent, les personnes actives
dans le domaine politique se voient obligées de se rassembler
dans des partis, soit des partis élitistes, soit des partis
populaires, mais dans les deux cas, ils se rassemblent dans des
partis qui élaborent des programmes et participent aux
élections sur base de programmes. A partir de là
et avec de grandes circonscriptions « mélangées
» pour le système proportionnel, les partis
sont alors obligés de devenir des partis «mélangés»
pour assurer un appui populaire à leurs candidats aux élections
législatives. Cette question va donc se poser dans une
étape prochaine.
Naturellement, il est inutile de parler de la liberté
de presse car la presse est libre au Liban. Je crois donc que
tous ces facteurs réunis peuvent régénérer
une vie politique saine au Liban.