La
réponse à cette importante question n’est
pas facile et il me vient à l’esprit plusieurs idées
dont la plus importante est les élections législatives.
La clé des élections législatives, c’est
la loi électorale.
Je
suis de ceux qui considèrent que la loi électorale
ou le système électoral que nous avons observé
depuis 1943, n’a pas fait l’affaire. La preuve, c’est
que le résultat obtenu n’était pas celui que
l’on souhaitait. Il en est résulté le fait
que des personnes déterminées ont disposé
arbitrairement de la vie politique ou imposé leur domination
sur elle. Il en est résulté également l’explosion
des fanatismes claniques, communautaires, confessionnels, tribaux
et régionaux et ceci, en conséquence du régime
que nous appliquons. Naturellement, cela a entraîné
des crises répétées dans notre vie publique
depuis 1943.
Notre
vie publique est une série de crises nationales. Il y eut
une crise en 1958 qui fut sanglante dans une certaine mesure. Puis
il y eut une violente crise politique en 1960 qui a duré
9 mois et qui s’est manifestée par l’impossibilité
de former un gouvernement. Puis il y eut la grande crise nationale,
la crise sanglante entre 1975 et 1990. Et aujourd’hui nous
vivons une crise. Aujourd’hui nous vivons une crise nationale
car il existe un fossé entre les Libanais. Les Libanais,
aujourd’hui, sont divisés en deux clans et chacun de
ces clans est terré dans sa tranchée ou tapi derrière
sa barricade et prend l’autre pour cible. Il n'y a pas de
pont entre les deux. Un fossé profond menace l’unité
nationale au plus profond d’elle-même. Nous vivons aujourd’hui
une crise nationale.
Le
fait que nous ayons affronté et que nous continuons à
affronter des crises nationales répétées depuis
1943, cela signifie qu’il y a un dysfonctionnement majeur
dans notre vie politique. Ceci est la plus grande preuve, le plus
grand témoignage de la maigreur de la démocratie dans
ce pays. Nous n’avons pas de démocratie au vrai sens
du terme et pour conforter mes propos, je demanderais: à
quand remonte la dernière crise nationale en Amérique
par exemple, ou en Grande Bretagne ou en France ou en Allemagne
ou dans n’importe quel pays qui applique la démocratie
dans son sens réel ? Il n’y a pas de crises nationales.
Il y a des problèmes et des questions quotidiens à
régler. Toutes les sociétés font face à
des problèmes et des questions quotidiens. Ces problèmes
et questions sont traités à travers les institutions
constitutionnelles, c’est-à-dire à travers les
mécanismes de la démocratie, ce qui fait qu’il
n’y a pas éclatement de crises et les choses n’en
arrivent pas au point des crises nationales. Il n’y a pas
de crises nationales dans les démocraties du monde. Le fait
que nous fassions face à des crises nationales répétées,
ceci témoigne de la maigreur de la démocratie.
Alors,
comment insuffler la vie dans notre vie politique ?
Tout
d’abord, par une loi électorale correcte mais le but
plus éloigné doit être la mise en pratique de
la démocratie dans toute sa signification, dans sa vraie
signification. La démocratie doit être le port de toute
réforme, c'est-à-dire là où aboutit
toute réforme. Elle doit être également le moyen
de toute réforme car là où la démocratie
est effective, il n’y a pas de problème de réforme.
La réforme se passe au quotidien. Il y a un dialogue continu
au parlement, à l’intérieur du gouvernement,
à travers les médias, les sondages d’opinion,
les élections législatives successives où l’on
revient à l’opinion publique etc… les mécanismes
de la démocratie se mettent en mouvement et la réforme
se passe par la volonté du peuple. C’est pour cela
que nous pensons que les crises nationales témoignent de
la maigreur de la démocratie ou de l'absence de démocratie
tout comme nous pensons que les appels répétés
au dialogue national témoignent aussi de la maigreur de la
démocratie dans notre pays.
C’est
comme cela que j’ai répondu à la personne qui
est venue me voir un jour, depuis peu de temps, proposant un dialogue
national, un Congrès national. Pourquoi tenir un Congrès
national ? Je lui ai dit : un Congrès national ? Mais ceci
vient en remplacement d’un objet perdu. Qu’est-ce qui
a été perdu ? Cherchons plutôt ce qui a été
perdu. L’objet perdu c’est la démocratie. Si
nous avions un minimum de démocratie dans le pays, personne
ne penserait au dialogue national. Le dialogue national est une
affaire de chaque jour, au parlement, au gouvernement, à
l’intérieur du conseil des ministres, dans les médias,
etc. C’est un dialogue quotidien. Mais un Congrès national
? Il n’ y a pas de Congrès nationaux dans les démocraties
les plus évoluées. Le fait même que nous réclamions
des dialogues nationaux, ceci prouve la maigreur de la démocratie
chez nous ou son absence. La démocratie, c’est donc
la réforme. Elle doit être le port de toute réforme
c'est-à-dire le but de toute réforme comme elle doit
être le moyen de la réforme, la voie de la réforme
ce qui veut dire qu’à travers elle nous réalisons
la réforme par la suite de manière organisée,
ordonnée et ciblée. On commence donc avec la clé.
Le prélude à la réforme démocratique
est une loi électorale correcte.
Mais
où se trouve le problème dans la notre loi électorale
? Nous avons notre projet de loi électorale. Le problème
de la loi électorale est qu’elle n’assure ni
une représentation correcte ni le minimum des conditions
d’égalité des chances entre les candidats. Elle
n’assure pas une représentation correcte en ce sens
que le communautarisme, le confessionnalisme, le tribalisme et le
régionalisme jouent un rôle de premier plan et sont
agissants dans la détermination des résultats. Aussi,
en l’absence des conditions d’égalité
des chances entre les candidats, l’argent politique joue un
rôle décisif dans la détermination des résultats.
Il n’y a donc pas de représentation correcte.
Aussi,
nous avons chez nous le système majoritaire depuis 1943 et
la circonscription relativement élargie (parfois plus grande,
parfois plus petite). Prenons l’exemple de Beyrouth. Le leader
le plus puissant de Beyrouth mène la bataille à la
tête d’une liste et il remporte par exemple 60% des
voix de Beyrouth. Il obtient tous les sièges parlementaires
de la ville. Il reste donc 40% non représentés au
parlement. Prenons un autre exemple, le Sud : le leader le plus
puissant du Sud mène la bataille à la tête d’une
liste et remporte par exemple 55 à 60% des voix de l’ensemble
des voix du Sud. Il obtient tous les sièges du Sud. Il y
a donc 40 à 45% de la population du Sud qui n’est pas
représentée au parlement. Cette forme de représentation
n’est pas correcte. De plus, étant donné que
l’argent politique et la corruption jouent un rôle,
que le tribalisme et le confessionnalisme jouent également
un rôle, la représentation n’est nullement correcte
et cela au vrai sens du terme. Il n’y a donc ni représentation
correcte, ni démocratie.
Les
candidats : il n’y a pas le minimum de conditions d’égalité
des chances entre eux. Sur le plan financier, le plus riche est
celui qui arrivera à obtenir un siège parlementaire
et celui qui n’a pas d’argent ne pourra pas arriver
et les voix sont devenues matière à vente et achat
sur le marché. De plus, celui qui possède un média
peut s’introduire dans chaque maison et même dans chaque
chambre à coucher. Et celui qui ne possède pas de
média, personne n’en entend parler. Alors comment y
aurait-il égalité des chances entre un candidat qui
possède un média et un autre qui n’en possède
pas ? Sans compter que même si le candidat ne possède
pas un média, il pourra toujours, grâce à ses
moyens financiers, étendre son hégémonie sur
les médias par l’information et la publicité
et entrer dans chaque maison.
Dans
les autres pays du monde, ceci est organisé de manière
à garantir le minimum d’égalité des chances
et même, en France, en Grande-Bretagne etc., il y a un plafond
pour les dépenses électorales. Alors, que le candidat
soit riche ou pauvre, il ne pourra pas dépenser plus qu’une
limite déterminée sous peine de perte de son siège
parlementaire même s’il l’a gagné. Et cela
s’est passé une fois en France : un candidat a perdu
son siège parlementaire parce qu’il est apparu à
la Justice qu’il avait dépassé le plafond des
dépenses électorales.
De
plus, le passage des candidats dans les médias et la publicité
sont règlementés. Par exemple, en Amérique,
modèle des libertés, si l’un des médias
donne à l’un des candidats à la présidence
3 minutes par exemple, il doit selon la loi donner 3 minutes à
son rival. La liberté est organisée. La liberté
n’est pas absolue. Il faut donner une égalité
de chances aux candidats. Nous pouvons donc prendre exemple de ces
moyens de contrôle à l’étranger, dans
les démocraties les plus évoluées, pour formuler
nos règles de contrôle en fonction de nos besoins.
Nous
avons conçu un projet en ce sens, un projet qui adopte la
circonscription la plus large c'est-à-dire la Mohafazat et
nous préférons que ce soit la Mohafazat comme du temps
de Taef c'est-à-dire 5 Mohafazat. Maintenant ils essayent
de la diviser, de la rapetisser. Pourquoi avons-nous conçu
notre projet de cette manière? Car plus la circonscription
électorale est grande et plus la diversité communautaire
et confessionnelle est plus grande, plus large et, plus la circonscription
est petite, plus la couleur confessionnelle devient prononcée.
Il
y eut des étapes dans l’Histoire du Liban où
le Caza était une circonscription électorale. Il y
a beaucoup de Cazas au Liban qui ont une couleur confessionnelle
unique [au sens du rite] : le Kesrouane, Batroune, Bécharré,
Zghorta, certains Cazas du sud, de la Békaa Ouest , du Hermel.
Ils ont une couleur confessionnelle unique [au sens rituel du terme]
et non pas une couleur communautaire unique. Alors si l’on
adopte le Caza, on aura en résultat des élections,
des députés de couleurs confessionnelles- communautaires
prononcées. Et ce n’est pas comme cela que l’on
traite le problème numéro 1 du Liban qui est la question
communautaire et confessionnelle.
Je
considère que le Liban fait face à deux grandes questions
connexes : le communautarisme et le confessionnalisme d’une
part (le clanisme) et la corruption d’autre part. Ce sont
les deux plus grands problèmes que nous affrontons en ce
moment mais ils sont imbriqués car le communautarisme est
devenu une barricade pour la corruption. En effet, vous ne pouvez
pas demander des comptes à un leader sans réveiller
les fanatismes confessionnels et communautaires pour le protéger.
Les fanatismes confessionnels et communautaires le protègent.
Donc notre problème est en réalité un seul
problème: communautarisme et confessionnalisme d’un
côté et corruption de l’autre et cela constitue
une seule question, un seul problème ; ce sont les deux facettes
d’une même monnaie.
Nous
considérons que le Caza renforce le confessionnalisme et
le communautarisme et c’est pour cela que nous le refusons
et nous appelons au Mohafazat car plus éloigné du
cachet confessionnel. Nous réclamons la règle de la
représentation proportionnelle c'est-à-dire que la
liste qui gagne 60% des voix d’une région, remporte
60% des sièges de la région. Il reste 40% qui ne sont
pas pour elle. Ceci met un terme aux rouleaux-compresseurs, à
ce phénomène des rouleaux-compresseurs, de même
qu’il met un terme aux grands leadership. Je considère
que l’un des fléaux du Liban actuellement est le fait
que la scène politique est dominée par 5, 6, 7 ou
au plus 8 noms. Si l’on regarde les titres des journaux et
les informations quotidiennes, il y a entre 5 et 8 noms qui occupent
toute la scène politique. Tout le reste ne sont que des suivistes,
sans aucune présence. Ceux-là suivent les autres.
Est-ce là un régime démocratique le pourvoir
des 5, 6 ou 7 personnes ? C’est un régime autocratique
et non démocratique.
La
règle de la représentation proportionnelle met fin
aux rouleaux-compresseurs qui produisent ces personnes là.
Beyrouth produit une seule personne et tout le reste ce sont des
suivistes. A ce moment là, cette personne ne reste plus la
seule. Elle prend 60% des voix par exemple et remporte 60% des sièges
parlementaires et il reste 40% à d’autres. De même
dans le Sud. De même dans le Nord. De même en Békaa
et partout ailleurs dans toutes les régions. A ce moment
là, chaque titulaire de rouleau-compresseur se met à
avoir un rival et ne reste plus seul. La vie politique se dynamise
beaucoup plus et il y a, dès lors, dans chaque région
un autre point de vue . Le titre de démocratie, c’est
bien cela.
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