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LA REGENERATION
DE LA VIE POLITIQUE AU LIBAN

Comment régénérer la vie politique libanaise ?

M. Sélim El-Hoss
Ancien Premier ministre

Par une loi électorale convenable qui garantisse la juste représentation et l'égalité des chances entre candidats ainsi que l’activation de la démocratie. Les crises nationales qui se suivent et les appels répétés au dialogue national témoignent de la maigreur de la démocratie dans notre pays. Nous refusons le Caza car il renforce le confessionnalisme, appelons au Mohafazat car plus éloigné du cachet confessionnel et réclamons le système de la représentation proportionnelle car celui-ci met fin aux « rouleaux compresseurs ».

La réponse à cette importante question n’est pas facile et il me vient à l’esprit plusieurs idées dont la plus importante est les élections législatives. La clé des élections législatives, c’est la loi électorale.

Je suis de ceux qui considèrent que la loi électorale ou le système électoral que nous avons observé depuis 1943, n’a pas fait l’affaire. La preuve, c’est que le résultat obtenu n’était pas celui que l’on souhaitait. Il en est résulté le fait que des personnes déterminées ont disposé arbitrairement de la vie politique ou imposé leur domination sur elle. Il en est résulté également l’explosion des fanatismes claniques, communautaires, confessionnels, tribaux et régionaux et ceci, en conséquence du régime que nous appliquons. Naturellement, cela a entraîné des crises répétées dans notre vie publique depuis 1943. 

Notre vie publique est une série de crises nationales. Il y eut une crise en 1958 qui fut sanglante dans une certaine mesure. Puis il y eut une violente crise politique en 1960 qui a duré 9 mois et qui s’est manifestée par l’impossibilité de former un gouvernement. Puis il y eut la grande crise nationale, la crise sanglante entre 1975 et 1990. Et aujourd’hui nous vivons une crise. Aujourd’hui nous vivons une crise nationale car il existe un fossé entre les Libanais. Les Libanais, aujourd’hui, sont divisés en deux clans et chacun de ces clans est terré dans sa tranchée ou tapi derrière sa barricade et prend l’autre pour cible. Il n'y a pas de pont entre les deux. Un fossé profond menace l’unité nationale au plus profond d’elle-même. Nous vivons aujourd’hui une crise nationale.

Le fait que nous ayons affronté et que nous continuons à affronter des crises nationales répétées depuis 1943, cela signifie qu’il y a un dysfonctionnement majeur dans notre vie politique. Ceci est la plus grande preuve, le plus grand témoignage de la maigreur de la démocratie dans ce pays. Nous n’avons pas de démocratie au vrai sens du terme et pour conforter mes propos, je demanderais: à quand remonte la dernière crise nationale en Amérique par exemple, ou en Grande Bretagne ou en France ou en Allemagne ou dans n’importe quel pays qui applique la démocratie dans son sens réel ? Il n’y a pas de crises nationales. Il y a des problèmes et des questions quotidiens à régler. Toutes les sociétés font face à des problèmes et des questions quotidiens. Ces problèmes et questions sont traités à travers les institutions constitutionnelles, c’est-à-dire à travers les mécanismes de la démocratie, ce qui fait qu’il n’y a pas éclatement de crises et les choses n’en arrivent pas au point des crises nationales. Il n’y a pas de crises nationales dans les démocraties du monde. Le fait que nous fassions face à des crises nationales répétées, ceci témoigne de la maigreur de la démocratie.

Alors, comment insuffler la vie dans notre vie politique ?

Tout d’abord, par une loi électorale correcte mais le but plus éloigné doit être la mise en pratique de la démocratie dans toute sa signification, dans sa vraie signification. La démocratie doit être le port de toute réforme, c'est-à-dire là où aboutit toute réforme. Elle doit être également le moyen de toute réforme car là où la démocratie est effective, il n’y a pas de problème de réforme. La réforme se passe au quotidien. Il y a un dialogue continu au parlement, à l’intérieur du gouvernement, à travers les médias, les sondages d’opinion, les élections législatives successives où l’on revient à l’opinion publique etc… les mécanismes de la démocratie se mettent en mouvement et la réforme se passe par la volonté du peuple. C’est pour cela que nous pensons que les crises nationales témoignent de la maigreur de la démocratie ou de l'absence de démocratie tout comme nous pensons que les appels répétés au dialogue national témoignent aussi de la maigreur de la démocratie dans notre pays.

C’est comme cela que j’ai répondu à la personne qui est venue me voir un jour, depuis peu de temps, proposant un dialogue national, un Congrès national. Pourquoi tenir un Congrès national ? Je lui ai dit : un Congrès national ? Mais ceci vient en remplacement d’un objet perdu. Qu’est-ce qui a été perdu ? Cherchons plutôt ce qui a été perdu. L’objet perdu c’est la démocratie. Si nous avions un minimum de démocratie dans le pays, personne ne penserait au dialogue national. Le dialogue national est une affaire de chaque jour, au parlement, au gouvernement, à l’intérieur du conseil des ministres, dans les médias, etc. C’est un dialogue quotidien. Mais un Congrès national ? Il n’ y a pas de Congrès nationaux dans les démocraties les plus évoluées. Le fait même que nous réclamions des dialogues nationaux, ceci prouve la maigreur de la démocratie chez nous ou son absence. La démocratie, c’est donc la réforme. Elle doit être le port de toute réforme c'est-à-dire le but de toute réforme comme elle doit être le moyen de la réforme, la voie de la réforme ce qui veut dire qu’à travers elle nous réalisons la réforme par la suite de manière organisée, ordonnée et ciblée. On commence donc avec la clé. Le prélude à la réforme démocratique est une loi électorale correcte.

Mais où se trouve le problème dans la notre loi électorale ? Nous avons notre projet de loi électorale. Le problème de la loi électorale est qu’elle n’assure ni une représentation correcte ni le minimum des conditions d’égalité des chances entre les candidats. Elle n’assure pas une représentation correcte en ce sens que le communautarisme, le confessionnalisme, le tribalisme et le régionalisme jouent un rôle de premier plan et sont agissants dans la détermination des résultats. Aussi, en l’absence des conditions d’égalité des chances entre les candidats, l’argent politique joue un rôle décisif dans la détermination des résultats. Il n’y a donc pas de représentation correcte.

Aussi, nous avons chez nous le système majoritaire depuis 1943 et la circonscription relativement élargie (parfois plus grande, parfois plus petite). Prenons l’exemple de Beyrouth. Le leader le plus puissant de Beyrouth mène la bataille à la tête d’une liste et il remporte par exemple 60% des voix de Beyrouth. Il obtient tous les sièges parlementaires de la ville. Il reste donc 40% non représentés au parlement. Prenons un autre exemple, le Sud : le leader le plus puissant du Sud mène la bataille à la tête d’une liste et remporte par exemple 55 à 60% des voix de l’ensemble des voix du Sud. Il obtient tous les sièges du Sud. Il y a donc 40 à 45% de la population du Sud qui n’est pas représentée au parlement. Cette forme de représentation n’est pas correcte. De plus, étant donné que l’argent politique et la corruption jouent un rôle, que le tribalisme et le confessionnalisme jouent également un rôle, la représentation n’est nullement correcte et cela au vrai sens du terme. Il n’y a donc ni représentation correcte, ni démocratie.

Les candidats : il n’y a pas le minimum de conditions d’égalité des chances entre eux. Sur le plan financier, le plus riche est celui qui arrivera à obtenir un siège parlementaire et celui qui n’a pas d’argent ne pourra pas arriver et les voix sont devenues matière à vente et achat sur le marché. De plus, celui qui possède un média peut s’introduire dans chaque maison et même dans chaque chambre à coucher. Et celui qui ne possède pas de média, personne n’en entend parler. Alors comment y aurait-il égalité des chances entre un candidat qui possède un média et un autre qui n’en possède pas ? Sans compter que même si le candidat ne possède pas un média, il pourra toujours, grâce à ses moyens financiers, étendre son hégémonie sur les médias par l’information et la publicité et entrer dans chaque maison.

Dans les autres pays du monde, ceci est organisé de manière à garantir le minimum d’égalité des chances et même, en France, en Grande-Bretagne etc., il y a un plafond pour les dépenses électorales. Alors, que le candidat soit riche ou pauvre, il ne pourra pas dépenser plus qu’une limite déterminée sous peine de perte de son siège parlementaire même s’il l’a gagné. Et cela s’est passé une fois en France : un candidat a perdu son siège parlementaire parce qu’il est apparu à la Justice qu’il avait dépassé le plafond des dépenses électorales.

De plus, le passage des candidats dans les médias et la publicité sont règlementés. Par exemple, en Amérique, modèle des libertés, si l’un des médias donne à l’un des candidats à la présidence 3 minutes par exemple, il doit selon la loi donner 3 minutes à son rival. La liberté est organisée. La liberté n’est pas absolue. Il faut donner une égalité de chances aux candidats. Nous pouvons donc prendre exemple de ces moyens de contrôle à l’étranger, dans les démocraties les plus évoluées, pour formuler nos règles de contrôle en fonction de nos besoins.

Nous avons conçu un projet en ce sens, un projet qui adopte la circonscription la plus large c'est-à-dire la Mohafazat et nous préférons que ce soit la Mohafazat comme du temps de Taef c'est-à-dire 5 Mohafazat. Maintenant ils essayent de la diviser, de la rapetisser. Pourquoi avons-nous conçu notre projet de cette manière? Car plus la circonscription électorale est grande et plus la diversité communautaire et confessionnelle est plus grande, plus large et, plus la circonscription est petite, plus la couleur confessionnelle devient prononcée.

Il y eut des étapes dans l’Histoire du Liban où le Caza était une circonscription électorale. Il y a beaucoup de Cazas au Liban qui ont une couleur confessionnelle unique [au sens du rite] : le Kesrouane, Batroune, Bécharré, Zghorta, certains Cazas du sud, de la Békaa Ouest , du Hermel. Ils ont une couleur confessionnelle unique [au sens rituel du terme] et non pas une couleur communautaire unique. Alors si l’on adopte le Caza, on aura en résultat des élections, des députés de couleurs confessionnelles- communautaires prononcées. Et ce n’est pas comme cela que l’on traite le problème numéro 1 du Liban qui est la question communautaire et confessionnelle.

Je considère que le Liban fait face à deux grandes questions connexes : le communautarisme et le confessionnalisme d’une part (le clanisme) et la corruption d’autre part. Ce sont les deux plus grands problèmes que nous affrontons en ce moment mais ils sont imbriqués car le communautarisme est devenu une barricade pour la corruption. En effet, vous ne pouvez pas demander des comptes à un leader sans réveiller les fanatismes confessionnels et communautaires pour le protéger. Les fanatismes confessionnels et communautaires le protègent. Donc notre problème est en réalité un seul problème: communautarisme et confessionnalisme d’un côté et corruption de l’autre et cela constitue une seule question, un seul problème ; ce sont les deux facettes d’une même monnaie.

Nous considérons que le Caza renforce le confessionnalisme et le communautarisme et c’est pour cela que nous le refusons et nous appelons au Mohafazat car plus éloigné du cachet confessionnel. Nous réclamons la règle de la représentation proportionnelle c'est-à-dire que la liste qui gagne 60% des voix d’une région, remporte 60% des sièges de la région. Il reste 40% qui ne sont pas pour elle. Ceci met un terme aux rouleaux-compresseurs, à ce phénomène des rouleaux-compresseurs, de même qu’il met un terme aux grands leadership. Je considère que l’un des fléaux du Liban actuellement est le fait que la scène politique est dominée par 5, 6, 7 ou au plus 8 noms. Si l’on regarde les titres des journaux et les informations quotidiennes, il y a entre 5 et 8 noms qui occupent toute la scène politique. Tout le reste ne sont que des suivistes, sans aucune présence. Ceux-là suivent les autres. Est-ce là un régime démocratique le pourvoir des 5, 6 ou 7 personnes ? C’est un régime autocratique et non démocratique.

La règle de la représentation proportionnelle met fin aux rouleaux-compresseurs qui produisent ces personnes là. Beyrouth produit une seule personne et tout le reste ce sont des suivistes. A ce moment là, cette personne ne reste plus la seule. Elle prend 60% des voix par exemple et remporte 60% des sièges parlementaires et il reste 40% à d’autres. De même dans le Sud. De même dans le Nord. De même en Békaa et partout ailleurs dans toutes les régions. A ce moment là, chaque titulaire de rouleau-compresseur se met à avoir un rival et ne reste plus seul. La vie politique se dynamise beaucoup plus et il y a, dès lors, dans chaque région un autre point de vue . Le titre de démocratie, c’est bien cela.


Entretien conduit par Marie-Claude Saadé-Hélou le 18.1.05
   

 

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