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ON VEUT LA MORT DU TEMOIN
Par René AGGIOURI



On le sait. On l’a toujours su, dit et redit... et pourtant... Le Liban a une vocation millénaire, mais ce n’est pas une vocation guerrière, quoique ce pays se soit prêté, épisodiquement, à quelque aventure sans lendemain, c’est un pays de négoce, de spéculation financière, de banque, de tourisme, de villégiature, de soins de santé, il est doté d’un équipement hospitalier et d’un corps médical uniques en Orient; son emblème national pourrait être celui de la Croix-Rouge, mais c’est un Cèdre, ce qui est bucolique et tout aussi pacifique. Il s’est, sans doute, doté d’une armée et, pour faire comme tout le monde dans la région, il a élu un chef d’Etat galonné, mais ce n’est pas pour partir en guerre. Loin de là! La doctrine plus d’une fois proclamée, ces temps-ci, est que l’armée libanaise ne doit pas être exposée à une confrontation avec son voisin sur-armé du Sud.

C’est donc ce pays pacifique qu’Israël veut ruiner. Il le dérange à tout point de vue: par la composition multiconfessionnelle de sa population, par ses succès commerciaux, par l’étendue de ses amitiés internationales, etc... Il a commencé par le miner, dès 1948, lors de sa conquête du territoire palestinien en forçant une masse de réfugiés à s’y rassembler. Puis, il a entrepris de l’occuper militairement, sous prétexte de faire la chasse à ces mêmes Palestiniens et il s’y est embourbé comme chacun sait. Maintenant, mettant en œuvre toute sa puissance aérienne et maritime, il veut le détruire, l’effacer de la carte.

Comme un criminel se débarrasse d’un témoin encombrant. Car le Liban est, d’abord, un témoin, un témoin gênant.
Pour ce faire, Israël dispose d’un prétexte qu’il exploite sans scrupule, assuré du soutien indéfectible de la plus grande puissance du monde, dirigée par un certain G.W. Bush, lecteur de la Bible et obsédé de terrorisme. Ne lui a-t-on pas décrit le parti de la résistance libanaise comme une bande de terroristes? Dès lors, Israël a carte blanche.

***

Voilà où nous en sommes.
On est pris dans un engrenage sur lequel nous n’avons pas le moindre pouvoir, mais qui met en jeu un ensemble de facteurs régionaux que l’intervention militaire américaine en Irak et en Afghanistan a déclenché, mais qu’elle est loin de maîtriser. C’est le moment que choisit Israël pour pousser ses pions, afin d’orienter les développements de la situation dans le sens qui correspond à ses propres objectifs.

Ces objectifs se résument en une formule de base: un bouleversement général des structures politiques de tout le Proche-Orient et leur refonte sur une base étroitement confessionnelle à l’exemple de l’Etat d’Israël lui-même.

Les Kurdes ont toujours été intéressés par ces plans. Israël espère toujours y impliquer toutes les autres communautés religieuses ou ethniques. Ainsi, les Alaouites, en Syrie, y trouveraient leur compte, ce qui expliquerait l’étrange tranquillité, dont bénéficie le front syro-israélien depuis si longtemps.

Toutes ces vues sont, bien sûr, spéculatives et, au cas où, effectivement, les responsables israéliens s’y accrocheraient toujours, ils devraient prendre garde aux faux calculs. Ce qui était envisageable au lendemain de la Guerre Mondiale de 14-18 et de la dislocation de l’Empire ottoman qui tenait tous ces peuples et communautés sous sa férule, pourrait difficilement l’être encore aujourd’hui. Les esprits, les sociétés se sont renouvelés.

Si le recours de certains partis aux slogans religieux pourrait laisser croire que la refonte de la carte politique de la région serait encore envisageable aujourd’hui, il serait néanmoins, dangereusement erroné de ne pas tenir compte des véritables causes de cette régression apparente. Au-delà des orientations confessionnelles qui s’affichent bruyamment (et les armes à la main parfois), il existe des motivations qui n’ont rien à voir avec la religion.
C’est cela qu’il faut savoir déceler avec lucidité et objectivité.

***

Après cette rapide incursion dans le domaine de l’évolution historique des peuples du Proche-Orient, il faut revenir à l’actualité immédiate. Cette actualité se résume en une phrase: un petit pays exposé à une entreprise de démolition systématique menée par une force armée d’une puissance comparable à celle de la plus grande armée du monde, celle des Etats-Unis d’Amérique.

Il s’agit de trouver une sortie de crise avant que ce petit pays soit détruit complètement, car cette volonté de destruction existe bel et bien.

Que M. Hassan Nasrallah assume une part de responsabilité dans ce dangereux dérapage, lui-même ne le nierait pas; il n’en demeure pas moins que rien ne peut justifier l’ampleur et la violence de la réaction israélienne. Les grandes puissances (Etats-Unis, Russie ex-URSS, la Grande-Bretagne en première ligne) comptables de l’existence même de l’Etat d’Israël sur un territoire arabe, de son armement et de son impunité permanente, assument un devoir d’assistance à un Etat en danger de ruine et d’extinction.
Et cela par la conséquence de leur propre défaillance, pendant des décennies, à résoudre un conflit qu’elles ont elles-mêmes créé.


Article paru dans "La Revue du Liban"
du 22 juillet 2006


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