Sur
la manière de traiter avec le gouvernement palestinien du
Hamas, des divergences commencent à apparaître entre
les divers partenaires, l’Europe, les Etats-Unis, Israël,
d’une part et, d’autre part, les principaux pays arabes.
L’Europe
s’est ingéniée à imaginer une procédure
pour continuer à aider les populations palestiniennes, sans
passer par le gouvernement de M. Hannyé. C’est la quadrature
du cercle. Mais les responsables européens croient pouvoir
s’en sortir en dépit des obstacles que l’Administration
américaine compte dresser devant leur initiative.
Car
les Etats-Unis, pour ce qui concerne les secours qu’ils affirment
vouloir continuer à apporter à la population palestinienne,
ont multiplié les difficultés de transfert de capitaux
ou de denrées de première nécessité.
La volonté de fermer toutes les portes est à la base
de cette politique.
Quant
au gouvernement israélien de M. Olmert, il continue d’ignorer
les appels à la trêve et au dialogue que multiplie
le Hamas; il poursuit sa chasse aux militants palestiniens, maintient
le blocus du territoire de Gaza et ne cesse de le bombarder. Pourtant,
des voix s’élèvent en Israël même
préconisant une politique d’ouverture et de dialogue,
sans conditions préalables. Apparemment, ces voix n’ont
aucune chance d’être entendues; mais elles servent à
donner bonne conscience à une fraction de la société
israélienne.
Telles
sont donc les positions des trois principaux acteurs qui jouent
avec le destin des Palestiniens et, au-delà, avec la paix
dans l’une des régions les plus sensibles du monde.
***
Du
côté des pays arabes, les positions à quelques
exceptions près, sont plus subtiles vis-à-vis des
diverses tendances qui se partagent la scène palestinienne.
On
peut les passer rapidement en revue. C’est toujours significatif.
Ainsi, pour commencer par l’exception la plus notable, la
Syrie. Selon une tradition bien établie, le gouvernement
de ce pays apporte son appui aux groupements palestiniens les plus
rigides. C’est un exemple de la sclérose qui caractérise
la politique de Damas depuis un demi-siècle.
C’est
sans espoir.
L’Egypte
se complaît, désormais, dans un rôle flatteur
de médiateur. Mais sans véritable perspective de résultat
concret, sinon peut-être d’apaisement.
La
Jordanie, directement menacée dans son existence même,
en est réduite à un rôle de vigile.
L’Arabie
saoudite, enfin, dont le poids est tel qu’on ne peut l’ignorer,
s’en tient jusqu’ici à un appui moral aux efforts
de conciliation de l’Egypte. Riyad ne se compromettra pas
davantage.
Ainsi,
dans l’ensemble, du côté arabe, il n’y
a pas véritablement d’initiative nouvelle. On s’en
tient toujours aux propositions de la fameuse conférence
de Beyrouth. Les Arabes croyaient y avoir offert à Israël
des conditions de paix raisonnables. Mais Israël a ignoré
cette main tendue. Et pendant que son armée sème la
terreur, les Arabes délibèrent, tâtonnent, piétinent.
Et c’est ainsi que les groupuscules clandestins prennent le
relais pour répondre à la terreur par la terreur.
Israël mène cette danse macabre sur une musique biblique
qui trouve un écho enthousiaste à la Maison-Blanche
où, comme chacun sait, on cultive la doctrine des “christian
born again” qui voient dans la reconstitution du royaume de
Salomon, le triomphe final du Christ par la conversion de tout le
peuple juif. La folie peut être une maladie contagieuse.
L’Europe
embarrassée essaie de se maintenir dans le mouvement à
coup de millions d’euros aux Palestiniens. Elle table toujours
sur une éventuelle reprise du dialogue rationnel. Mais, en
réalité, les choses étant ce qu’elles
sont, c’est sans espoir.
Les
Israéliens, profitant de l’affaiblissement du monde
arabe, peuvent compter sur la présence militaire des Etats-Unis
dans la région pour poursuivre impunément leur entreprise
de colonisation.
La
politique du fait accompli leur a généralement réussi.
Ils y comptent plus que jamais dédaigneux de toutes les critiques
et de toutes les oppositions.
***
La
clé de toute cette lamentable histoire est et a toujours
été l’Amérique. Dès l’instant
où les Etats-Unis ont pris le relais de la Grande-Bretagne
pour résoudre le conflit de Palestine, l’ambiguïté
est devenue la caractéristique dominante des rapports entre
les diverses parties. Aux yeux du monde arabe, l’Amérique
jouissait d’une aura d’impartialité, avec une
solide réputation de puissance opposée au système
colonial. Au surplus, de très gros intérêts
pétroliers faisaient croire que Washington ne trahirait jamais
ses partenaires arabes.
Mais
c’était sans compter avec la prédominance des
tendances bibliques dans les milieux dirigeants américains.
A commencer déjà, par le président Truman à
qui on doit le premier acte de reconnaissance d’un Etat juif.
M. Truman était un lecteur assidu de la Bible. Il l’avait
lue quatre fois, dit-on, d’un bout à l’autre.
Il avait toujours admis que l’Ancien Testament avait joué
un rôle décisif dans la promesse qu’il avait
faite aux Juifs qu’un jour, ils retrouveraient leur patrie.
Depuis
Truman, cette prédominance de la tendance biblique dans la
politique américaine, n’a pas varié sauf, peut-être,
durant la présidence Eisenhower. Une certaine ambiguïté
continuait de planer sur la politique américaine en Orient,
jetant le trouble dans un monde arabe partagé entre le doute
et la confiance dans le rôle des intérêts pétroliers
qu’on croyait décisifs, tenté en même
temps par les sirènes de Moscou.
Aujourd’hui,
avec George W. Bush toute ambiguïté a cessé.
Bible en main, Washington a son siège fait. Les Arabes ne
sont plus entendus à Washington. Israël seul y peut
donner de la voix. On y est persuadé qu’à la
fin des temps, il rejoindra les foules des “Christian born
again” pour entonner les mêmes hosanna sur cette terre
prédestinée de Palestine. Folies que tout cela?...
Mais qui peut prétendre avoir le monopole de la sagesse?...
Article paru dans "La Revue du Liban" du
24 juin 2006