***
A l’opposé,
quelle image offre l’autre grande puissance, la Russie, héritière
de l’empire soviétique?
Sur
ce sujet, tout paraît relativement plus net. Du moins, à
écouter ce qu’en dit l’actuel concepteur de la
politique étrangère russe. M. Sergueï Lavrov
lui-même expose cette politique dans deux articles parus,
à quelques jours d’intervalle, début mars, le
premier dans la “Moskowskia Novosti” et le second dans
“Rossiskaia Gazeta”, sous le titre: “Soixante
ans après Fulton: les leçons de la guerre froide et
de notre époque”.
Rappelons
que Fulton est cette ville du Missouri où, en présence
du président Truman, Churchill, en mars 1946, a prononcé
son fameux discours dénonçant le “rideau de
fer” et lançant la “guerre froide”. Dans
le premier de ces articles, M. Lavrov définit le rôle
de la Russie dans une “architecture de relations internationales
en train de se former à nouveau”, sur la base de la
“multipolarité démocratique”.
La
politique étrangère russe, écrit-il, comporte
plusieurs vecteurs et recherche “la promotion constante des
intérêts nationaux sans glisser vers l’affrontement”.
Il voit dans “l’hégémonie unilatérale”
une approche historique et utopique basée sur le mythe des
“vainqueurs et des vaincus” qui s’est développé
à la fin de la guerre froide.
La
Russie ne peut pas coopérer selon cette conception du monde,
précise-t-il. Ses critères de coopération sont
les mêmes pour tous ses partenaires d’Europe, d’Asie
ou d’Amérique. Cela suppose l’analyse conjointe
des menaces, l’élaboration conjointe des solutions,
leur mise en œuvre conjointe.
De
même, la Russie rejette les projets mis en avant dans certaines
capitales occidentales au nom de “l’avancement universel
de la liberté et de la démocratie” ou de la
“diplomatie transformationnelle” (thème inventé
par Condoleezza Rice.
M.
Lavrov situe au Proche et Moyen-Orient le centre des conflits stratégiques
et, là, il refuse d’entrer dans une querelle avec le
monde musulman et de risquer un conflit de civilisation. La Russie
veut jouer un rôle de pont culturel et de civilisation - “fidèle
à une vocation multiséculaire”, selon M. Lavrov
- œuvrer à des compromis sur tous les conflits. Il refuse
le dogmatisme et les approches idéologiques aux problèmes
internationaux. “De même, souligne-t-il, la politique
étrangère de la Russie ne peut être l’otage
des cycles électoraux d’autres pays”.
Afin
de tirer les leçons de la guerre froide, M. Lavrov propose
d’ouvrir les archives tenues secrètes. Il dénonce
“la nature désastreuse du complexe d’infaillibilité
et du désir d’imposer le bonheur aux autres peuples
contre leur volonté, le danger de militarisation des relations
internationales et la tentation de s’appuyer sur les méthodes
militaires pour résoudre les problèmes au lieu de
les régler par les moyens politiques et diplomatiques”.
Il
conclut par un pressant appel à un effort de compréhension
conjointe du passé, pour renforcer la compréhension
mutuelle et surmonter le legs de la guerre froide dans la politique
mondiale.