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WASHINGTON ET MOSCOU EN BALANCE
Par René AGGIOURI



Durant les soixante dernières années, nous avons subi les effets d’un jeu d’influences entre deux blocs de puissances: l’Ouest, sous la direction des Etats-Unis et l’Est, sous la direction de l’Union soviétique. Le partage du monde était suffisamment clair et l’interprétation du jeu était relativement simple.

Aujourd’hui, depuis la disparition de l’Union soviétique et du Bloc de l’Est, le Bloc occidental lui-même n’est plus aussi soudé autour des Etats-Unis qu’il l’était auparavant. Washington essaie toujours, avec des résultats mitigés, de maintenir la cohésion avec ses alliés traditionnels et à les mobiliser avec le reste du monde, en mettant en avant des thèmes alarmistes. Ce fut, d’abord, le terrorisme que les messages périodiques de Ben Laden, l’insaisissable, continuent d’alimenter à l’unisson - ce furent ensuite les “armes de destruction massive”, prétexte à une invasion de l’Irak, qui devait s’avérer sans justification sérieuse, mais aux conséquences catastrophiques - et, maintenant, pour maintenir la tension, c’est l’armement atomique de l’Iran qui est mis en avant. Et là-dessus, c’est une avalanche de commentaires spéculatifs américains qui vont de l’alarmisme le plus noir au scepticisme le plus inattendu.

Ce qui est le plus remarquable dans ces développements, c’est qu’il est impossible de les situer dans le cadre d’une doctrine politique clairement définie. Pour saisir le sens de l’orientation suivie par la puissance dominante, on ne dispose que des discours périodiques, de plus en plus fréquents d’un président américain, apparemment aux abois, acculé à justifier une politique de plus en plus contestée. Ces discours alimentent aussitôt une multitude de commentaires de presse qui cherchent à en saisir le sens et les variations. Le résultat en est une totale confusion des esprits.

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A l’opposé, quelle image offre l’autre grande puissance, la Russie, héritière de l’empire soviétique?

Sur ce sujet, tout paraît relativement plus net. Du moins, à écouter ce qu’en dit l’actuel concepteur de la politique étrangère russe. M. Sergueï Lavrov lui-même expose cette politique dans deux articles parus, à quelques jours d’intervalle, début mars, le premier dans la “Moskowskia Novosti” et le second dans “Rossiskaia Gazeta”, sous le titre: “Soixante ans après Fulton: les leçons de la guerre froide et de notre époque”.

Rappelons que Fulton est cette ville du Missouri où, en présence du président Truman, Churchill, en mars 1946, a prononcé son fameux discours dénonçant le “rideau de fer” et lançant la “guerre froide”. Dans le premier de ces articles, M. Lavrov définit le rôle de la Russie dans une “architecture de relations internationales en train de se former à nouveau”, sur la base de la “multipolarité démocratique”.

La politique étrangère russe, écrit-il, comporte plusieurs vecteurs et recherche “la promotion constante des intérêts nationaux sans glisser vers l’affrontement”. Il voit dans “l’hégémonie unilatérale” une approche historique et utopique basée sur le mythe des “vainqueurs et des vaincus” qui s’est développé à la fin de la guerre froide.

La Russie ne peut pas coopérer selon cette conception du monde, précise-t-il. Ses critères de coopération sont les mêmes pour tous ses partenaires d’Europe, d’Asie ou d’Amérique. Cela suppose l’analyse conjointe des menaces, l’élaboration conjointe des solutions, leur mise en œuvre conjointe.

De même, la Russie rejette les projets mis en avant dans certaines capitales occidentales au nom de “l’avancement universel de la liberté et de la démocratie” ou de la “diplomatie transformationnelle” (thème inventé par Condoleezza Rice.

M. Lavrov situe au Proche et Moyen-Orient le centre des conflits stratégiques et, là, il refuse d’entrer dans une querelle avec le monde musulman et de risquer un conflit de civilisation. La Russie veut jouer un rôle de pont culturel et de civilisation - “fidèle à une vocation multiséculaire”, selon M. Lavrov - œuvrer à des compromis sur tous les conflits. Il refuse le dogmatisme et les approches idéologiques aux problèmes internationaux. “De même, souligne-t-il, la politique étrangère de la Russie ne peut être l’otage des cycles électoraux d’autres pays”.

Afin de tirer les leçons de la guerre froide, M. Lavrov propose d’ouvrir les archives tenues secrètes. Il dénonce “la nature désastreuse du complexe d’infaillibilité et du désir d’imposer le bonheur aux autres peuples contre leur volonté, le danger de militarisation des relations internationales et la tentation de s’appuyer sur les méthodes militaires pour résoudre les problèmes au lieu de les régler par les moyens politiques et diplomatiques”.

Il conclut par un pressant appel à un effort de compréhension conjointe du passé, pour renforcer la compréhension mutuelle et surmonter le legs de la guerre froide dans la politique mondiale.

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Ces deux textes fondamentaux du ministre russe, tout en exposant l’orientation de la politique de son pays, contiennent un réquisitoire implicite de la politique actuelle des Etats-Unis.

Sa dénonciation de l’unilatéralisme et du recours à l’action militaire ou à la menace est sans équivoque. Sa critique de la politique de la guerre froide n’est pas seulement une critique du stalinisme, mais une mise en cause évidente des tendances qui se sont faits jour aux Etats-Unis, même sous la présidence de l’actuel George W. Bush.

Mais tout cela est développé en termes “diplomatiques”, comme on dit, quoique tout à fait limpides. Tout cela, penserez-vous, est bel et bon. En attendant, c’est l’Amérique qui occupe le terrain. Militairement et par d’autres moyens. Or, pour se libérer et libérer le monde, il lui faut une échappatoire. Alors qu’elle la cherche en vain en Irak, voici qu’elle menace de s’enferrer dans l’Iran voisin... Politique de gribouille.


Article paru dans "La Revue du Liban" du 6 Au 13 Mai 2006 http://rdl.com.lb/2006/q2/4052/tribune.html


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