A
partir de 1978, Béchir Gemayel, chef incontesté
des forces chrétiennes, est apparu bientôt comme
un bâtisseur à mesure que le pays luttait pour se
libérer de l’occupant syrien et palestinien. Il se
révéla être un organisateur de haute taille,
ayant une conception à la fois classique et réaliste
de la nation rajeunie et moderne et rejetait les méthodes
de la veille classe politique pratiquées depuis des décennies.
Aussi, il était perçu par ses partisans et même
par ses opposants comme une figure de renouveau déterminée
à combattre toute corruption ainsi que le laisser-aller
extrême qui permirent la dégradation de la situation
libanaise.
Il
fit appel à des personnalités d’expérience
et de compétence indiscutables qui se constituèrent
en comités de travail d’une efficacité et
d’un sérieux autrement plus productif que n’en
avait jamais connu l’administration de la République.
Ces
comités de travail se donnèrent à leur tâche
avec une conscience et une énergie rares. Les plus déprimés
reprenaient courage dans un mouvement d’enthousiasme grandissant
et contagieux.
Béchir
Gemayel était proche de la population et était présent
sur tous les fronts, galvanisant ses partisans et prônant
l’idée du Liban des 10.452 km2 libéré
de toute occupation étrangère. Plus tard, il parvint
à établir des voies de rapprochement avec les leaders
musulmans comme Saeb Salam (8), Chafic El-Wazzan
(9), Osman Dana et Takieddine Solh.
Mais
l’occupant « veillait au grain » et par des
flambées allumées de façon imprévue
maintenait une atmosphère d’incertitude et de tension
délétère.
L’affaire
Salim Laouzi est malheureusement une illustration de l’atmosphère
qui régnait dans le pays à la fin des années
1970. Eminent journaliste sunnite de position indépendante,
Sélim Laouzi publiait dans son hebdomadaire Al-Hawadess
des articles reflétant une pensée libre pleine de
modération et d’esprit de conciliation. Laouzi était
aimé et respecté par les citoyens de tous bords
et représentait une lueur d’espoir pour les Libanais
assoiffés de liberté et d’entente. Son indépendance
d’esprit, sa modération et son courage d’appeler
les choses par leur nom lui valurent des menaces à peine
voilées par les autorités syriennes. Il fut obligé
de se réfugier à Londres. Néanmoins, il continua
à partir de ses bureaux des rives de la Tamise, à
publier son hebdomadaire à Beyrouth que les Libanais de
tous bords se hâtaient d’acheter le matin de sa parution.
Mais
ce qui amena le martyre de Salim Laouzi, ce fut la publication
par la revue Al-Hawadess du 17.12.1979 du compte-rendu
– supposé ultra secret – de l’Assemblée
Générale du parti régnant à Damas,
le Baas, où des critiques acerbes furent proférées
contre le Pouvoir. Hélas pour Laouzi, c’était
signer son arrêt de mort : Peu de temps après, mourut
sa mère à Beyrouth. Il appela le premier Salim Hoss
pour lui demander s’il y avait un risque pour lui à
venir à Beyrouth pour accomplir son devoir filial. Sur
tranquillisation de Hoss, il quitta Londres et arriva chez lui
pour recevoir les condoléances. Quand il reprit le chemin
de l’aéroport de Beyrouth, parsemé de barrages
syriens, il disparut. Après des recherches angoissées,
tant du gouvernement libanais que des proches, son cadavre fut
retrouvé, la main droite mutilée.
On
ne pouvait donner aux Libanais un message plus clair pour museler
tous ceux qui oseraient dévier de la ligne imposée
par la Syrie.
Le
Liban continua à vivre dans l’insécurité
et la précarité, la division du pays se manifestant
par de nouvelles lignes de démarcation qui devenaient autant
de foyers de combat et de mort. Des séries d’explosions
de voitures piégées, emportant avec elles de nombreuses
victimes, rappelaient sans cesse aux Libanais l’état
de guerre, ravivaient en eux les fanatismes et augmentaient le
sentiment d’abandon et de désespoir. L’aéroport
de Beyrouth, sous contrôle syrien, devint un symbole d’insécurité
dont l’accès était dangereux et imprévisible
et les combats continus imposèrent régulièrement
sa fermeture totale pour des périodes indéterminées.
Les compagnies aériennes réduisirent puis annulèrent
progressivement leurs vols pour Beyrouth, contribuant au sentiment
grandissant d’isolation des Libanais. Le commerce également
se maintenait péniblement dans un état de stagnation
extrême. On ne voyait pas le bout du tunnel.
Devant
ce marasme persistant, l’action de Béchir Gemayel
devenait de plus en plus gênante pour ses ennemis. Il survécut
à plusieurs attentats dont un, au printemps 1981,
qui emporta sa petite fille Maya, âgée de deux ans.
8*
Leader sunnite et plusieurs
fois premier ministre. Il était un des artisans du pacte
national et était respecté par les citoyens de tous
bords.
9* Leader
musulman sunnite qui était premier ministre sous le sexennat
de Elias Sarkis.