Le
document signé à Taef (octobre 1989) parrainé
complaisamment par l'Occident, avec le silence neutre du Vatican,
devait nécessairement avoir pour aboutissement ce Traité
de Fraternité, de Coordination et de Coopération signé
entre la Syrie et le Liban le 22 mai 1991.
Vu
le terrorisme psychologique qui règne depuis Taef et l'emprise
syrienne sur le Liban, aucune contestation ou discussion n'a été
soulevée concernant ce traité qui, en trois semaines,
a été négocié, signé, soumis
au parlement et ratifié, légalisant la mise sous tutelle
d'un pays.
En
effet, le 5 mai 1991, des délégués plénipotentiaires
furent convoqués à Damas pour discuter avec leurs
collègues syriens le projet que ceux-ci avaient préparé.
Le 22 mai, le texte était déjà « finalisé
» et signé par les deux parties.
Le
traité, sur le champ, fut transmis à la Chambre où,
«au pas de charge», il traversa toutes les commissions
intéressées (affaires étrangères, justice,
finances, économie, etc...) pour être, en Cinq jours
et sans débats, voté à mains levées
à l'unanimité.
Dans
l'intervalle aucune publicité n'avait été faite
pour permettre la moindre remarque, ne serait-ce que d'ordre grammatical...,
le peuple libanais n'en ayant eu connaissance que par bribes, grâce
à des nouvelles de presse marginales. Ce n'est que le 22
mai, après la signature, que le texte du Traité fut
porté à la connaissance du public.
En
considérant cette précipitation incroyable et la façon
dont ont été bousculés les usages et la procédure
parlementaires, on ne peut s'empêcher d'évoquer (moins
tragiquement, il est vrai) Emil Hacha signant le 15 mars 1939 le
document mettant la Tchécoslovaquie sous l'autorité
de Hitler.
Si
l'on examine le contenu de ce traité et les circonstances
de son entrée en vigueur, il n'est pas difficile de constater
que, sous l'apparence d'un accord bipartite, il est en fait un diktat
imposé par le maître à son protégé,
lequel a acquiescé et ratifié avec une rapidité
record jamais atteinte par aucune démocratie.
La
clause la plus remarquable est l'institution d'un Conseil Supérieur
libano- syrien composé des deux Chefs d'Etat et de ministres
des deux pays, doué d'un pouvoir supérieur de décision.
En
principe, lorsque deux parties sont en présence, elles sont
censées délibérer sur pied d'égalité
et décider ensemble. Mais ici, l'une des parties est Hafez
Assad, potentat absolu dans un régime totalitaire, et l'autre,
le fragile Elias Hraoui qui doit à Assad et
son poste et son maintien à ce poste, président
de façade déjà dépouillé par
Taef de tout pouvoir, y compris du droit de vote dans son propre
Conseil des ministres...(Chapitre "Pt.Rép." paragraphe
1 du Document de Taef).
La compétence de la nouvelle Institution supranationale,
stipulée dans ledit traité englobe « tous les
domaines, politique, économique, social, défense,
sécurité intérieure, culturel » (art.
1 et 2 combinés), en somme tous les domaines d'activité
d'un gouvernement.
Les
décisions prises par cet Organisme emportent ipso facto
l'annulation de «toutes les lois, règlements et textes
qui ne sont pas compatibles» (art.6 in fine).
C'est
ainsi que le Liban, non seulement perd son indépendance,
mais encore voit son propre gouvernement lui passer la corde au
cou en légalisant sa mise sous tutelle et ce sous le regard
indifférent de l'Occident, notamment de ceux qui sont présumés
être ses amis et défenseurs... Telle est la condition
de sujets faite aux Libanais de toutes confessions.
Mais
qu'en est-il des chrétiens ? Dans ce nouvel état de
choses, le chrétien du Liban ne différera plus désormais
de son frère le chrétien de Syrie, ni des autres chrétiens
en pays arabes: il est « dhimmi » (sujet toléré,
protégé) au même titre; déjà dans
la ratification de l'actuel traité-diktat du 22.5.1991, les
ministres et députés chrétiens se sont comportés
en dociles dhimmis et l'ont ratifié avec enthousiasme, tout
comme leurs homologues de Syrie avaient, trente-quatre ans auparavant,
applaudi à l'absorption de leur pays par le régime
de Nasser le 22 février 1957, le faisant fusionner dans la
République Arabe Unie.
Les
présumés défenseurs du Liban (hommes d'Eglise
compris) doivent maintenant être bien embarrassés en
réfléchissant à leur responsabilité
collective dans les résultats tragiques de Taef. Ils nous
avaient, alors, énergiquement conseillé d'accepter
un accord manifestement léonin, imposé par la Syrie
comme condition préalable et incontournable pour l'arrêt
des bombardements continus du secteur chrétien, bombardements
perpétrés sans discrimination des zones civiles, et
sans interruption de mars à septembre 1989 (cf. l'appel pathétique
du pape le 15 août 1989). Ils voulaient nous sécuriser
et se donner bonne conscience en nous faisant miroiter les fausses
déclarations de l'Arabie disant que « la souveraineté
ne serait pas entamée ». Ils nous ont fait miroiter
la paix et la prospérité. Ils ont voulu ignorer les
vérités fondamentales exprimées par Vatican
II, notamment celle-ci: « La recherche des biens terrestres
ne vaut que dans la mesure où elle assure à la personne
un peu plus de liberté et de dignité; elle ne peut
jamais prendre une valeur absolue ».
Déjà,
il y a deux mille ans, Juvénal avait prononcé cette
sévère sentence: Et propter vitam vivendi perdere
causas (et pour continuer à vivre, perdre ce qui est la raison
de vivre).
Aujourd’hui,
parmi les « décideurs » du monde, personne ne
peut plus se disculper d'avoir berné les Libanais, à
l'exception d'un groupe de clairvoyants obstinés qui, appliquant
leur bon sens et la simple logique, ont persisté à
rejeter catégoriquement Taef et tout ce que cet « accord
» a généré.
Aujourd'hui,
le problème de l'avenir de la chrétienté du
Liban, et avec elle, du Moyen-Orient, est posé dans toute
son acuité. Il ne peut plus être éludé
sauf si l'on se bande délibérément les yeux.
La dernière ligne de défense consiste essentiellement,
et par priorité, à rejeter et combattre le traité-diktat.
A
ceux qui, pratiquant une habile realpolitik, nous avaient conseillé
de cesser notre refus, nous lançons cette interpellation:
"accepteriez-vous aujourd'hui, pour vos fils et filles, cette
option à laquelle Taef a réduit la jeunesse libanaise:
la condition de dhimmi ou l'exode vers la liberté?"
Ceux
qui, hommes d'Etat, hommes d'Eglise ou missi dominici, s'efforcent
d'occulter le problème, endossent une responsabilité
certaine dans ce qui a rendu presque inéluctable une si tragique
alternative.
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