La
Prorogation du mandat
du
président en exercice
Un scrutin entaché de vices de fond
et de forme
Entretien
conduit par Marie-Claude Saadé-Hélou
(17/9/2004)
La Constitution libanaise
aurait-elle été malmenée?
L'Ordre des Avocats
aurait-il encore un rôle à jouer?
L'ordre juridique serait-il victime de
coutumes ancestrales?
Le vote en faveur de
l'amendement aurait-il été obtenu sous
l'empire de la contrainte et serait-il par conséquent
passible d'annulation?
La lettre de la Constitution
devrait-elle être sacrifiée au profit de
considérations diverses?
Quelle marge d'action aux 29 "grands"
de l'hémicycle?
1- La Constitution libanaise aurait-elle
été malmenée?
En
dépit des réserves et des mises en garde qui se sont
succédées pendant plusieurs semaines à un rythme
soutenu de la part d'instances diplomatiques, politiques, juridiques,
religieuses et médiatiques, en dépit de la résolution
1559 du Conseil de Sécurité de l'ONU, le parlement libanais
s'est prononcé, dans sa grande majorité en faveur de
la prorogation du mandat du président en exercice. En tant
que juriste, que vous inspire cette attitude?
Salah
Honein :
Absolument
! Je dirais même qu’il y a eu violation de la Constitution
libanaise. Il y a des données constitutionnelles universelles.
L’amendement de toute Constitution est toujours possible, mais
il y a des normes juridiques internationales suivies dans le monde
entier lorsqu’une Constitution doit être amendée.
L’amendement doit se faire dans l’esprit de la pérennité
de la Constitution, pérennité et globalité. Une
Constitution est toujours amendée pour les générations
futures.
Lorsqu’on
amende une Constitution « pour une fois seulement et exceptionnellement
», cela brise l’esprit de la pérennité.
Une norme juridique est rompue et cela devient une violation de la
Constitution. Que l'on ne nous raconte
pas que les choses ont été faites selon un mécanisme
d’amendement. C’est vrai, ce mécanisme existe,
mais il ne peut fonctionner que dans l’esprit de la pérennité.
Une
Constitution représente toujours l’esprit et l’âme
d’un peuple. Lorsque les gens meurent pour leur pays, ils meurent
en grande partie pour ce que représente ce pays et c’est
la Constitution qui est l’essence même d’un pays.
On meurt parce qu’il a une Constitution qui rassemble tous les
citoyens d’un pays. Donc, lorsqu’on utilise une Constitution
comme – passez-moi l’expression – un "paillasson",
on tue l’âme d’un pays et un pays sans Constitution,
c’est un pays sans rôle politique, un corps sans âme,
un cadavre…
Lors
de mon dernier séjour à Paris, on m’a posé
une question au sujet de l’implantation des Palestiniens. Ma
réponse fut que le Liban ne peut accepter cette implantation,
essentiellement pour les raisons suivantes :
1-
Le Droit de retour des Palestiniens est sacré. Ceci est lié
à la souveraineté du futur Etat palestinien.
2-
L’implantation des Palestiniens fera exploser le tissu social
libanais. Le Liban, tel qu’il est, ne peut assumer cette responsabilité,
même si notre pays est une terre refuge et que s’il
n’a plus cette vocation de terre refuge, il perd une partie
de sa raison d’être; malgré cela, le Liban ne
peut assumer cette responsabilité.
Et
pour clôturer avec l’argument choc, nous ajoutons :
«C’est notre Constitution qui nous l’interdit».
Mais alors, comment utiliser cet argument choc lorsque nous violons
cette Constitution quand cela nous plaît ? L’on nous
répondra alors : « Hier, vous avez violé votre
Constitution, faites-nous le plaisir de la violer encore une fois
et d’implanter les Palestiniens, pour une fois seulement
et exceptionnellement » !
2- L'Ordre des Avocats
aurait-il encore un rôle à jouer?
Le
Conseil de l'Ordre des avocats avait rappelé la veille du scrutin
les règles de principe devant nécessairement régir
tout amendement constitutionnel: le consensus entre libanais, l'intérêt
supérieur de l'Etat, l'absence de contrainte, l'obligation
pour les députés de refléter la volonté
populaire source de légitimité politique et l'alternance
au niveau du pouvoir dans toute démocratie parlementaire. Seule
une minorité de parlementaires s'est conformée à
ces directives. L'appel du Conseil de l'Ordre des avocats ayant été
ignoré par une majorité de parlementaires, quel devrait
être selon vous, l'attitude de cette instance professionnelle
au lendemain du scrutin?
Salah
Honein :
Il est évident
que l’Ordre des avocats a un rôle majeur à jouer.
Bien sûr, ce n’est pas une institution étatique
en tant que telle (ce n’est pas le Conseil constitutionnel)
mais c’est un organisme qui a une portée morale très
importante, tout au moins dans les pays civilisés. L’Ordre
des avocats devrait être omniprésent, en ce sens qu’il
devrait exercer toutes ses prérogatives et se manifester à
chaque fois qu’il y a infraction à la Loi et à
la Constitution.
3- Le vote en faveur
de l'amendement aurait-il été obtenu sous l'empire de
la contrainte et serait-il par conséquent passible d'annulation?
Salah
Honein :
Ce qui s’est passé
a été très clair pour tous les Libanais. Rien
de caché cette fois. Pas de camouflage, pas de présentation.
Même les formes n’ont pas été respectées.
Cela a été une évidence pour tous les Libanais.
Ce vote est passible d’annulation pour 2 raisons :
1- De fond : c’est une
violation de la Constitution, même si les 128 avaient voté
dans le même sens.
2- De forme : dans
toutes les lois du monde civilisé, on ne peut rien arracher
à une personne par une autre forme que celle de l’acceptation
libre. Ici, il est évident que ce ne fut pas une acceptation
libre et volontaire. Preuve en est : ceux qui étaient tout
à fait contre puis sont devenus tout à fait pour, en
raison du fait que le vote leur a été arraché.
Donc on peut attaquer cet amendement
en justice en raison d’un vice de fond et d’un vice de
forme.
Mais il convient de
signaler ici un problème : on sait que le Conseil constitutionnel
a déjà émis un avis tout à fait contraire
aux normes, lors des élections partielles du Metn. Au lieu
d’annuler les élections partielles et de procéder
à de nouvelles élections, ils ont amené à
la députation Ghassan Moukheiber qui représente 1% des
votes des Metnistes, sur base d’un illogisme juridique complètement
anachronique.
Le Conseil constitutionnel
a invoqué la raison d’Etat pour amener au Parlement une
personne qui n’a aucune représentativité électorale
alors que tous les juristes savent très bien, et j’ai
moi-même fait des recherches en ce sens, que bien sûr
la notion de raison d’Etat existe, mais elle ne peut être
invoquée que par le pouvoir politique, jamais par le pouvoir
judiciaire car le pouvoir judiciaire base ses décisions sur
les lois et la Constitution et si l’on ne s’y soumet pas,
on est considéré comme rebelle et réfractaire.
Le pouvoir politique
chez nous s’est caché illégalement - et je dirais
même lâchement - derrière le pouvoir judiciaire
parce que s’il avait pris cette décision lui-même
en invoquant la raison d’Etat, ça aurait toujours été
une position politique contre laquelle on aurait pu utiliser une opposition
politique, sans être taxé d’être hors la
loi.
Vu ce précédent,
on est très inquiet quant à une action devant le Conseil
constitutionnel qui est toujours le même et qui, de surcroît,
n’a pas été renouvelé selon les lois; on
est inquiet car ce Conseil constitutionnel est vicié dans la
forme étant donné qu'il n’a pas été
renouvelé et vicié dans le fond étant donné
qu'il n’a plus la confiance des citoyens et que l’on sait
pertinemment que notre requête sera refusée et l’on
se retrouvera dans la situation où une violation de la Constitution
serait couverte juridiquement mais illégalement et anti-constitutionnellement.
Cette situation est
quand même, d’une certaine façon ambiguë,
parce que d’un autre côté, si nous ne présentons
pas un recours devant le Conseil constitutionnel, je crains que ceci
ne soit interprété comme quoi tout va bien, tout est
dans les normes. Il n’y a pas eu d’intervention devant
le Conseil constitutionnel donc, de quoi se plaignent les 29 ? Alors
que les 29 ont toutes les raisons du monde de se plaindre...
4- L'ordre juridique
serait-il victime de coutumes ancestrales?
Salah
Honein :
La politique naît
de la Constitution. Qu’est ce qu’une Constitution ? C’est
une loi fondamentale qui régit la relation entre les gens,
entre les pouvoirs et entre les institutions. La Constitution organise
notre vie politique. La gestion de l’action politique ne peut
naître que de la Constitution, sinon c’est la loi de la
jungle et la loi des rapports de force. C’est là que
l’on veut nous entraîner et c'est là où
nous ne voulons pas aller. Nous sommes un pays qui respecte la Constitution,
garantie de la démocratie et de la liberté. La négliger,
c’est négliger la démocratie et la liberté
et on retombe dans les affres du Moyen-âge.
5-
La lettre de la Constitution devrait-elle être sacrifiée
au profit de considérations diverses?
L'Orient
Le Jour dans son édition du 1er septembre 2004
rapporte que l'un des ministres du gouvernement a défendu le
principe même de l'amendement de la Constitution en affirmant
que "plus importants que la lettre sont le but de la Constitution,
la convivialité islamo-chrétienne, la paix civile, l'unité
nationale, la solidarité interarabe". Estimant que
la région est "à un tournant crucial"
ce ministre s'est interrogé: "A quoi sert de préserver
la Constitution, si l'on vient à perdre notre paix civile?"
Pareille
interrogation constituerait-elle, à votre avis, un aveu implicite
(et peut-être même explicite) de non-respect de la Constitution?
Comment un juriste pourrait-il réagir à l'affirmation
que "plus important que la lettre est le but de la Constitution?"
Salah
Honein :
De quoi parle-t-il ?
Il parle du consensus, de la paix civile et de faire éviter
au Liban des secousses qui lui seraient néfastes?
En ce qui concerne
le premier point, c'est à dire le consensus et la convivialité
islamo chrétienne: il est de notoriété publique
qu’il y a eu un consensus islamo chrétien en faveur de
la non- reconduction du mandat du président: le Patriarche,
Mgr Sfeir ainsi que le Mufti Kabbani et le Président du Conseil
Supérieur Chiite, le cheikh Kabalan.
Le Patriarche ainsi que les deux chefs religieux ont émis un
avis très fort concernant leur opposition à la reconduction.
Ce qui a été dit par les chefs musulmans, on les a obligés
à le retirer de leur déclaration. Donc il y avait consensus
et la grande majorité des forces politiques islamo chrétiennes
était contre l’amendement de la Constitution et que l’on
ne me dise pas que le Parlement a vraiment reflété cette
tendance. Ils prônent que la reconduction a été
faite pour le consensus alors qu’en fait elle a été
faite contre le consensus. Elle a brisé le consensus.
En ce qui concerne
le deuxième point, c’est à dire la « perte
de la paix civile » : ils prétendent que cette reconduction
a été faite pour éviter au Liban des secousses
alors que non seulement ils ont vu venir ces secousses, mais la décision
d'amendement avait été prise alors que les secousses
étaient déjà là. Comment voulaient-ils
préserver le consensus alors qu’ils l’ont eux-mêmes
brisé et comment disent-ils qu’ils veulent sécuriser
le Liban alors qu’ils l’ont exposé eux-mêmes
aux pires secousses?
La Constitution a
été le résultat d’affrontements (civil
unrest) qui ont coûté extrêmement cher aux libanais.
Elle a été élaborée pour mettre fin à
15 ans de supplices affreux. Qu’on ne vienne pas me dire qu'on
veut « préserver la paix civile » en torpillant
la Constitution. C’est justement
parce qu'on avait perdu la paix civile qu’on est arrivé
à cette Constitution garante de cette paix civile, acceptée
par tous les Libanais, garantie par les Arabes et enregistrée
à l’ONU. Qu’on ne nous raconte pas de balivernes!
Tout ça n’est pas logique.
6- Quelle marge
d'action aux 29 "grands" de l'hémicycle?
"Voilà
qui commande un immense respect pour les 29 députés
qui, jusqu'au bout et sans le moindre espoir d'infléchir la
tendance, auront obéi à leurs seules convictions. Grands,
très grands dans la défaite auront été
ces élus parmi les élus" (Issa Goraieb, Editorial
OLJ, 4/9/2004).
Quelle est, selon vous, la marge d'action que pourraient se réserver
ces 29 "grands" dans les développements
futurs?
Salah
Honein :
Ces 29 (c’est
pour moi un chiffre sacré) ont un très grand rôle
à jouer: celui d’élaborer ensemble un papier pour
établir une certaine vision de la gestion à venir des
dossiers épineux. Ce papier va non seulement leur permettre
de clarifier leurs horizons, mais il leur permettra aussi de rester
solidaires et sur le même diapason pour affronter ensemble la
nouvelle étape qu’ils auraient auparavent bien définie
dans ce papier qui sera une sorte de plate-forme où se rassembleront
d'éventuels partenaires politiques en vue de consolider l'opposition
autour d'un thème et d'une action concertée.
Me Salah Honein
Député au Parlement libanais.
Membre de la Commission parlementaire des Finances et du Budget.
* Vos commentaires
seraient grandement appréciés.
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