La
Prorogation du mandat
du
président en exercice Un scrutin certainement
annulable! Mais par qui?
Entretien
conduit par Marie-Claude Saadé-Hélou
(20/9/2004)
La Constitution libanaise
aurait-elle été malmenée?
L'Ordre des Avocats
aurait-il encore un rôle à jouer?
L'ordre juridique serait-il victime de
coutumes ancestrales?
Le vote en faveur de
l'amendement aurait-il été obtenu sous
l'empire de la contrainte et serait-il par conséquent
passible d'annulation?
La lettre de la Constitution
devrait-elle être sacrifiée au profit de
considérations diverses?
Quelle marge d'action aux 29 "grands"
de l'hémicycle?
1- La Constitution libanaise
aurait-elle été malmenée?
En
dépit des réserves et des mises en garde qui se sont
succédées pendant plusieurs semaines à un rythme
soutenu de la part d'instances diplomatiques, politiques, juridiques,
religieuses et médiatiques, en dépit de la résolution
1559 du Conseil de Sécurité de l'ONU, le parlement libanais
s'est prononcé, dans sa grande majorité en faveur de
la prorogation du mandat du président en exercice. En
tant que juriste, que vous inspire cette attitude?
Salim
al-Azar :
Cela
ne fait pas l’ombre d’un doute ! C’est une contrainte
syrienne sur les responsables libanais, une contrainte délictuelle,
physique !
Un
ancien ambassadeur, ami de M. Nicolas Fattouche, me disait que celui-ci
refuse en ce moment de répondre au téléphone
et de parler à quiconque. M. Fattouche avait fait une déclaration
magnifique et je l’avais félicité et encouragé.
Et lorsqu’il a fait volte-face, j’ai essayé à
maintes reprises de lui téléphoner pour le sermonner
et le blâmer, mais je n’ai pas pu entrer en contact avec
lui car il ferme, depuis, son téléphone et ne veut voir
personne.
Cet
ancien ambassadeur m’a raconté que M. Fattouche a été
emmené en Syrie de force et menacé d’ouverture
de dossiers et de liquidation physique. Cet homme – qui n’est
pas Jeanne d’Arc – a eu peur. Il a répondu : «
Bon, c’est d’accord, je suis prêt à voter
l’amendement, mais je ne ferai pas de déclaration ! ».
Les Syriens lui ont répondu : « Tu assisteras à
la réunion du député Skaff et tu feras une déclaration
! ».
Au
lendemain de l’élection, des personnes qui s’étaient
rendues au palais de Baabda m’ont rapporté qu’elles
y avaient vu le drapeau syrien arboré et les photos du Président
syrien !
2- L'Ordre des Avocats
aurait-il encore un rôle à jouer?
Le
Conseil de l'Ordre des avocats avait rappelé la veille du scrutin
les règles de principe devant nécessairement régir
tout amendement constitutionnel: le consensus entre libanais, l'intérêt
supérieur de l'Etat, l'absence de contrainte, l'obligation
pour les députés de refléter la volonté
populaire source de légitimité politique et l'alternance
au niveau du pouvoir dans toute démocratie parlementaire. Seule
une minorité de parlementaires s'est conformée à
ces directives. L'appel du Conseil de l'Ordre des avocats ayant été
ignoré par une majorité de parlementaires, quel devrait
être selon vous, l'attitude de cette instance professionnelle
au lendemain du scrutin?
Salim
al-Azar :
L'Ordre des avocats a un rôle
moral.
3- L'ordre juridique serait-il
victime de coutumes ancestrales?
L'Orient
Le Jour dans une analyse du 1er septembre 2004 faisait état
d'une étrange affirmation "souvent entendue
durant ces dernières années, dans la bouche
de plusieurs hommes politiques libanais" et selon
laquelle "au Liban, il n'y a pas de Constitution,
il n'y a que de la politique". Et l'auteur de l'analyse
de commenter que cela signifierait: "qu'au pays du
Cèdre, la légalité n'a aucune valeur
et que ce sont finalement des rapports de force d'un jeu politique
pragmatique, voir même franchement machiavélique
qui l'emportent à tous les coups sur les principes,
les usages, les coutumes constitutionnels ... que des phénomènes
sociopolitiques prévalent sur l'ordre et l'espace constitutionnels"
avant d'ajouter qu'il s'agit bien là de la "légitimité
libanaise fondée sur le consensus et la culture du
pacte".
Salim
al-Azar :
Cela
est vrai, mais cela ne veut pas dire que je suis pour. Mais
je le reconnais sans l’appuyer. Je suis contre et je
continuerai à le combattre même si je suis seul
et jusqu’à la mort !
4- Le vote
en faveur de l'amendement aurait-il été obtenu
sous l'empire de la contrainte et serait-il par conséquent
passible d'annulation?
Salim al-Azar:
Certainement
que le vote est annulable ! MAIS PAR QUI ?
1-
Certainement que le vote est annulable !
Même
s’agissant d’une loi simple, il est de l’essence
même de la loi d’être générale et
impersonnelle. A plus forte raison, une loi constitutionnelle. Les
principes constitutionnels priment la Constitution elle-même.
Il en est de même des principes généraux du
Droit.
Dans
ce cas précis, il ne s’agissait pas seulement d’un
amendement constitutionnel, de l’amendement de l’article
49 de la Constitution, il s’agissait bel et bien d’une
élection présidentielle. On a dit à M. Lahoud
: on vous considère aujourd'hui élu pour 9 ans depuis
1998! Or, on ne peut amender la loi que pour l’avenir. On
est, en fait, venu dire : « pour une seule fois et de façon
exceptionnelle », le président Lahoud sera élu
pour 9 ans. Comment cela peut-il se faire ? Il a été
élu pour 6 ans. Si vous prorogez son mandat de 3 ans, vous
faites un amendement de l’article 49 avec effet rétroactif,
de telle manière à ce que cet amendement s’applique
au Président en exercice. Cela est inadmissible !
De
plus, le scrutin aurait du avoir lieu secrètement afin que
le député puisse voter selon sa conscience car nous
sommes en présence d'une loi qui cache une nouvelle élection.
2-
Mais par qui ?
Le
Conseil constitutionnel est allé deux jours après
l’amendement de la Constitution féliciter le Président
de la République. Le Conseil constitutionnel est la plus
haute magistrature. Supposons qu'aujourd’hui, il y ait une
requête signée par les députés, comment
ces Messieurs se sont-ils permis d’aller féliciter
le Président? C’est un signe d’approbation de
l’amendement et après cela ils ne peuvent plus examiner
la requête. Un magistrat peut-il se rendre chez un justiciable
alors que l’affaire est pendante ? Le précédent
Conseil constitutionnel ne s'était pas permis de féliciter
le Président Hraoui.
Ces
messieurs ne se respectent pas ! L’un d’eux m’avait
même dit: « ils sont entrain de nous amadouer car ils
s'attendent, le cas échéant, à une requête
formulée contre l'amendement de la Constitution. De plus,
ils nous ont promis (verbalement) de nous laisser, dans nos fonctions,
4 ans de plus".
Ces magistrats n’ont aucune pudeur, aucune dignité!
A
mon avis, la faute n’incombe pas seulement aux responsables
mais aussi aux magistrats et au peuple.
5-La
lettre de la Constitution devrait-elle être sacrifiée
au profit de considérations diverses?
L'Orient
Le Jour dans son édition du 1er septembre 2004
rapporte que l'un des ministres du gouvernement a défendu
le principe même de l'amendement de la Constitution en affirmant
que "plus importants que la lettre sont le but de la Constitution,
la convivialité islamo-chrétienne, la paix civile,
l'unité nationale, la solidarité interarabe".
Estimant que la région est "à un tournant
crucial" ce ministre s'est interrogé: "A quoi sert
de préserver la Constitution, si l'on vient à perdre
notre paix civile?"
Pareille
interrogation constituerait-elle, à votre avis, un aveu implicite
(et peut-être même explicite) de non-respect de la Constitution?
Comment un juriste pourrait-il réagir à l'affirmation
que "plus important que la lettre est le but de la Constitution?" Salim
al-Azar :
En
principe, cela pourrait être vrai, mais quelles sont en réalité
les raisons majeures qui justifient le sacrifice de la Constitution?
Il n'y en a point! En fait, la Constitution n'a été
amendée que pour des intérêts personnels. Les
responsables libanais n'ayant pu contraindre les Palestiniens à
respecter la loi, cette tâche a été confiée,
depuis une trentaine d'années, aux Syriens et heureusement
que les Syriens non plus n'ont pas réussi à effectuer
la besogne. De plus ils appuyent ouvertement le Hezbollah.
La
Syrie n’est pas entrée au Liban pour empêcher
la partition du pays ou pour se défendre et défendre
le Liban contre Israël mais pour faire du Liban un satellite.
De nombreux responsables libanais sont corrompus et c’est
pour cela qu’ils manquent de courage. Pour avoir du courage,
il faut un idéal et de la pureté. Les corrompus n’ont
jamais été courageux.
6-
Quelle marge d'action aux 29 "grands"
de l'hémicycle?
"Voilà
qui commande un immense respect pour les 29 députés
qui, jusqu'au bout et sans le moindre espoir d'infléchir
la tendance, auront obéi à leurs seules convictions.
Grands, très grands dans la défaite auront été
ces élus parmi les élus" (Issa Goraieb,
Editorial OLJ, 4/9/2004).
Quelle est, selon vous, la marge d'action que pourraient se réserver
ces 29 "grands" dans les développements
futurs?
Salim
al-Azar :
Il
faut d’abord qu’ils s’unissent et surtout il faut
que le Patriarche tienne bon. Le Patriarche maronite a toujours
été un chef spirituel et temporel. Il faut tendre
aussi la main à Walid Joumblatt.
Me Salim al-Azar
Ancien magistrat.
Ancien Membre du Conseil Constitutionnel libanais.
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seraient grandement appréciés.
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