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Père Sélim Abou


Un abîme entre le Liban officiel et l'opinion publique libanaise


  Entretien conduit par Marie-Claude Saadé-Hélou
(13/10/2004)

La rationalisation des Finances publiques serait-elle une tâche accessible dans l’état actuel des choses ?

L’armée libanaise serait-elle capable de prendre en charge la sécurité sur l’ensemble du territoire libanais en cas de retrait de l’armée syrienne ?

Peut-on dans les circonstances actuelles prétendre élaborer une loi électorale conforme aux aspirations des libanais ?

Les incitations de l’Ambassadeur des EU en direction de la transparence des élections et de leur conformité aux normes internationales seraient-elles réalistes ?

La survie politique du régime pourrait-elle être remise en cause ?


1- La rationalisation des Finances publiques serait-elle une tâche accessible en l’état actuel des choses ?

Le pays est au bord du gouffre sur le plan économique et social. Le Ministre Siniora se propose aujourd’hui de rationaliser les finances publiques à travers un plan global de réformes. Plutôt que l’alourdissement des charges fiscales, dans le collimateur de son projet de Budget pour 2005, les dépenses publiques ou plutôt le gaspillage public. C’est donc bien à cette graisse asphyxiante de l’Etat que M. Siniora veut s’attaquer. Comment réagissez-vous à cette initiative ? Est-il possible aujourd’hui de mener à bien pareille entreprise?

Père Sélim Abou :

Ce qui m’étonne, c’est qu’il ait attendu jusqu’à maintenant alors que le gouvernement est sur le départ pour proposer quelque chose. Qui va voter de telles mesures ? Je ne vois pas ! L’idée est louable mais elle vient un peu tard et l’on ne voit pas dans la situation actuelle comment elle peut se concrétiser.

2- L’armée libanaise serait-elle capable de prendre en charge la sécurité sur l’ensemble du territoire libanais en cas de retrait de l’armée syrienne ?

Issa Goraieb, dans un éditorial du 18.9.04, écrit ce qui suit:
« La Syrie, en effet, reste en mesure de faire voler en éclats, même à distance, cette fameuse stabilité dont elle revendique la paternité exclusive: ce serait, dans sa forme la plus extrême, le redoutable "c’est nous ou le chaos". Et malgré ses effectifs d’une ampleur sans précédent, malgré le considérable budget qui lui est alloué, malgré tous les slogans lancés à sa gloire, ce n’est pas l’armée régulière libanaise qui serait à même de gérer ce genre de chaos »

Un dignitaire religieux cité par Emile Khoury du Nahar (OLJ 16.9.04) ne semble pas être du même avis: « Le Liban ne manque pas, ne manque plus, des moyens d’assurer l’ordre sur l’ensemble de son territoire par le truchement de ses forces propres. Tout au contraire, et sans fausse honte, ces cadres ne cessent d’affirmer qu’en cas de départ des Syriens, la paix civile s’effondrerait et la sécurité serait balayée. Ainsi, 25 ans de tutelle ne leur suffisent pas. Alors même que, sans crainte de se contredire, ils se félicitent du haut niveau atteint par notre armée nationale ».

Enfin, une source du Pentagone a rejeté l’argumentation développée par le gouvernement libanais pour justifier la présence syrienne, affirmant que l’armée est parfaitement capable d’assurer la sécurité sur l’ensemble du pays. Dans l’hypothèse d’un retrait de l’armée syrienne, l’armée libanaise serait-elle, selon vous, capable de prendre en charge la sécurité sur l’ensemble du territoire libanais ?

Père Sélim Abou :

L’armée libanaise est tout à fait capable de prendre en charge la sécurité sur l’ensemble du territoire. Mais si la Syrie voulait pratiquer la politique de la terre brulée et susciter le chaos avant de partir, l’armée libanaise serait handicapée. Mais ce n’est pas une raison pour que l’armée syrienne reste ici. Cela fait 30 ans que nous subissons les ingérences syriennes dans les affaires intérieures du pays et depuis la fin de la guerre, il est évident que les Services de renseignement libanais et syriens ont tenté d’installer un Etat sécuritaire par la répression, le contrôle et la manipulation des élections ainsi que par les mesures diversifiées contre les opposants. Ce qu’il faut dire, c’est qu’actuellement, il y a un abîme entre d’une part le régime qui est à la solde de la Syrie et les opportunistes de tout acabit qui se ruent vers la servitude et d’autre part la majorité de la population qui soutient l’opposition plurielle. C’est cette réalité qu’a finalement perçue le Conseil de Sécurité et qui nous a valu - heureusement - la résolution 1559. La situation me paraît désormais irréversible. Les derniers évènements montrent que la Syrie est aux abois.

3- Peut-on dans les circonstances actuelles prétendre élaborer une loi électorale conforme aux aspirations des Libanais ?

Le chef de l’État a signifié sa position en faveur d’une loi électorale équilibrée et représentative.

Un ancien bâtonnier de l’Ordre des avocats s’exprimant dans le cadre d’un entretien accordé à la LBCI, a estimé que la prochaine loi électorale, « élaborée à l’étranger », paraîtrait à la toute dernière minute et qu’« elle sera pire que la précédente ».

La Rencontre démocratique de Walid Joumblat affirme que «depuis le début des années 90, les lois électorales ont été taillées à la mesure de situations précises, allant à l’encontre de nombreux objectifs fixés par Taëf. Elles ont contribué à approfondir les divisions communautaires et confessionnelles, à porter un coup au principe de la représentation parlementaire authentique, à neutraliser la valeur de la voix de l’électeur, et sont devenues un instrument pour écarter et marginaliser certaines parties ». Tout en soulignant la nécessité de ramener la majorité électorale à 18 ans, «la Rencontre démocratique met en garde contre toute loi prévoyant un découpage électoral qui considère le Liban comme une circonscription unique. Toute loi électorale qui ne prendrait pas en considération la composition et la diversité de la société libanaise ainsi que les principes qui assurent une représentation authentique de la population serait en réalité un projet destiné à imposer une hégémonie quantitative et à porter un coup au principe de la participation garantie par la Constitution».
En conséquence, la Rencontre démocratique appelle à « un vaste dialogue autour d’une loi électorale qui prévoit un découpage électoral fondé sur la petite circonscription ».

Peut-on dans les circonstances actuelles prétendre élaborer une loi électorale conforme aux aspirations des Libanais ?

Père Sélim Abou :

Dans l’état actuel des choses, qu’est-ce qui va arriver ? Un gouvernement d’Union nationale me paraît impossible. Aucun parti de l’opposition ne veut entrer dans un gouvernement qui légitimerait l'amendement de la Constitution et la prorogation du mandat présidentiel. L’idée du Président Lahoud est de constituer un gouvernement de 30 personnes pour faire participer tous les partis et noyer l’opposition. Il appelle au dialogue, mais quel dialogue peut-il y avoir ? Quant à la loi électorale, je suis d’accord que la petite circonscription répond le mieux aux aspirations des Libanais, mais on ne sait pas du tout comment cette loi va être élaborée. Laissera-t-on les Libanais en discuter ? Le discours du Président syrien préconise l’affrontement…. Ce qui est encore possible, c’est qu’à l’instigation de la Syrie, le gouvernement quel qu’il soit, édicte une loi électorale conforme aux desiderata de l’occupant.

4- Les incitations de l’Ambassadeur des EU en direction de la transparence des élections et de leur conformité aux normes internationales seraient-elles réalistes ?

Lors d’une réunion le 24 septembre 2004 avec le Ministre de l’Intérieur M. Elias Murr, l’Ambassadeur des EU, M. Feltman a, selon ses propres termes, « incité le ministre à tout faire pour que ces élections soient transparentes, crédibles, à caractère libanais et conformes aux normes électorales internationales ».

Le même jour, le Ministre Sleiman Frangieh déclarait en substance que « les législatives auront lieu prochainement et le gouvernement qui sera formé persistera jusqu’à ces élections ». Dans la conjoncture actuelle, la proposition de l’Ambassadeur Feltman vous semble-t-elle réaliste et accessible? Si l’idée de conformité aux normes internationales était retenue quel en serait le mécanisme d’application et selon quel calendrier ?

Père Sélim Abou :

Le propos de l’Ambassadeur des Etats-Unis est réaliste si le Liban accepte un contrôle international comme ce fut le cas dans de nombreux pays où des observateurs ont été placés. Mais c’est le pouvoir qui doit demander pareille intervention, ce qu’il ne fera pas puisqu’il est à la solde de la Syrie et accuse d’ingérence le Conseil de sécurité, en oubliant que le Conseil de Sécurité représente la légalité internationale.

5- La survie politique du régime pourrait-elle être remise en cause ?

L’OLJ dans son édition du 2 octobre 2004, citant sa correspondante aux NU, rapporte ce qui suit : « Concernant les élections présidentielles au Liban et la prorogation du mandat du Président Lahoud, le Secrétaire Général a exprimé clairement son opinion lors de la conférence de l’Union africaine d’Addis-Abeba en juillet dernier. Il s’oppose à l’extension des mandats des leaders et des gouvernements au-delà des limites de leur mandat ».

De plus, nous savons tous que Walid Joumblat a appelé le Président de la République à démissionner et à l’organisation de nouvelles élections conformes à la légalité. Pourtant les EU n’ont pas l’intention de rompre avec le pouvoir libanais en place ni lui retirer leur reconnaissance suite à la prorogation. Ils considèrent au contraire le problème de la prorogation dépassé et entendent dialoguer avec les autorités libanaises au plus haut niveau.

Entre l’opposition du Secrétaire Général de l’ONU aux extensions de mandats, les appels à la démission du Président de la République lancés par Walid Joumblat, le rejet de l’amendement par le Rassemblement de Kornet Chehwan et le dépassement par les EU de l’épisode de la prorogation, sans compter les autres paramètres, s’achemine-t-on vers le naufrage ou la survie politique du régime ?

Père Sélim Abou :

L’opposition plurielle rejette l’amendement de la Constitution. Elle considère la prorogation du Président Lahoud comme anti-constitutionnelle.
S’il écoutait la voix de la raison, le Président Lahoud démissionnerait. S’il ne le fait pas, on va vers une impasse, une scission encore plus grande entre le pouvoir et le peuple. Tout dépendra de la pression du Conseil de Sécurité sur la Syrie et le Liban officiel.


Père Sélim ABOU   s.j.
Titulaire de la Chaire Louis D-Institut de France d'Anthropologie interculturelle.
Directeur des Presses de l'Université Saint-Joseph.

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