1- La
rationalisation des Finances publiques serait-elle une tâche
accessible en l’état actuel des choses ?
Le
pays est au bord du gouffre sur le plan économique et social.
Le Ministre Siniora se propose aujourd’hui de rationaliser les
finances publiques à travers un plan global de réformes.
Plutôt que l’alourdissement des charges fiscales, dans
le collimateur de son projet de Budget pour 2005, les dépenses
publiques ou plutôt le gaspillage public. C’est donc bien
à cette graisse asphyxiante de l’Etat que M. Siniora
veut s’attaquer. Comment
réagissez-vous à cette initiative ? Est-il possible
aujourd’hui de mener à bien pareille entreprise?
Père
Sélim Abou :
Ce qui m’étonne,
c’est qu’il ait attendu jusqu’à maintenant
alors que le gouvernement est sur le départ pour proposer quelque
chose. Qui va voter de telles mesures ? Je ne vois pas ! L’idée
est louable mais elle vient un peu tard et l’on ne voit pas
dans la situation actuelle comment elle peut se concrétiser.
2-
L’armée libanaise serait-elle capable
de prendre en charge la sécurité sur l’ensemble
du territoire libanais en cas de retrait de l’armée syrienne
?
Issa
Goraieb, dans un éditorial du 18.9.04, écrit ce qui
suit:
« La Syrie, en effet, reste en mesure de faire voler en
éclats, même à distance, cette fameuse stabilité
dont elle revendique la paternité exclusive: ce serait, dans
sa forme la plus extrême, le redoutable "c’est nous
ou le chaos". Et malgré ses effectifs d’une ampleur
sans précédent, malgré le considérable
budget qui lui est alloué, malgré tous les slogans lancés
à sa gloire, ce n’est pas l’armée régulière
libanaise qui serait à même de gérer ce genre
de chaos »
Un
dignitaire religieux cité par Emile Khoury du Nahar (OLJ 16.9.04)
ne semble pas être du même avis: « Le Liban
ne manque pas, ne manque plus, des moyens d’assurer l’ordre
sur l’ensemble de son territoire par le truchement de ses forces
propres. Tout au contraire, et sans fausse honte, ces cadres ne cessent
d’affirmer qu’en cas de départ des Syriens, la
paix civile s’effondrerait et la sécurité serait
balayée. Ainsi, 25 ans de tutelle ne leur suffisent pas. Alors
même que, sans crainte de se contredire, ils se félicitent
du haut niveau atteint par notre armée nationale ».
Enfin,
une source du Pentagone a rejeté l’argumentation développée
par le gouvernement libanais pour justifier la présence syrienne,
affirmant que l’armée est parfaitement capable d’assurer
la sécurité sur l’ensemble du pays. Dans
l’hypothèse d’un retrait de l’armée
syrienne, l’armée libanaise serait-elle, selon vous,
capable de prendre en charge la sécurité sur l’ensemble
du territoire libanais ?
Père
Sélim Abou :
L’armée
libanaise est tout à fait capable de prendre en charge la sécurité
sur l’ensemble du territoire. Mais si la Syrie voulait pratiquer
la politique de la terre brulée et susciter le chaos avant
de partir, l’armée libanaise serait handicapée.
Mais ce n’est pas une
raison pour que l’armée syrienne reste ici. Cela fait
30 ans que nous subissons les ingérences syriennes dans les
affaires intérieures du pays et depuis la fin de la guerre,
il est évident que les Services de renseignement libanais et
syriens ont tenté d’installer un Etat sécuritaire
par la répression, le contrôle et la manipulation des
élections ainsi que par les mesures diversifiées contre
les opposants. Ce qu’il
faut dire, c’est qu’actuellement, il y a un abîme
entre d’une part le régime qui est à la solde
de la Syrie et les opportunistes de tout acabit qui se ruent vers
la servitude et d’autre part la majorité de la population
qui soutient l’opposition plurielle. C’est cette réalité
qu’a finalement perçue le Conseil de Sécurité
et qui nous a valu - heureusement - la résolution 1559. La
situation me paraît désormais irréversible. Les
derniers évènements montrent que la Syrie est aux abois.
3- Peut-on
dans les circonstances actuelles prétendre élaborer
une loi électorale conforme aux aspirations des Libanais ?
Le
chef de l’État a signifié sa position en faveur
d’une loi électorale équilibrée et représentative.
Un
ancien bâtonnier de l’Ordre des avocats s’exprimant
dans le cadre d’un entretien accordé à la LBCI,
a estimé que la prochaine loi électorale, « élaborée
à l’étranger », paraîtrait à
la toute dernière minute et qu’« elle sera
pire que la précédente ».
La
Rencontre démocratique de Walid Joumblat affirme que «depuis
le début des années 90, les lois électorales
ont été taillées à la mesure de situations
précises, allant à l’encontre de nombreux objectifs
fixés par Taëf. Elles ont contribué à approfondir
les divisions communautaires et confessionnelles, à porter
un coup au principe de la représentation parlementaire authentique,
à neutraliser la valeur de la voix de l’électeur,
et sont devenues un instrument pour écarter et marginaliser
certaines parties ». Tout
en soulignant la nécessité de ramener la majorité
électorale à 18 ans, «la Rencontre démocratique
met en garde contre toute loi prévoyant un découpage
électoral qui considère le Liban comme une circonscription
unique. Toute loi électorale qui ne prendrait pas en considération
la composition et la diversité de la société
libanaise ainsi que les principes qui assurent une représentation
authentique de la population serait en réalité un projet
destiné à imposer une hégémonie quantitative
et à porter un coup au principe de la participation garantie
par la Constitution».
En
conséquence, la Rencontre démocratique appelle à
« un vaste dialogue autour d’une loi électorale
qui prévoit un découpage électoral fondé
sur la petite circonscription ».
Peut-on
dans les circonstances actuelles prétendre élaborer
une loi électorale conforme aux aspirations des Libanais ?
Père
Sélim Abou :
Dans l’état
actuel des choses, qu’est-ce qui va arriver ? Un gouvernement
d’Union nationale me paraît impossible. Aucun parti de
l’opposition ne veut entrer dans un gouvernement qui légitimerait
l'amendement de la Constitution et la prorogation du mandat présidentiel.
L’idée du Président Lahoud est de constituer un
gouvernement de 30 personnes pour faire participer tous les partis
et noyer l’opposition. Il appelle au dialogue, mais quel dialogue
peut-il y avoir ? Quant à
la loi électorale, je suis d’accord que la petite circonscription
répond le mieux aux aspirations des Libanais, mais on ne sait
pas du tout comment cette loi va être élaborée.
Laissera-t-on les Libanais en discuter ? Le discours du Président
syrien préconise l’affrontement…. Ce qui est encore
possible, c’est qu’à l’instigation de la
Syrie, le gouvernement quel qu’il soit, édicte une loi
électorale conforme aux desiderata de l’occupant.
4-
Les incitations de l’Ambassadeur des EU
en direction de la transparence des élections et de leur conformité
aux normes internationales seraient-elles réalistes ?
Lors
d’une réunion le 24 septembre 2004 avec le Ministre de
l’Intérieur M. Elias Murr, l’Ambassadeur des EU,
M. Feltman a, selon ses propres termes, « incité
le ministre à tout faire pour que ces élections soient
transparentes, crédibles, à caractère libanais
et conformes aux normes électorales internationales ».
Le
même jour, le Ministre Sleiman Frangieh déclarait en
substance que « les législatives auront lieu prochainement
et le gouvernement qui sera formé persistera jusqu’à
ces élections ». Dans
la conjoncture actuelle, la proposition de l’Ambassadeur Feltman
vous semble-t-elle réaliste et accessible? Si l’idée
de conformité aux normes internationales était retenue
quel en serait le mécanisme d’application et selon quel
calendrier ?
Père
Sélim Abou
:
Le
propos de l’Ambassadeur des Etats-Unis est réaliste si
le Liban accepte un contrôle international comme ce fut le cas
dans de nombreux pays où des observateurs ont été
placés. Mais c’est le pouvoir qui doit demander pareille
intervention, ce qu’il ne fera pas puisqu’il est à
la solde de la Syrie et accuse d’ingérence le Conseil
de sécurité, en oubliant que le Conseil de Sécurité
représente la légalité internationale.
5- La
survie politique du régime pourrait-elle être remise
en cause ?
L’OLJ
dans son édition du 2 octobre 2004, citant sa correspondante
aux NU, rapporte ce qui suit : « Concernant les élections
présidentielles au Liban et la prorogation du mandat du Président
Lahoud, le Secrétaire Général a exprimé
clairement son opinion lors de la conférence de l’Union
africaine d’Addis-Abeba en juillet dernier. Il s’oppose
à l’extension des mandats des leaders et des gouvernements
au-delà des limites de leur mandat ».
De
plus, nous savons tous que Walid Joumblat a appelé le Président
de la République à démissionner et à l’organisation
de nouvelles élections conformes à la légalité.
Pourtant
les EU n’ont pas l’intention de rompre avec le pouvoir
libanais en place ni lui retirer leur reconnaissance suite à
la prorogation. Ils considèrent au contraire le problème
de la prorogation dépassé et entendent dialoguer avec
les autorités libanaises au plus haut niveau.
Entre
l’opposition du Secrétaire Général de l’ONU
aux extensions de mandats, les appels à la démission
du Président de la République lancés par Walid
Joumblat, le rejet de l’amendement par le Rassemblement de Kornet
Chehwan et le dépassement par les EU de l’épisode
de la prorogation, sans compter les autres paramètres, s’achemine-t-on
vers le naufrage ou la survie politique du régime ?
Père
Sélim Abou :
L’opposition plurielle
rejette l’amendement de la Constitution. Elle considère
la prorogation du Président Lahoud comme anti-constitutionnelle.
S’il écoutait
la voix de la raison, le Président Lahoud démissionnerait.
S’il ne le fait pas, on va vers une impasse, une scission encore
plus grande entre le pouvoir et le peuple. Tout dépendra de
la pression du Conseil de Sécurité sur la Syrie et le
Liban officiel.